La Planète Sauvage


Depuis sa sortie et le Prix spécial du jury qu’il remporta à Cannes en 1973, La Planète Sauvage de René Laloux a acquis le statut d’œuvre « culte ». Nul n’étant prophète en son pays, le film d’animation fut d’abord réédité en Blu-Ray dans les prestigieuses collections étrangères Criterion et Masters of Cinema avant de débarquer en France aux éditions Arte. Son cinquantième anniversaire méritait bien qu’on fasse les choses en grand : version restaurée et coffret « collector » chez Potemkine, livre aux éditions Capricci, bande originale d’Alain Goraguer en CD et vinyle chez CAM Sugar (pourquoi pas un label français ?).

Un grand extraterrestre aux yeux rouges prend dans ses bras un petit être humain, dans le film La planète sauvage.

© Tous droits réservés

Tchèques sans provision

Quatre êtres humains tuent avec un javelot un immense extraterrestre allongé sur le sol, les yeux ouverts le ciel ; scène du film La planète sauvage.

© Tous droits réservés

Premier long-métrage français d’animation pour adultes, La Planète Sauvage a pour ainsi dire ouvert chez nous le bal d’un genre aujourd’hui encore ghettoïsé, à quelques rares exceptions près. En effet, noyés sous les brouettées de productions Disney, Dreamworks et autres « majors », les représentants de cette catégorie restent pour la plupart invisibles hors des festivals, du fait de leur cible et de leur rentabilité limitée. Ils sont pourtant synonymes, assez souvent, de réussite artistique. Citons par exemple Yellow Submarine (George Dunning, 1968), les travaux de Ralph Bakshi (Fritz le chat en 1972, Le Seigneur des Anneaux en 1978, Tygra la glace et le feu en 1983), Métal Hurlant, (Gerald Potterton, 1981), les « animes » japonais comme Akira (Katsuhiro Otomo, 1988), Ghost in the Shell (Mamoru Oshii, 1995), plus récemment Chico et Rita (Fernando Trueba et Javier Mariscalou, 2011), voire le potache Sausage Party (Conrad Vernon et Greg Tiernan, 2016). On serait tenté de dire que la France occupe depuis le début du siècle une place de choix dans cette niche : Les Triplettes de Belleville (Sylvain Chomet, 2003), Persepolis (Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi, 2007, primé à Cannes et aux Césars), Le chat du rabbin (Joann Sfar et Antoine Delesvaux, 2011) ou Mars Express (Jérémie Périn, 2023). Mais après l’échec commercial de La bergère et le ramoneur (Paul Grimault, 1953) qui deviendra en 1980 Le roi et l’oiseau, le versant grand public de l’animation francophone a longtemps vécu en pointillé, sans prise de risques, dans des co-productions mettant notamment en scène des personnages de bandes dessinées (Astérix, Tintin, Lucky Luke). La planète sauvage est symptomatique de cette frilosité hexagonale caractéristique de l’époque : Laloux sera contraint de franchir le Rideau de fer pour fabriquer son film.

Combat entre deux êtres qui ressemblent à des crocodiles bleues, sous les yeux d'une tribu d'humains primitifs, dans le film La planète sauvage.

© Tous droits réservés

Le livre L’odyssée de La planète sauvage de Fabrice Blin et Xavier Kawa-Topor nous apprend que Laloux rencontre Roland Topor en 1961 lorsque le premier reçoit un prix pour Les dents du singe (1960), un court-métrage d’animation en papier découpé réalisé avec l’aide des patients de la clinique psychiatrique de Cour-Cheverny, où il travaille à ce moment-là comme animateur. Le courant passe immédiatement et ensemble ils vont réaliser Les Temps Morts (1964) et Les Escargots l’année suivante, qui va remporter plusieurs prix. Forts de ces réussites artistiques, les deux hommes vont se lancer dans le projet fou de réaliser un long-métrage de science fiction pour adultes, adapté assez librement du roman Oms en série de Stefan Wul, alias Pierre Pairault (1922-2003), chirurgien-dentiste de son état et talentueux romancier de l’imaginaire à ses heures perdues. Topor réalise d’abord des tonnes de dessins préparatoires qui modèleront l’univers unique, poétique et fantasmagorique de La Planète Sauvage, à des lieues de l’iconographie habituelle de la science-fiction de l’époque. Laloux conçoit ensuite un « storyboard » très détaillé, dont on trouve des extraits dans le livre-anniversaire et qui témoigne de l’idée très précise que le réalisateur avait de son projet. Le budget étant très limité, un contrat est signé avec un studio de Prague – la Tchécoslovaquie est une pointure de l’animation à cette époque – pour réduire les coûts de production. Un prémisse de la mondialisation, comme le reconnaîtra volontiers Laloux, pourtant très à gauche dans ses convictions. Mais la création du dessin animé ne sera pas de tout repos, loin s’en faut. La défection de Topor, tout d’abord, qui ne souhaite pas quitter l’Hexagone pendant si longtemps, sera un coup dur pour le metteur en scène qui va se retrouver seul Français sur place. Puis le Printemps de Prague mettra le projet entre parenthèses un long moment. Et finalement, l’interruption du travail par les Tchèques qui veulent arrêter les frais amputera l’œuvre de quatre séquences.

Quatre extraterrestres au visage bleu, glabre, chauve, et aux yeux rouges, sont assis autour d'une table vide, et nous regardent ; plan issu du long-métrage d'animation La planète sauvage.

