[LIVRE] Le cinéma de Sam Peckinpah


LettMotif contribue à enrichir la littérature consacrée à un cinéaste hors-normes, incompris, à la sensibilité souvent vue de travers, mais au talent tout de même reconnu désormais : compte-rendu de lecture du livre Le cinéma de Sam Peckinpah d’Alain Cresciucci.

Brian Keith assis l'air pensif et triste, son chapeau de cow-boy vissé sur la tête ; à ses côtés, Maureen O'Hara le scrute avec attention ; scène du film New Mexico pour le livre Le cinéma de Sam Peckinpah.

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Le temps est assassin

Deux hommes sales en poussent, fusil dans le dos, un troisième dans le désert américain ; scène du film Un nommé Cable Hogue de Sam Peckinpah.

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La présence de Sam Peckinpah peut ponctuellement hanter les lignes des rédactions spécialisées dans le cinéma de genre. Trois domaines vont avoir tendance à le convoquer : lorsque vous vous apprêtez à aborder le fameux « western crépusculaire » ; le home invasion dont il est un des pionniers avec Les Chiens de Paille (1971) ; et enfin de manière générale, la violence, avec, pour les plus techniques d’entre eux la manière dont le montage peckinpesque la travaille. L’influence du réalisateur semble à ce titre plus palpable que les éditions ou ré-éditions remasterisations Blu-Ray, DVD, peu fréquentes, les hommages, ou encore plus, les ouvrages ne prêtent à le penser. En France on fait vite le tour de la littérature consacrée à Peckinpah, consistant en trois études. Une entièrement dévouée à l’analyse du chef-d’œuvre absolu La Horde Sauvage (1967), deux autres dédiées à la filmographie du bonhomme dans son ensemble, Sam Peckinpah, la violence du crépuscule aux Editions Dreamland, et le sobrement intitulé Sam Peckinpah paru chez Capricci. Il y avait donc de l’espace, a priori, pour une nouvelle étude de son œuvre, créneau dont s’empare Alain Cresciucci pour les éditions LettMotif, via Le cinéma de Sam Peckinpah. L’auteur, un universitaire qui s’est notamment consacré à l’adaptation et aux liens entre la littérature et le cinéma s’est aussi investi dans l’analyse d’auteurs sulfureux, mis au ban de la démarche universitaire, tels que Céline dont il est un spécialiste. Sam Peckinpah a aujourd’hui une reconnaissance réelle, quoi que parfois erronée, par l’intelligentsia cinéphile, en atteste sa rétrospective en 2015. C’est la dernière fois, preuve en est que le monsieur ne fait pas beaucoup parler de lui en son nom propre, que nous vous avons parlé de lui directement, lorsque j’ai moi-même rédigé un article à propos de son film de guerre Croix de fer. Je ne résiste pas au plaisir, par ailleurs, de vous recommander le bref mais très pertinent texte rédigé par Jean-François Rauger sur le site de la Cinémathèque à l’occasion de cette rétrospective ô combien chérie en son temps et pour laquelle nous vous avions parlé de Croix de Fer (1978).

Alain Cresciucci prend le parti de livrer un ouvrage qui est à la fois une biographie et une analyse de la filmographie de Sam Peckinpah. Les quatorze longs-métrages sont décortiqués, sans oublier, la première partie de la carrière du cinéaste à la télévision, pour laquelle il a cachetonné en tant qu’assistant, puis écrit, puis réalisé, puis créé des séries western remarquées qui lui ont permis de se de passer le cap du cinéma. La démarche de Crescucci est pertinente : s’il est bien évident que l’orientation créatrice de tout artiste est déterminée par sa vie, dans le cas de Peckinpah, c’est autant le parcours de ses aïeux, son contexte familial, que son parcours propre qui jalonnent ses obsessions. A l’instar d’un Luchino Visconti, issu d’une famille de la noblesse qui aura tant travaillé la manière dont cette classe sociale se désagrège, la sensibilité de Peckinpah est durablement marquée par les récits du Far West de son grand-père notamment. Pour Peckinpah, le Far West n’est pas qu’un mythe, c’est une réalité palpable, de par une personne qu’il a connue, et une réalité dont il a pu constater, par procuration, la disparition. Comme Visconti, on pourrait le qualifier de cinéaste « généalogique » et c’est en cela que les premiers chapitres du livre sont on ne peut plus bienvenus. De manière générale, l’auteur prendra toujours garde à ne jamais séparer tout à fait la vie, la personnalité, on le sait plutôt en couleurs, de Sam Peckinpah de ses films, leur processus de fabrication, leur sens dans la carrière de l’homme, et dans son existence d’artiste. Sans aller dans trop de psychologie cependant, restant bien à sa place, quitte à créer peut-être un peu de frustration, quant à l’absence totale de l’évocation de sa vie sentimentale, ou d’éléments aussi majeurs que la naissance de sa fille.

Le visage de John Hurt est projeté sur deux des nombreuses petites télés cadrées dans ce plan du film Osterman Weekend, pour le cinéma de Sam Pekcinpah.

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Sur le plan plus technique, le regard de Cresciucci est solide, capable de longues et minutieuses descriptions de séquence avec le vocabulaire d’analyse filmique idoine comme de s’arrêter sur le scénario, sachant que Sam Peckinpah est un auteur, un scénariste à part entière, qui a écrit en son nom seul, co-écrit, ou a minima retapé en profondeur les scripts qu’on lui confiait, ce qui a abouti, par ailleurs, à de nombreux conflits – une constance de la carrière du bonhomme qui lui coûta autant que ça lui apporta. Toutes les dimensions artistiques du cinéaste, de sa patte technique, ses motifs, ses thématiques, de surcroît en démontant certaines représentations telles que la prétendue misogynie de Peckinpah, ici mise à mal par une mise en corrélation des héroïnes des Chiens de paille (1971) et Guet-Apens (1972). C’est une étude complète en somme, et c’est peut-être ce qui frustre : car une telle précision d’analyse filmique, surtout celle qui creuse les séquences avec acuité et technicité demandent une forte capacité de projection mentale… Ou de nombreux photogrammes, c’est-à-dire, d’images de ces mêmes scènes. Or, malheureusement, les screenshots sont très réduits (pas plus de six par films) et surtout n’ont valeur que d’illustration, n,’étant pas du tout en lien avec les séquences analysées. Un point dommageable même pour quelqu’un, comme votre serviteur, de plutôt à l’aise avec le vocabulaire du septième art. C’est le seul point négatif que nous devrons bien considérer de cet ouvrage passionné et riche, avec les éventuelles postures subjectives un peu rapides (Spielberg, un cinéaste « surtout tourné sur l’image ») qui contribuent à la sincérité de l’ensemble.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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