Le Témoin à abattre


La collection Make My Day ! de Studio Canal accueille un nerveux rejeton : l’Italien Le Témoin à abattre d’Enzo G. Castellari (1973), œuvre charnière du genre méconnu en France, le poliziottesco. Critique.

Plan rapproché-épaule sur Franco Nero, les larmes aux yeux, dans Le Témoin à abattre.

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La dolce vita

Sur une autoroute de Gênes, une voiture de police poursuit une ambulance ; scène du film Le Témoin à abattre.

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Siroter un Spritz, savourer une margherita, faire des doigts d’honneur aux supporters de la la Lazio puisqu’on arbore le maillot de l’AS Roma… Tous ces charmes ausoniens, pendant les années de plomb, c’était peut-être un peu moins évident. De la toute fin des années 60 à l’orée des eighties, l’Italie est maltraitée par une série d’attentats qui plongent le pays dans une ambiance délétère d’angoisse et de violence. Le fait particulier est que l’ « Ennemi » n’avait alors pas qu’un seul visage : le terrorisme était l’arme utilisée par deux belligérants qui en plus de s’affronter entre eux, se frappaient par le biais de civils régulièrement sacrifiés sur l’autel du combat politique. D’un côté, les « rouges » d’extrême-gauche qui en ce temps-là – que ce soit en Italie, en Allemagne ou plus tard en France avec Action Directe – optent pour la lutte armée contre le système capitaliste et une résurgence du fascisme perçue comme imminente. De l’autre les « noirs », militants d’extrême-droite usant de la fameuse stratégie de la tension consistant à répondre aux attentats par les attentats, afin de déséquilibrer tout un État jusqu’au point de rupture et l’avènement d’un pouvoir autoritaire, imaginé comme seul capable de reprendre les choses en mains. Épisode passionnant sur le thème historique et politique autant qu’effroyable sur le plan humain, les années de plomb ritales sont pourtant assez peu exploitées par le cinéma depuis. Fort heureusement, l’industrie du septième art translapine, alors à son apothéose, a tout de même réagi à chaud, comme elle sait faire le mieux : et ce contexte de quasi-guerre civile a donné naissance à un sous-genre, traduisant toute son époque, le poliziottesco (ou poliziesco). Un genre que Studio Canal, via la collection Make My Day dirigée par Jean-Baptiste Thoret, nous permet de découvrir grâce à une de ses pierres angulaires, Le Témoin à abattre, d’Enzo G. Castellari (1972).

In medias res, le film s’ouvre sur une longue course-poursuite sans dialogue, faisant du pied à French Connection (William Friedkin, 1971) sorti deux ans auparavant. Aux basques d’un trafiquant de drogue nommé le Libanais, le Commissaire Belli – interprété par Franco Nero, sommité du cinéma italien de l’époque – cavale à pinces et en voiture dans les rues de Gênes. Il parvient envers et contre tout à l’arrêter, direction le poste de police… Mais le Libanais est tué sans même arriver, dans un attentat à la voiture piégée qui ne laisse aucun doute sur le fait que quelqu’un n’a pas voulu qu’il parle. Terriblement, des policiers et une petite fille qui passait par là sont aussi tués dans l’explosion : le coup de trop pour le Commissaire Belli qui se met en tête de remonter le fil de l’affaire. Du Libanais jusqu’à celui qui a commandité son assassinat, tout, tout en haut de la pyramide, fange de manipulations politico-business… Le Témoin à abattre semble – je ne ferais pas le spécialiste – être la quintessence, le mètre-étalon du poliziottesco. Et en effet, c’est ce qui peut séduire, ou au contraire rebuter tant le genre se montre ici spécifique. La Polizia incrimina la legge assolve pour son titre en VO (« La police inculpe et la loi disculpe ») impressionne par sa nervosité de rythme, essentiellement basée sur l’action. Il étonne par la vitalité d’un cinéaste connu pour ses nanards mais ici inspiré, capable de cadrages imaginatifs ou de parti-pris de mise en scène marquants et dont les références – Sam Peckinpah en tête pour ce qui est du traitement de la violence – ne sont pas pour déplaire. Surtout, Le Témoin à abattre est un véritable festival de pessimisme sur la corruption de la société italienne d’alors, dont le schéma narratif, en plus d’être peu ou prou une suite d’exécutions, est une véritable dégringolade pour son personnage principal qui passe littéralement tout le film à échouer, jusqu’à un échec final le laissant Blu-Ray du film Le Témoin à abattre édité par Studio Canal.seul au bord d’un quai, ayant tout perdu ou presque. Sans concession aussi bien dans son esthétique que dans son propos, le film peut néanmoins manquer à attraper le spectateur par son côté justement trop frondeur (multitude de séquences courtes, brusques ruptures de ton pas toujours senties, intrigue pas forcément très claire tout du long, caractérisation caricaturale), mettant clairement la psychologie et la pondération, permettant plus d’empathie, à la poubelle. Le polizziotesco, par le biais de ce long-métrage, se voit ainsi comme une décharge cinématographique n’ayant d’autre prétention que de livrer un constat excité et sombre sur une Italie pourrissante.

31ème sortie de la collection Make my day !, Le Témoin à abattre jouit d’un aussi beau artwork que les précédents, venant orner magnifiquement le boîtier digipack Blu-Ray-DVD proposé par Studio Canal. Le coffret contient le Blu-Ray du film version anglaise, tandis que le DVD offre la version italienne (plus courte de quelques minutes). Deux bonii sont présents, un avant-propos par Jean-Baptise Thoret dans lequel il ne tarit pas de superlatifs sur le film de Castellari, et une analyse du film replaçant l’objet dans sa perspective historique, décortiquant l’essor et le succès du genre polizziotesco en lien avec la grande Histoire. Pas une édition définitive, mais une occasion en or de découvrir tout un pan du cinéma de genre italien.

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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