La Trilogie du Milieu


Le polar-spaghetti est mis en ébullition par Elephant Films qui é, dite en Blu-Ray la Trilogie du Milieu de Fernando Di Leo : Milan Calibre 9 (1972), Passeport pour deux tueurs (1972), et Le boss (1973), ou trois exemples typiques du poliziottesco, le “néo-polar” droitard de l’Italie des années de plomb.

Plan rapproché-épaule sur le visage fermé de Gastone Moschin, revolver dans la main, issu du film de la Trilogie du Milieu Milan Calibre 9.

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Trois souvenirs de la bassesse

Beaucoup de choses peuvent être dites de Quentin Tarantino. Unanimement ou presque reconnu lors de ses tout premiers efforts Reservoir Dogs (1992) ou Pulp Fiction (1994), le cinéaste n’a peu ou prou pas cessé de diviser avec ses longs-métrages suivants. L’acmé des scissions est survenue durant la décennie 2010 où chacun de ses projets avait tout pour fendre les esprits en deux : probable que des films comme Les Huit salopards (2015) ou Il était une fois… à Hollywood (2019), ou on les aime ou on les déteste. A titre personnel, sa filmographie me fait l’effet d’une lente dégringolade que j’analyse par ce qui fait son cinéma : Tarantino me paraît être avant tout un passeur, particulièrement utile à une période juvénile de la vie, mais qui n’a plus la même richesse une fois que l’on tient les clés de sa propre cinéphilie. Cette place de passeur est toutefois un crédit qu’on ne pourra jamais lui enlever et bon nombre de cinéastes nous sont connus aujourd’hui par la publicité qu’il leur a fait. Difficile de dire aujourd’hui si un réalisateur comme Fernando Di Leo reçoit les hommages d’une édition de sa Trilogie du Milieu en Blu-Ray grâce à l’admiration déclarée de Quentin Tarantino. Pour des éditeurs comme Elephant Films, l’exhumation de ce réalisateur important du cinéma de (sous-)genre italien était certainement inévitable. Reste qu’au-delà de ses dires, il est flagrant de voir ce que Tarantino a repris et donc de constater par là-même, la pertinence du polar poliziottesco by Di Leo.

Woody Strode est au téléphone, Henry Silva est à ses côtés, tend l'eoreille pour entendre lui aussi ; scène du film Passeports pour deux tueurs de la Trilogie du Milieu.

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Ugo sort de prison (pour bonne conduite) après un cambriolage qui a mal tourné. Il est tout de suite récupéré par ses anciens collaborateurs, très menaçants, qui sont persuadés qu’il sait où est le butin dudit cambriolage, jamais retrouvé. Ugo va donc devoir défendre sa vie, et peut-être même son honneur… Si Milan Calibre 9, le premier volet de la Trilogie du Milieu, en est l’œuvre la plus aboutie, c’est déjà qu’elle séduit par son excellent dosage. Des trois films, c’est le plus réaliste et le plus graduel dans sa progression. Le style caractéristique de Di Leo y est le plus sûr de lui, alternant entre illustration carrée, lisibilité de l’action, tension des séquences de dialogue et fulgurances visuelles plus libérées bien dans le ton des années 70. C’est que le cinéaste est conscient de ce qu’il a sous les yeux, enfin un scénario avec une vraie construction de personnage. En effet d’ordinaire le poliziottesco ne fait pas dans la psyché, ni même dans la subtilité, c’est ce qui fait son charme. Les protagonistes et situations sont brutes, parfois caricaturales. L’attention est rivée sur l’action, l’intrigue, sans vraiment s’accrocher aux êtres avec lesquels on passe l’heure et demie… A contrario, guidé par le charisme de son interprète Gastone Moschin, le Ugo de Milan Calibre 9 porte à lui seul le long-métrage en personnage certes taiseux, force de la nature dont on ne sait situer l’honnêteté tant il est ambigu sur cette question du butin (sait-il où il est, ou pas ?) ; mais qui se montre aussi en amoureux très sensible dégageant une certaine mélancolie. Le spectateur est d’autant plus saisi par son parcours au cœur d’une violence de plus en plus mortifère – ce gunfight gigantesque dans la villa, digne d’un western et dont Tarantino saura se souvenir à plusieurs reprises dans son cinéma – jusqu’à une fin tragique. Et le constat très amer fait par Milan Calibre 9 et par tous les poliziottesci sur la corruption, la gangrène mafieuse, l’avidité anthropologique, n’en est que plus douloureux qu’on les voit ensevelir un personnage auquel on s’est attaché. Point élémentaire de dramaturgie… Qui ne sera pourtant pas le cas de la suite de la trilogie.

