Godzilla vs Kong


Nouvelle pierre à l’édifice brinquebalant du Monsterverse de la Warner Bros, Godzilla vs Kong (Adam Wingard, 2021) n’a pas su se faire patient et a débarqué il y a quelques jours à grands coups de mandales, de marrons, de beignes, de chataîgnes… Dans la tronche du système d’exploitation français, directement en VOD. Avec ses promesses de match de catch numérique spectaculaire et ses ambitions de produit pop absolu, le film n’est en réalité qu’une adaptation fidèle de la kitcherie assumée de l’œuvre dont il est le remake.

Godzilla vs. Kong se battent en pleine mer, à côté d'un large bateau de conteneurs.

            © LEGENDARY / WARNER BROS. / GODZILLA TM & © TOHO CO. LTD.

Wrestle Mania

On avait laissé le Monsterverse de Warner Bros au même état que son univers étendu super-héroïque : boiteux, en manque d’inspiration, et souvent ennuyeux car pensé de travers. L’effet « trop plein » de Godzilla II – Roi des Monstres (Michael Dougherty, 2019) succédait à un Kong Skull Island (Jordan Vogt-Roberts, 2017) qui peinait à revitaliser un mythe cinématographique statufié. Surfant sur la mode de l’inter-connectabilité des productions les unes avec les autres, le studio avait vu dans l’univers déjà étendu des productions de Kaiju Eiga (film de monstres géants) du studio japonais de la Toho, une occasion de plus de faire d’une ré-appropriation culturelle de la culture japonaise un bon gros produit américain. Mais d’une certaine manière, en remakant le culte Kong vs. Godzilla (Ishiro Honda, 1962), le studio entend faire revenir à la maison un mythe purement lié au cinéma américain, dévoyé sous l’angle de la comédie quasi-parodique par la Toho en son époque. On ressent ainsi très clairement, dans l’angle scénaristique pris par Adam Wingard, la volonté de rétablir une forme de suprématie du monstre américain vis-à-vis de son homologue japonais. Ici, Kong est maintenu en captivité par l’entreprise Monarch, bien décidée à faire de ce super-gorille leur super-soldat de luxe, une sorte de Cerbère sorti de sa tanière dès qu’un gros lézard viendrait foutre le bordel dans le quartier. Aussi, alors que Godzilla avait obtenu dans le film de Dougherty, la ceinture de Roi des Monstres et protecteur de l’humanité – et ce après un combat titanesque contre une armée de monstres Kaiju pas contents – il revient cette fois pour tout casser, retrouvant son rôle de pourfendeur atomique de l’humanité. Kong est alors dégainé pour lui mettre une raclée, et c’est presque tout.

Au premier plan, les éclailles dorsales de ce qui semble être un dinosaure fendent la mer ; au second plan, Kong sur un bateau qui coule ; scène du film Godzilla vs Kong.

          © LEGENDARY / WARNER BROS. / GODZILLA TM & © TOHO CO., LTD.

Presque, car étonnamment, le film essaie péniblement de ne pas se cantonner uniquement à cet affrontement tant attendu. De fait, ce qui aurait pu être sa force – proposer une exploration plus philosophique en traitant vraiment le désœuvrement d’une humanité spectatrice d’un combat qui les dépasse – devient son talon d’Achille. Finalement, le long-métrage est un remake plus proche de son original japonais qu’on aurait pu le penser. Alors qu’Ishiro Honda assumait la guignolerie de cette opposition poil-latex, les films produits en masse par la Toho – et pas seulement Kong vs. Godzilla – ont en effet toujours largement pris des libertés avec les crédibilités scénaristiques, s’amusant comme des gosses à mélanger à peu près tout, avec tout : monstres de toute nature avec robots géants, jusqu’à l’apparition des Kilaaks, peuple alien servant les monstres pour détruire les humains. Ici, on reconnaît ce même appétit à mélanger tous les joujoux du coffre à jouet, moins dans la multiplicité des monstres – quoi que le combat à deux vire en fin de film en un combat à trois dont on se doit de taire l’identité du nouveau belligérant par crainte que certains s’en prennent à nos familles – que dans le côté salade de fruits de l’intrigue, qui par l’entremets de pauvres humains totalement insipides, va voyager aux quatre coins de la planète et même… En son centre !