© Tous droits réservés

Et pourtant, malgré tous ces déboires et la faiblesse du budget, La Planète Sauvage déploie un monde à nul autre pareil. Chaque scène est un tableau. Les dessins de Topor reproduits par Josef Kábrt et animés par son équipe sont l’une des plus magnifiques illustrations de la technique du papier découpé en phase, adoptée immédiatement par Laloux lorsqu’elle lui est proposée pour remplacer le simple « cut-out » (qu’utilisait un peu dans cet esprit Terry Gilliam pour le Monty Python’s Flying Circus à la même époque), mis en œuvre jusque-là dans ses précédentes réalisations. Cette technique consiste à dessiner image par image sur du papier bristol – au lieu du celluloïd habituel – puis à découper chaque dessin. Le procédé est très long, mais ce choix d’une vraie animation magnifie la vie de la planète Ygam où vivent les Draags, ces géants bleus aux yeux rouges, au physique vaguement amphibien. Leur monde regorge d’une faune et d’une flore absolument délirantes, pur produit de l’imagination de Roland Topor, dans son style éminemment expressionniste, voire postmoderne. Il y a du Dali et du Bosch dans les décors et les créatures animales ou végétales qui évoluent à la surface d’Ygam : petites bestioles sphériques à la Pac-Man qui tissent des vêtements aux Oms, immense tête encagée au nez-grappin dont la seule fonction semble de capturer des poissons-oiseaux et de les projeter au sol, dragon volant qui enfouit son immense langue dans les branches creuses où vivent les Oms pour les dévorer… On oscille en permanence entre la poésie et l’effroi, le rêve et le cauchemar. La bande originale de Goraguer, psychédélique et funk à souhait, apporte un surcroît d’étrangeté et de décalage à l’ensemble.

Une chimère au corps d'oiseau mais au visage de chien squelettique, avec des ailes sur le crâne, est posé sur un rocher, dans le film La planète sauvage.

© Tous droits réservés

Les Draags élèvent des humains qu’ils considèrent comme des animaux de compagnie, tels des souris savantes. La plupart de ces « Oms », originaire de la Terre, vivent en bandes à l’état sauvage et subsistent en volant des objets et de la nourriture aux maîtres de la planète. Mais en prenant la fuite avec une machine à apprendre, Terr, l’un des Oms domestiqués, va apporter la connaissance à ses congénères incivilisés. Dès lors, la race humaine va vouloir se libérer du joug de ses oppresseurs et gagner son indépendance. L’œuvre de Laloux véhicule de nombreux messages, écologiques ou philosophiques, et en particulier aborde un thème qui lui est cher : celui de la bêtise, ici involontaire, doublée de l’ignorance et de la peur de ce qui est inconnu. Les Draags sont parvenus à un tel niveau de civilisation qu’ils ont du mal à considérer les Oms comme des créatures pensantes. Ils pratiquent le génocide (la « désomisation ») sans vraiment le réaliser. Par ailleurs, la dimension politique saute aux yeux avec ce récit où résonnent la connaissance et l’union comme des moyens de se libérer de l’asservissement, la révolte contre la tyrannie, mais aussi le pacifisme, car les Oms ne veulent pas d’une guerre, ils n’aspirent qu’à retourner sur leur monde d’origine. Ces thématiques politiques sont assez courantes dans le cinéma de science-fiction à partir de la fin des années soixante, et on peut trouver leur parallèle dans de nombreux succès de l’époque telle La planète des singes (Franklin Schaffner, 1968) par exemple : les humains considérés comme des créatures inférieures, la révolte contre l’oppresseur… Le propos de La planète sauvage reste donc plus que jamais d’actualité. Hormis le Prix du Jury récolté à Cannes, il remporte aussi d’autres distinctions (Trieste, Atlanta) mais n’est quasiment pas diffusé en Tchécoslovaquie, le pouvoir croyant y voir une critique du système communiste.

Coffret Blu-Ray du film La planète sauvage proposé par les éditions Potemkine.Potemkine propose un Blu-Ray aux couleurs ré-étalonnées, et différents bonus dont certains inédits. Sont inclus comme sur la version Arté, les trois courts-métrages précédents du metteur en scène, un documentaire sur ce dernier et un autre sur le film. Les suppléments sont complétés par un entretien avec Fabrice Blin, spécialiste de René Laloux. Un coffret luxueux est également disponible, contenant, outre cette nouvelle version, une affiche et un livre sur sa genèse rédigé par Fabrice Blin et Xavier Kawa-Topor. Indispensable pour qui s’intéresse non seulement à La Planète Sauvage mais plus généralement à son réalisateur, l’ouvrage retrace non seulement les différentes étapes de la conception mais regorge d’une somme complète sur tout ce qui gravite autour : un chapitre passionnant sur la technique du papier découpé en phase, un autre sur l’animation tchèque, les parties manquantes, l’analyse plan par plan de la première séquence, la genèse de la bande son, le déroulé complet du film, l’histoire de son succès mondial… Et bien d’autres pages qui combleront les curieux autant que les novices. Autant dire qu’on attend avec impatience la réédition de Gandahar en mars 2024, troisième long-métrage de Laloux sorti en 1987, qui devrait bénéficier d’un traitement similaire chez Le Chat Qui Fume.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 + quatre =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.