Genndy Tartakovsky, de Cartoon Kid à Cartoon King


Un scientifique prépubère pestant dans son laboratoire sous-terrain, trois super-héroïnes de maternelle combattant un singe mutant, un prince samouraï voyageur temporel errant sur une Terre post-apo, un hôtel pour monstres tenu par un vampire perfectionniste, un duo préhistorique d’une T-Rex et d’un homme de cro-magnon réunis par leur deuil… Genndy Tartakovsky, c’est tous nos rêves d’enfants les plus fous, magistralement mis en images dans une cavalcade d’hommages aux cinémas de genres. Alors que sort sa dernière série, Unicorns : Warrior Eternal, nous nous devions de dire quelques mots sur cette légende vivante de l’animation.

Portrait de Genndy Tartakovsky à sa table de travail, sur sa palette graphique.

© 2012 Sony Pictures Animation, Inc.

De Cartoon Kid à Cartoon King

La plus récente fournée de nostalgiques vous aura déjà sûrement déjà cassé les pieds avec ce supposé âge d’or du dessin animé télévisé pour enfants des années 90-2000, porté notamment par la chaîne américaine Cartoon Network. Et on les comprend. Comment oublier en effet l’angoissante folie de Courage le Chien Froussard, l’extraordinaire stupidité d’Ed, Edd & Eddy ou encore la précoce critique du machisme qu’incarnait Johnny Bravo… Tout un éventail de stéréotypes et d’univers poussés aux extrêmes, qui ne se contentaient plus d’être un placement produit vaguement moralisateur refourguant du jouet (Thundercats, He-Man, Transformers, GI:Joe, on vous voit). En une décennie seulement, les 6-11 ans cessaient d’être une cible marketing et redevenaient un public considéré. Une audience à respecter, capable de saisir des thèmes complexes si l’on y met la forme (et quelles formes !). À l’initiation de cette renaissance de l’animation télévisuelle américaine, le vieillissant studio-titan Hanna-Barbera (Les Pierrafeu, Les Fous du Volant, Scooby-Doo…). Et à la pointe de sa charge, nul autre que Genndy Tartakovsky et ses camarades de l’école CalArts. Repéré à 26 ans par le studio historique grâce à son court-métrage de fin d’étude, qui deviendrait le pilote du Laboratoire de Dexter, le jeune animateur visionnaire ignorait probablement que cette première série marquerait le coup d’envoi d’une carrière aussi phénoménale que fulgurante : Les Supers-Nanas, Samouraï Jack, Star Wars : Clone Wars, Hotel Transylvania, Primal… Une production aussi primée que plébiscitée, maturant projet après projet, dont l’évolution aura été déterminante à l’avènement de l’animation américaine pour adulte de ces dernières années. Mais alors qu’est-ce que c’est, Genndy Tartakovsky ?

Le scientifique Dexter est poursuivi par sa grande soeur qui tente de l'asperger avec un spray dans la série Le laboratoire de Dexter de Genndy Tartakovsky.

“Le laboratoire de Dexter” de Genndy Tartakovsky © Cartoon Network

Tout commence avec un trait. Un trait d’un noir profond, appuyé, qui encadre et fait ressortir les personnages. Une manière d’ouvertement assumer les codes de l’animation afin d’utiliser son plein potentiel créatif. Comme déçu par le réalisme creux des dessins animés mercantiles cités plus tôt ou celui trop sérieux des classiques Disney, Genndy Tartakovsky est pris dès ses premiers jets par une cartoonite aïgue. Une esthétique déformant à volonté corps et objets que l’animateur caricature, emportant son style à la limite du cubisme par des traits et formes ultra-expressives. Ce langage des formes, qui deviendra la marque de fabrique de Pixar, entend qu’un personnage doit évoquer sa personnalité par sa simple composition physique, avant même de l’exprimer par sa démarche. Prenons le petit bloc grincheux et colérique du nom de Dexter qui a lancé la carrière du réalisateur. Dans ses interviews, Tartakovsky raconte que ce personnage s’est construit en totale opposition à celui de sa grande sœur hyperactive Dee Dee. D’un côté la fan de ballet tout en longues lignes courbes, de l’autre le minuscule carré de scientifique trop sérieux pour son bien. Courbe VS droite, couleurs VS noir, mobilité VS statisme, bruit VS silence… Pour Tartakovsky, le contraste, c’est l’histoire. C’est par cette notion poussée à son comble qu’il posera sa patte de réalisateur. Inspiré par les comics de son enfance (nous y reviendrons), Tartakovsky préfère l’enchaînement de panels impactant que l’abondance de mouvements détaillés au sein de ceux-ci. Tout se joue dans la composition du cadre et dans le rythme de montage. Des gestes quasi-uniques (un coup, un déplacement, un regard…), ultra-rapides ou ralentis à l’extrême, dans des plans fixes incongrus, hors sols, aux angles étranges et aux focales déformantes. Quasiment aucun plan n’est réutilisé, chacun est exploité dans toute sa puissance – on notera l’excellente utilisation du cadrage au noir. Chaque transition nous fait basculer dans l’extraordinaire inconnu, d’une richesse visuelle folle ou à l’opposé, d’une simplicité primordiale. Enfants perdus dans un univers d’adulte incompréhensible, les personnages immuables et expressifs de Tartakovsky se meuvent dans ses décors disproportionnés telles des boussoles de sens. Portant d’épisode en épisode le fardeau d’objectifs simples pourtant jamais atteints, ces pastiches de héros et de vilains sont souvent leur premier obstacle, victimes de leur orgueil ou de leur rage incontrôlée. Tartakovsky étend donc la déformation cartoonesque aux notions de temps et d’espaces, créant ainsi une poésie déjantée, une véritable ode à l’humanité destinée autant à l’enfant curieux qu’à l’adulte aguerri.