King Kong assis au flanc d'une montagne, dans une lumière sombre teintée de rouge ; scène du film Godzilla vs. Kong.

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Venons-en, toute la partie se déroulant au « Centre de la Terre » a beau avoir pour elle le plaisir de la découverte, il n’en demeure pas moins qu’en tant que spectateur, on ne peut qu’écarquiller les yeux et hausser les sourcils devant tant d’approximations scénaristiques, de raccourcis – littéralement – et de catapultage inter-dimentionnel qui font ressembler davantage le métrage à un manège à sensations fortes qu’à une œuvre cinématographique tenue. Comme souvent dans ce genre de production, ce qui pêche est clairement le déséquilibre assumé entre les deux points de vues imposés par l’intrigue. D’un côté celui qui donne son titre au film et qui est naturellement le principal : celui des monstres, tout en grandeur, la tête dans les nuages, le cul dans les buildings. De l’autre, celui des humains, plus bas que terre – le « bon mot » ici, est aussi le mot juste – peinant à incarner la dimension intime comme mythologique du récit. Et pour cause, chacun des personnages humains est un ramassis de clichés, écrits avec un stylo effaceur, tant absolument rien chez eux ne parvient à nous intéresser. L’exercice serait passionnant – et le monteur qui vous écrit ces mots est à deux doigts d’y perdre son temps libre – d’essayer d’évacuer totalement la présence humaine active de ce récit, pour ne les rendre que spectateurs passifs et désespérés face au combat de Titans qui les menace. Certes on y perdrait certainement quelques séquences emblématiques – Kong retrouvant son royaume et son trône au cœur de la terre est l’une des images fortes en émotion que propose Godzilla vs Kong – mais on y retrouverait peut-être une forme d’audace, une façon d’assumer le spectacle de la destruction comme seul véritable enjeu du récit.

En contre-plongée, un lézard géant saute vers nous, la gueule grande ouverte ; une lumière bleue intense sort de sa gueule et de ses yeux, tandis que les gratte-ciel tout autour de lui dégagent une lumière iréelle rouge et verte ; plan surréaliste du film Godzilla vs Kong.

          © LEGENDARY / WARNER BROS. / GODZILLA TM & © TOHO CO., LTD.

Car finalement, si l’on juge le film sur son postulat marketing – celui d’un match de catch numérique entre créatures mythiques du cinéma – on ne peut nier que le réalisateur Adam Wingard réussit quelques fois à nous étourdir, nous engager, nous faire entrer au cœur de cette transe hypnotique que pourrait être un combat de MMA entre un lézard géant atomique et un singe géant bodybuildé. Comment ? Par des petites trouvailles de mise en scène via une caméra embarquée dans un uppercut, en passant par un jeu de fléchette à base d’avions de chasse… Plus parlant encore, la confrontation quasi-épileptique dans un Hong-Kong éclairé aux enseignes néons, summum de l’éclat pop du long-métrage et véritable résumé de ses ambitions. En définitif, l’erreur principale de ce Godzilla vs. Kong est certainement de ne pas assumer à fond sa promesse d’expérience écervelée, de grand huit abrutissant. A trop essayer d’interconnecter les différents longs-métrages qui composent cette peu éclatante constellation, Warner ne nous livre plus que des feux d’artifice de province. Tout le budget est mis dans les bombes sifflantes et les couleurs, mais rien autour n’est suffisamment ample et beau pour que cela ne ressemble pas, en définitif, à un pétard mouillé.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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