Napoli Spara!


Studio Canal et sa collection Make my day ! chapeautée par l’essayiste et réalisateur Jean-Baptiste Thoret se joignent à l’effort éditorial d’exhumation du fringant néo-polar italien : sort ainsi en Blu-Ray un coffret réunissant deux films transalpins dont un poliziottesco, Napoli Spara!, réalisé en 1977 par Mario Caiano.

Deux voitures de police bloquent une rue de Naples dans le film Napoli Spara.

© Tous Droits Réservés

Voir Naples et mourir

Henry Silva, caché derrière la porte d'un wagon de train, s'apprête à tirer au revolver dans le film Napoli Spara.

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Telle la bouffée d’air de celui qui s’échappe d’une noyade dans le Tibre, le poliziottesco se fait une petite place dans nos cinéphilies après des décennies d’anti-chambre pour des raisons spécifiques aux circuits de diffusion français que nous ne creuserons pas ici (mais pour lesquelles nous pouvons vous diriger vers le livret d’Alain Petit rédigé pour l’édition de La Trilogie du Milieu). Une poignée de braves éditeurs rendent en ce début de décennie hommage à ce genre détonnant du septième art transalpin qui ne lasse pas de surprendre tantôt par son outrance, tantôt par sa sècheresse, toujours par son jusqu’auboutisme. Cette fois-ci, après Le Témoin à Abattre (Enzo G. Castellari, 1973), Studio Canal et le fameux critique-réalisateur Jean-Baptiste Thoret – via leur partenariat en la collection Make my day ! – lancent un coffret Blu-Ray/DVD en boîtier digipack avec fourreau contenant le film de mafia Le Conseiller (Alberto de Martino, 1973), et le poliziottesco Napoli Spara ! (Mario Caiano, 1977). Une fois n’est pas coutume, c’est par le second que nous débutons, l’esprit certainement troublé par la réouverture des terrasses et le soleil sauvage annonçant l’été dans toute sa cruauté.

Passé ce petit intermède poétique, quelques mots préalables sur Mario Caiano. Si Enzo G. Castellari ou maintenant Fernando Di Leo peuvent vous dire quelque chose, Caiano risque de demeurer un peu obscur. Et pour cause, outre ses dix pseudonymes – le pseudonyme notamment américanisé, passage obligé du marketing ciné d’exploitation -, le nom de Caiano risque de buter fort contre les annales du Cinéma avec un grand C. Il se trouve que le bonhomme est un faiseur de bobines plus qu’un « auteur », dont la filmographie permet de retracer les genres à la mode de son temps, opportunités qu’il a successivement épousées tout au long de sa carrière : le péplum à la rital (Ulysse contre Hercule, 1961) l’épouvante gothique à la Mario Bava (Les amants d’outre-tombe, 1965), le giallo (L’œil du labyrinthe, 1972), une série de poliziottesci tout au long des 70’, sans oublier le western spaghetti, évidemment, auquel il a souscrit comme tout le monde à son époque… Mais et c’est un mais d’envergure, sur lequel il a eu le mérite d’être un pionnier, car avant même le grand Sergio Leone, Mario Caiano tournait en 1963 – soit un an avant Pour une poignée de dollars La griffe du coyote. C’est toujours ça de pris.

Pour Napoli Spara !, Mario Caiano pose donc sa caméra dans la célèbre capitale de Campanie. Il y suit la traque du gangster Santoro – incarné par un Henry Silva toujours aussi monolithique – par le Commissaire Belli – campé lui par un Leonard Mann un peu plus « baby face », acteur américain qui fera toute sa carrière en Italie. Le gang Santoro n’est pas un groupe de braqueurs comme les autres : en plus d’être particulièrement inventifs, ils sont d’une férocité assez corsée, n’hésitant pas à tabasser de la femme enceinte au bout de dix secondes de film et surtout à défourailler au fusil à pompe sur tout ce qui bouge. Brigands fous menés par un chef non moins taré, ils donnent du fil à retordre au Commissaire Belli qui se heurte autant à sa hiérarchie complaisante qu’au contexte délétère d’une Naples rongée par le crime organisé… Postuler qu’Assaut sur la ville, tel que le long-métrage a pu être traduit en version française, est mené « tambour battant » serait presque un euphémisme. L’action, le rythme, ne sont pas des compléments à la narration qui se présenteraient en points forts, ou en temps de bascule ; ils sont ici une véritable mécanique d’écriture et de mise en scène à eux seuls, fins en soi. Napoli Spara ! n’est bâti que sur des morceaux de bravoure, des « idées » de séquences destinées à marquer le spectateur peu ou prou jamais laissé au repos, ou jamais bien longtemps. Adieu la psychologie certes, comme d’habitude dans le genre, mais place à des instants d’une grande cinégenie – le braquage du train, la fusillade Blu-Ray du film Napoli Spara édité par Studio Canal.sur la voiture blindée, la course poursuite dans les rues napolitaines, la séquence finale à la gare – qui, couplés au pessimisme naturel du genre, font de ce polar une expérience d’un cinéma de bousculade, qualité certaine de toute série B policière.

Le plus grand étonnement vient toutefois de la mise en scène de Mario Caiano. S’il ne résiste pas à la nervosité caméra à l’épaule des séquences d’action et à une insistance sadique sur la violence, le cinéaste ose parfois un point de vue dont la sensibilité est disruptive avec le ton brutal de l’œuvre. Cette Naples d’abord, baignée dans une lumière plus laiteuse qu’agressive. Puis il y a ces plans citadins, ces scènes de foule, composés avec l’œil d’un esthète qui aurait été biberonné au néo-réalisme. Au détour de cadrages, d’axes de caméra, on glisse dans un autre film, momentanément. Peut-être plus flottant, comme un appel à respirer dans ce monde de sauvages… Apprécier cette portée esthétique en haute définition, et les qualités intrinsèques de Napoli Spara ! justifient entièrement l’achat du coffret Studio Canal sans négliger que Le Conseiller vaut tout autant le détour (nous y reviendrons dans un prochain article). On peut regretter l’absence de bonus, hormis la préface du sieur Thoret.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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