Les trois super nanas de la série de Genndy Tartakovsky en plein vol, laissant derrière elle des faisceaux de leurs couleurs verte, bleue, et rouge.

“Super-Nanas” de Genndy Tartakovsky et Craig MacKraken © Cartoon Network

Enfin le style de Tartakovsky se reconnaît par l’emploi abondant de références, perpétuels hommages à l’animation, à la bande-dessinée, au cinéma et aux différentes mythologies mondiales. On reconnaîtra ainsi dans Dexter et les Super-Nanas, l’imagerie des Super Friends de DC Comics, par lesquels Tartakovsky, jeune immigré russe, a découvert l’anglais et les États-Unis. En les infantilisant avec tendresse et humour, le conteur de génie accorde une sensibilité aux super-héros et super-vilains de son enfance et renoue avec ces figures trop horribles ou trop parfaites. Dans Samuraï Jack, Tartakovsky puise l’originalité explosive de son univers dans l’habile mixture de références aux cinémas et séries des années 70, qui lui permettent d’accéder aux mythologies du monde entier : chambara, kung fu pian, western, space opera, film de cape et d’épée… L’hommage est poussé non seulement dans la caricature de personnages et d’univers, mais aussi dans la reproduction quasi-identique de plans légendaires du 7e art. Tartakovsky condense et adapte à un public jeune ces univers violents mais conserve leur puissance évocatrice, leurs thématiques sombres et matures. Mieux encore, en les déformant par le cartoon, Tartakovsky permet à ces références simplifiées, résumées, de se rencontrer au sein du même épisode, voire du même cadre. Naît ainsi un dialogue universel entre les idéologies du monde entier permis par ce héros errant, anonyme, toujours prêt à apprendre un nouveau moyen de vaincre le Mal, qu’il s’agisse d’un art martial ou d’une philosophie existentielle, les deux ne faisant qu’un. Et ça, ça passait en vite fait au goûter sur Toonami. Quelle folie.

Mace Windu prêt à combattre, son sabre laser violet dans la main, dans la série Clone Wars réalisée par Genndy Tartakovsky.

“Star Wars : The Clone Wars” de Genndy Tartakovsky © LucasFilm LTD

La profondeur du propos et la finesse du style de Tartakovsky attirent l’œil de George Lucas. En 2003, le réalisateur de renom lui confie la première adaptation sérielle canon de sa saga. Ainsi naquit Star Wars : Clone Wars. Un format très court (des épisodes de seulement 3 minutes !) où le jeune réalisateur s’en donne à cœur joie, allant même jusqu’à abandonner Samuraï Jack sans lui accorder de final. Une adaptation réussie dont le succès permettra l’excellente série Clone Wars, en image de synthèse mais fortement marquée par la 2D, et, potentiellement, tous les inter-épisodes de la saga, tous formats confondus. Validé par cette entrée dans l’ultra-commercial et les nombreux prix reçus pour ses œuvres, Tartakovsky alterne les projets et les casquettes entre 2005 et 2010 : storyboarder sur Iron Man 2 de Jon Favreau, intro du film Priest de Scott Stewart, publicités… Mais ses créations personnelles ne décollent plus. Après deux tentatives de séries qui ne dépasseront pas le pilote et une autre, Sym-Biotic Titan, qui ni’ra pas plus loin qu’une saison 1, Tartakovsky ralentit le rythme afin de ne pas se perdre. Un recul qui lui fait réaliser qu’il ne rentre pas assez dans les cases attendues par les productions, étant à cheval entre le cartoon pour enfant qui cartonne, produits dérivés aidant, et l’animation pour adulte, que les studios ne savent pas encore vendre. Dans le doute, Tartakovsky suivra les deux voies, séparément.

Samurai Jack torse nu sous une pluie battante, le regard sombre, et le katana dirigé vers le spectateur dans la série éponyme de Genndy Tartakovsky.

