Brad Bird, l’objectiviste ?


Mouvement philosophique fondé dans les années 50 par la romancière et philosophe Ayn Rand, l’objectivisme est un pilier de la culture capitaliste américaine. Son aura libertaire a influencé de nombreux artistes américains, de Steve Ditko en passant par Zack Snyder ou encore celui qui nous intéresse aujourd’hui : Brad Bird. Si ce dernier réfute son appartenance à ce courant de pensée, force est de constater que son œuvre possède malgré elle des accents “randiens”. Décryptage raisonné.

Brad Bird, en tenue de cuisinier, pose avec une réplique du rat de Ratatouille dans un bocal, sur fond noir.

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Exceptionnel ou rien

Née le 2 février 1905, Ayn Rand est une romancière mais également et surtout une philosophe à l’origine du courant de pensée objectivisme. A l’instar d’autres philosophes, son essence de pensée n’as pas été développée dans des essais écrits de sa main mais dans des œuvres de fiction. Dans un premier temps dans La source vive en 1943 et surtout dans son magnum opus La grève en 1957. C’est peut être ce recours à la fiction qui explique la popularité des thèses de l’autrice. Des thèses qui épousent également celle du capitalisme. Pour résumer la pensée de la romancière américaine (mais d’origine russe) : la société ne devrait jamais être une entrave à la réalisation des objectifs que se fixent les individus remarquables de notre temps. Et par société, elle entend surtout les institutions et la religion. Ainsi, aucune barrière morale, légale ou encore religieuse ne doit empêcher les individus de se réaliser. Elle s’attaque régulièrement dans ses œuvres à l’État qui tente de réguler un marché défaillant et qui par son interventionnisme, bride la créativité des visionnaires. Rand établit également une distinction systématique entre ceux qui, par leur créativité, brisent les règles du jeu et s’en affranchissent, et ceux, plus dociles, qui se contentent des réussites autorisées et qu’elle n’hésite pas à qualifier de parasites. L’idéologie de Rand va infuser la culture américaine jusqu’à devenir l’ancrage mythologique dont le capitalisme avait besoin. Son roman La source vive sera adapté au cinéma en 1949 par King Vidor, s’en suivra une adaptation plutôt douteuse de son autre roman Atlas Shrugged en 2011. Mais son influence sur le cinéma ne s’arrête pas à ces deux adaptations.

La famille de super-héros en costume rouge et noir prête à en découdre, au milieu des voitures et des buildings, dans Les Indestructibles réalisé par Brad Bird.

« Les Indestructibles » © Pixar / Disney

Bien que l’héritage de Rand soit perceptible dans l’ensemble du cinéma de Brad Bird, deux de ses films, ainsi que leurs thèmes, en sont particulièrement marqués. Le premier – ainsi que sa suite – est Les indestructibles (Brad Bird,2004), film de super-héros génial où l’on suit une famille de super-héros – clairement inspirée par les quatre fantastiques – contrainte de cacher leurs aptitudes car la société les considèrent comme une menace plutôt qu’une solution, la faute à de nombreux dommages collatéraux. Dans le premier opus de cette future trilogie, le premier antagoniste est d’abord l’environnement dans lequel les personnages évoluent et qui les empêche de se réaliser à leur plein potentiel. Deux ans avant le comics Civil War, Bird imagine déjà un état qui rend l’activité super-héroïque illégale et qui punit ainsi le caractère exceptionnel de leur existence. Cette punition est au cœur de la motivation de l’antagoniste du film, le génial Syndrone. Là où les méchants lambda ne pensent qu’à asservir et détruire le monde, Syndrone, lui, à une toute autre idée en tête : supprimer les super-héros, non pas en les exterminant tous mais en donnant des pouvoirs à tout le monde ou comme il l’explique si bien : “si tout le monde est super, personne ne le sera”. C’est donc l’existence même des super-héros et de leurs privilèges qui pose problème dans cet univers. Et même si Bird aborde la problématique des dommages collatéraux, pour lui, la question de la moralité de l’existence de tels êtres est vite répondue. Même chose pour sa brillante suite, dans laquelle l’antagoniste souhaite également supprimer cette caste super-héroïque qui accentue l’impuissance des gens qu’elle peut sauver ou pas : dans les récits de Bird, les antagonistes apparaissent souvent comme des “limitateurs” d’excellence guidés par la jalousie que suscite ces êtres exceptionnels.

Un petit garçon casqué et portant sur son dos deux bonbonnes visant, on le devine à le faire décoller, observe le ciel, au milieu d'une plaine verte, dans le film A la poursuite de demain de Brad Bird.