A l’opposé du spectre pourrait-on dire, se situe Passeport pour deux tueurs (1972, aussi appelé L’Empire du crime). Une lourde quantité de drogue y disparaît entre les États-Unis et l’Italie. Deux tueurs, un blanc et un Afro-américain (Pulp Fiction, si tu entends) sont envoyés des US pour traquer à Milan le voleur présumé Luca Canali. Le hic, c’est que ce n’est pas Canali qui a dérobé la cargaison : ce dernier doit donc faire face aux deux tueurs et en même temps trouver qui est le vrai voleur… Ici vous pouvez mettre votre empathie de côté : Di Leo vous dit assez vite que ce n’est pas la peine de vous encombrer avec ça. Les deux killers sont des glaciers et Luca Canali, hormis le fait qu’il ait une fille et une femme de qui il est séparé, est un salaud antipathique. Le film est obtus, direct à en étonner – la première ligne de dialogue du film, balancée sans générique, c’est  “L’homme que vous devez tuer s’appelle Luca Canali” ! Surtout, il nous jette dans un univers aliéné, à l’image de cette course-poursuite hystérique ouvrant la dernière demi-heure du film. Dans Passeport pour deux tueurs s’opposent crescendo un réflexe de survie qui vire à l’animalité – survivre, coûte que coûte, quitte à tout péter – et toute une industrie du meurtre dans laquelle les gangsters s’assassinent avec aveuglement, une programmation désincarnée. Allégorie particulièrement judicieuse, le duel final entre les deux tueurs et Luca Canali se déroule dans une décharge automobile, au milieu de nombreuses carcasses évoquant autant une inévitable corrosion que la déshumanisation contemporaine. L’humanité semble bien avoir été, puis s’être éclipsée en laissant tout pourrir sur place… Passeport pour deux tueurs perd en émotion ce qu’il gagne en force de frappe nihiliste, pour qui appréciera. Une vision qui peut d’ailleurs faire écho à celle d’un Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia (Sam Peckinpah, 1974) autre film bâti sur une violence acharnée, abrutie jusqu’à donner un sentiment d’absurdité.

Gros plan sur Henry Silva l'oeil dans le viseur de son fusil dans le film Le boss, issu de la Trilogie du Milieu.

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Le dernier volet de la Trilogie du Milieu se présente enfin et semble tout disposé à prendre le rôle du vilain petit canard. Le boss (1973) a le mérite de faire partie de ces œuvres qui disent tout dès les premières minutes. Comme les autres ouvrages de la trilogie, l’ouverture est in medias res – début de l’action sans générique inaugural, encore un truc que Tarantino repompera – mais elle prend ici des proportions inégalables : c’est plutôt l’in medias fesses. Pour dire simple, on assiste à la projection d’un film porno pour un comité privé de mafieux aux blagues vaseuses… Lorsque quelqu’un vient, à l’aide d’une espèce de bazooka light, faire littéralement sauter la salle et la chair de ses spectateurs – Di Leo insiste de manière assez spectaculaire sur les corps qui se déchirent dans l’explosion, étonnante rime symbolique, peut-être involontaire, avec les corps « ouverts » du cinéma X. Le réalisateur plante ainsi le décor : Le boss ne fera dans la dentelle ni quant à sa vision de la crasse humaine, ni quant à son point de vue sur la libération des mœurs. Le récit se construit autour des conséquences de cet attentat, attaque d’une famille mafieuse contre une autre, et en particulier sur le cheminement qui va mener Nick Lanzetta l’auteur de l’attentat (le monolithique Henry Silva) à gravir les échelons. Fort bien précisé en bonus du Blu-Ray par René Marx, le schéma de l’ascension est un classique du film de mafia, en cela ce troisième volet de la trilogie est le moins prenant sur le plan de la trame, pas aidé par une durée conséquente (près d’1h50) quand le genre n’est jamais aussi bon que lorsqu’il est ristretto. C’est encore une fois pas non plus sur le plan de l’empathie qu’il va falloir chercher quoi que ce soit, puisque nous suivons un Nick dénué de tout sentiment, même lorsqu’il abat sans une once de vrai regret l’homme qu’il dit considérer comme son père adoptif (il est orphelin). Ce qui saisira le spectateur de 2021, fort à parier que ce sera plutôt la grossièreté avec laquelle le point de vue politique, ou du moins sociologique de son auteur est balancé. Au-delà de la description amorale du monde mafieux pour lequel Di Leo n’a en effet aucune sympathie, la vision de la femme et de la sexualité « moderne » est tellement grotesque qu’elle pourra ou choquer ou, si vous êtes vraiment taquin, vous faire rire. Coffret de la Trilogie du Milieu édité par Elaphant Films.Anti-utopiste au possible – les hippies, souffre-douleur délectable de tout poliziottesco qui se respecte – Le boss est surtout investi d’une misogynie qui va jusqu’au sadisme, dans un geste d’une grande mauvaise foi où être femme et aimer le sexe (ou fumer des joints) paraît manifestement pire que de buter 112 personnes… Le long-métrage est ainsi à prendre comme un instantané d’une pensée à un point P de l’Histoire et du cinéma italien, et n’est peut-être pas à mettre entre toutes les mains.

On ne peut que remercier chaleureusement Elephant Films pour ce voyage au cœur du polar-spaghetti et d’une de ses figures phares, Fernando Di Leo. Les trois Blu-Ray réunis en un coffret La Trilogie du Milieu donc sont chacun assortis d’une présentation par le journaliste René Marx ainsi que plusieurs documentaires passionnants (sur Milan Calibre 9, sur Passeport pour deux tueurs, sur Di Leo, sur Giorgio Scerbanenco…). La cerise sur le gâteau réside dans un livret succinct mais fort instructif rédigé par Alain Petit, un vétéran de la presse spécialisée dans le cinéma de genre qui réussit l’exploit de nous narrer l’histoire d’un genre en peu de pages, ainsi que celles de ses protagonistes comme Di Leo ou Mario Adorf, sans oublier de préciser pourquoi le poliziottesco est si peu connu en France, une histoire banale de gros sous et de distribution. Injustice qu’Elephant Films contribue à corriger merveilleusement aujourd’hui.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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