“Samurai Jack” de Genndy Tartakovsky © Tous droits réservés

En 2012, il réalise le premier opus de la franchise Hotel Transylvania, film familial en images de synthèse, auquel il apporte les codes et les déformations propres à l’animation 2D et parallèlement, il prépare le retour du samouraï. Après plusieurs échecs du financement d’un film Samuraï Jack, la série reprend en 2017 pour une ultime saison, quinze ans après. Notre héros favori avait bien changé. Beaucoup plus sombre, plus psychologique, le reboot assume bien plus ouvertement le tragique et la violence de son héros, bien plus proche du Ronin de Frank Miller dont il était beaucoup inspiré. Les nouvelles capacités numériques à sa disposition, Tartakovsky pousse encore plus loin la puissance graphique de ses ambiances et débride ses séquences d’action. Le réalisateur met ainsi un magistral point final à sa légende, et s’en sert comme point d’appui pour entamer un nouveau paragraphe.

Un homme adulte, musclé, et son fils sont au pied d'un arbre, vête comme des hommes préhistoriques, avec des peaux de bête ; à l'arrière-plan, un animal broute sous le soleil ; plan issu de la série Primal de Genndy Tartakovsky.

“Primal” de Genndy Tartakovsky © Adult Swim

Satisfait du résultat et d’avoir retrouvé ses fans, Tartakovsky se lance dans la série Primal, ouvertement et dès le départ destinée à un public adulte. Un véritable projet d’auteur qui reprend l’essentiel du style de Samouraï Jack dans ses décors, sa poésie et sa violence mais en pousse encore le trait, avec un héros préhistorique et sa compagnonne T-Rex ne communiquant que par grognements, des combats sanglants et des morts brutales, des histoires tragiques, des adversaires terrifiants, horrifiques parfois… Tartakovsky se libère de ses références mais conserve sa cinématographie. Un chef-d’oeuvre qui recevra deux Emmys Awards (deux !) en seulement deux magnifiques saisons, définitivement bouclées en septembre dernier. Un succès critique qui prouvait le point que Tartakovsky portait depuis le début de sa carrière : non seulement le cartoon est capable de faire passer l’émotion profonde à n’importe quel public, mais il peut la sublimer. Un cheval de bataille qui n’a malheureusement pas fini de galoper.

“Unicorn : Warriors Eternal” de Genndy Tartakovsky © WarnerMedia / Adult Swim

Alors qu’on reconnaît de plus en plus les animateurs de cinéma, principalement grâce aux exploits de l’animation japonaise, on limite encore beaucoup ceux oeuvrant pour les petits écrans au rang d’agitateurs de clés pour enfants. Le terme « dessins animés » traîne encore en effet cet arrière-goût péjoratif d’occupation creuse, servant de garderie épileptique à des parents dépassés. Comme si l’animation malgré son potentiel infini, et peut-être même à cause de lui, était condamnée à ce néant de contenu abrutissant qu’on voit s’étendre sur l’internet jeune public. Il en faut hélas beaucoup pour changer les mentalités. Parfois cela demande du temps, parfois cela demande des héros comme Genndy Tarkatovsky. Le réalisateur fait partie de cette catégorie d’auteurs visionnaires et téméraires, qui, portés par un profond amour pour leur travail et leur audience, poussent l’animation vers de nouveaux horizons. C’est donc sans surprise qu’on retrouve sa nouvelle série Unicorn : Warriors Eternal diffusée sur Adult Swim, versant adulte de la chaîne Cartoon Network. Une chaîne phare dans le développement du cartoon pour adulte et jeune adulte américain qui aura notamment donné naissance à Family Guy (son créateur Seth McFarlane ayant fait ses armes sur le Dexter de Tartakovsky) et plus récemment, au Rick & Morty de Dan Harmon et Justin Roiland, pour ne citer que les plus connus. Tout un monde d’oeuvres majeures qui émergent lentement de l’underground des diffusions nocturnes pour arriver dans les watchlists d’un public de plus en plus demandeur. Un changement de voie majeur pour l’animation américaine, que l’on doit en partie au coup de volant créatif de Genndy Tartkovsky qui, malgré tout ce qu’il a déjà accompli en si peu de temps, donne la merveilleuse impression qu’il ne fait que commencer. On ne le remerciera donc pas encore, sa tâche étant loin d’être terminée, mais on vous encourage vivement à découvrir et redécouvrir l’œuvre passée, présente et à venir de cet héroïque virtuose du cartoon universel.


A propos de Elie Katz

Scénariste fou échappé du MSEA de Nanterre en 2019, Elie prépare son prochain coup en se faisant passer pour un consultant en scénario. Mais secrètement, il planche jour et nuit sur sa lubie du parfait film d'action. Qui sait si son obsession lui vient d'une saga Rambo vue trop tôt, s'il est encore en rémission d'un high-kick de Tony Jaa, d'une fusillade de John Woo ou d'une punchline de Belmondo ? Quoi qu'il en soit, évitez les mots « cascadeurs français » et « John Wick 4 » près de lui, on en a perdu plus d'un. Dernier signalement : on l'aurait vu sur un toit parisien, apprenant le bushido aux pigeons sur la bande-son de son film préféré, Ghost Dog de Jim Jarmusch. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riGco

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