« Tomorrowland, à la poursuite de demain » © Disney

Le film que l’on va évoquer désormais épouse tellement la philosophie d’Ayn Rand qu’il pourrait être considéré comme une adaptation officieuse de son roman le plus célèbre : Atlas Shrugged. Dans celui-ci le gouvernement américain est de plus en plus interventionniste et bride la créativité des génies créatifs de l’époque. Ces derniers, sous l’impulsion de John Galt, décident de ne plus faire bénéficier le monde de leur savoir et se mettent ainsi en grève. Ils se retrouvent dans un lieu caché de tous – Galt’s Gulch, surnommé La Vallée – et surtout du gouvernement et de ses limitations, afin de laisser libre cours à leur imagination, et ce, sans bridage ou regard critique. Dans Tomorrowland – A la Poursuite de Demain (Brad Bird, 2012) La Vallée est remplacée par une représentation de ce qu’aurait pu être EPCOT, l’utopie futuriste de Walt Disney qui n’a jamais vue le jour. Proposé à Disney par Damon Lindelof – autre scénariste randien – Tomorrowland nous dépeint un futur proche gangrenée par le pessimisme où le progrès technologique n’est plus considéré comme une solution pour résoudre les problèmes climatiques et/ou géopolitiques à laquelle l’humanité est confrontée. Tout comme dans Atlas Shrugged, la société est un frein à la créativité, sauf qu’ici ce n’est pas l’hyper législation qui est critiquée mais bien une forme d’apathie et de défaitisme face aux enjeux contemporains. Un raisonnement qui évacue, au passage, toute discussion autour de la décroissance ou des effets délétères de l’innovation perpétuelle.

Tom Cruise escalade la paroi vitrée d'un immense building dans Mission Impossible : Protocole Fantôme réalisé par Brad Bird.

« Mission Impossible : Protocole Fantôme » © Tous droits réservés

Ce qui rassemble aussi les récits de Brad Bird c’est le fait qu’ils ont tous comme protagoniste des êtres exceptionnels mais surtout qu’une distinction nette entre ces êtres et les autres personnages existe. Les personnages dépourvus de compétences hors du commun dans les films du réalisateurs sont soit dépeints comme des envieux revanchards ou bien comme des parasites. C’est notamment le cas dans Ratatouille (Brad Bird, 2007), film récupéré et ré-écrit par Bird en catastrophe mais qui porte malgré tout sa patte. Dans ce génial film d’animation, la famille du rat qui se rêve cuisinier est dépeinte comme une mini société qui bride encore une fois la créativité de notre protagoniste-génie. La famille de Rémy ne souhaite pas le voir s’émanciper de sa condition, elle n’est ni curieuse, ni créatrice et elle est présentée comme un poids pour Rémy. Ratatouille pourrait d’ailleurs être l’illustration parfaite de la doctrine objectiviste, à savoir : si vous avez du talent, rien ne devrait vous empêcher d’en faire usage, même si vous êtes un rat et que vous voulez devenir un chef étoilé. Pour Bird, tout le monde ne peut pas cuisiner mais tout le monde peut disposer de ce talent, peu importe son origine. Même dans Mission Impossible: Protocole Fantôme (2011), film de commande au sein d’une franchise, Bird insuffle son obsession : Ethan Hunt, le plus objectiviste des héros, opère dans un système qui cherche sans cesse à le brider… jusqu’à ce que la gravité de la situation justifie toutes ses transgressions.

Sous un ciel orangé, plan en contre-plongée sur le géant de fer, avec le petit garçon qui l’accompagne sur son épaule.

« Le géant de fer » © Warner BRos

Malgré toutes ces ramifications entre l’œuvre de Rand et celle de Bird, ce dernier reconnaît l’influence de Rand dans son travail mais se défend en revanche d’adhérer à ses thèses ou en tout cas d’en être le porte-étendard cinématographique. Son obsession du talent empêché peut également venir de son parcours qui n’a pas toujours été simple, donc des considérations plus personnelles que idéologiques. Pour lui, réduire ses films à un simple manifeste randien serait faire peu de cas de leur complexité. C’est notamment le cas des Indestructibles 2, suite géniale qui travaille notamment avec brio la question du point de vue, grâce notamment à un duo de personnages qui, après avoir vécu le même événement traumatique, vont en développer deux visions et interprétations diamétralement opposées. Là où le premier film était plus absolu sur la moralité des intentions de Syndrone, sa suite est bien moins manichéenne. Bird ne fait pas qu’appliquer la philosophie randienne à ses films, il la questionne et surtout n’aime pas donner de réponses simples. Là où un Snyder ou même récemment un Coppola avec son Mégalopolis (Francis Ford Coppola, 2024) versent dans l’objectivisme pur et sans retenue. Il est en revanche indéniable que Bird n’aime que les personnages exceptionnels, sûrement, aussi parce qu’il se voit en eux. Il peine ainsi à faire de ses protagonistes “normaux” des personnages marquants ou attachants lorsqu’ils ne sont pas les antagonistes du récit. Par contre, ses personnages exceptionnels tendent toujours vers le collectif, concept totalement absent de la philosophie objectiviste. C’est notamment le cas dans le fantastique premier film du réalisateur Le géant de fer (Brad Bird,1999) dans lequel un robot, conçu pour être la machine de guerre ultime, refuse sa condition, faisant encore une fois le choix du collectif, et ce, jusqu’au sacrifice.


A propos de Antoine Patrelle

D'abord occupé à dresser un inventaire exhaustif des adaptations de super-héros sur les écrans, Antoine préfère désormais ouvrir ses chakras à tout type d'images, pas forcément cinématographiques d'ailleurs, à condition qu'elles méritent commentaire et analyse. Toujours sans haine ni mauvaise foi.

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