Les plateformes sont-elles les nouveaux censeurs ?


La récente polémique autour du retrait (puis du retour) de Autant en emporte le vent (Victor Flemming, 1939) de la nouvelle plateforme HBO MAX – détenue par le groupe Warner Bros – s’ajoute à une flopée de cas similaires déjà constatés chez ses principaux concurrents. L’occasion alors, d’essayer de répondre à la question que tout le monde se pose : les plateformes sont-elles (vraiment) les nouveaux censeurs ?

Maureen O'Hara et Clark Gable enlacés dans le film Autant en emporte le vent.

                                                  © Warner Bros.

Autant en Emporte les plateformes

Dans un contexte où le monde tout entier était encore assigné à domicile par un virus, une nouvelle plateforme de SVOD, intitulée HBO MAX, venait tenter de titiller les mastodontes du marché que sont Netflix, Amazon Prime et Disney. Le catalogue de ce nouveau prétendant, riche de nombreux titres mythiques estampillés Warner Bros (qui possède la plateforme via sa filière Warner Media), s’est vu propulsé en ligne, dit-on, dans l’urgence et avec un retard d’éditorialisation considérable. Parmi ces titres emblématiques du studio , Autant en Emporte le Vent (Victor Flemming, 1939). Ce long-métrage culte est, depuis sa sortie, accroché à tous les superlatifs : avec sa durée avoisinant les quatre heures, cette fresque narrant une romance qui traverse l’une des mutations les plus significatives de l’Histoire des États-Unis – la Guerre de Sécession – est toujours considéré comme l’un des films majeurs du Hollywood de l’époque. Nommé par l’American Film Institute comme quatrième film le plus important de l’Histoire du cinéma américain, il demeure le film préféré des Américains selon des récents sondages et plus encore, le plus gros succès de l’Histoire du cinéma à date, puisque le long-métrage capitalise depuis sa sortie en 1939 prés de 3,7 milliards de dollars de recettes (en prenant en compte le taux d’inflation). On comprend donc pourquoi HBO MAX et Warner Bros n’ont pas envisagé une seule seconde de laisser dans leurs cartons l’un des titres majeurs de leur catalogue. Pourtant, force est de constater qu’ils auraient dû y réfléchir à deux fois. En plein mouvement de contestation de la population afro-américaine suite au meurtre de Georges Floyd par un policier blanc, la diffusion de ce long-métrage de Victor Flemming, produit de son époque, est devenu une affaire d’état(s) et une polémique planétaire. Empêtré dans la tourmente d’une très mauvaise publicité de lancement, les dirigeants de la plateforme décidèrent, illico-presto, de retirer le titre de leur catalogue, promettant son retour prochain, accompagné d’une vidéo de contextualisation – ce qui a depuis été fait.

Entendons-nous bien, nous faisons bien sûr partie de ceux qui défendront toujours ardemment qu’il est tout bonnement impossible de réfuter qu’Autant en emporte le vent véhiculerait une représentation raciste et caricaturale de la population noire-américaine, et plus encore, une vision totalement édulcorée et faussée des réalités sombres de l’esclavage. D’autant plus que son scénario est (plus ou moins fidèlement) adapté d’un roman encore plus contestable et frontalement raciste. Mais, si vous nous suivez, vous savez que nous nous affairons en ces lieux à toujours re-contextualiser des œuvres parfois rétrogrades et discutables et à les remettre parfois en cause (lire notre article sur La Rivière de nos Amours, par exemple) au regard de l’évolution des mœurs, des consciences. Ce travail est nécessaire, primordial, obligé, et en tout point bénéfique. Aussi, la polémique née du retrait (temporaire) du film de Flemming de HBO MAX, tout autant que la folie nerveuse qui l’accompagna – des copies vidéos qui s’arrachaient à prix d’or sur les sites d’enchères, entre autres effets papillons – n’a pas lieu d’être. Le terme de censure, vilipendé par des foules cinéphiles hystérisées, est ici, tout bonnement galvaudé. Il faut savoir raison garder et plutôt se contenter du trajet et de la prise de conscience que cette épi-polémique va forcément engendrer chez les plateformes.

Une esclave noire noue la robe de Maureen O'Hara dans le film Autant en emporte le vent.

                                             © Warner Bros.

Car en empilant les titres, en amassant les films sans autres informations que des étiquettes et des recommandations fléchées, les plateformes jouent de toute façon un jeu dangereux. Ce qui s’est passé autour de Autant en emporte le vent a d’intéressant qu’il a moins permis de révéler la teneur raciste d’un long-métrage estampillé chef-d’œuvre – il faudrait être soit même d’accord avec ces visions rétrogrades pour ne pas les trouver contestables à la simple vision du long-métrage – que d’inciter ces mêmes plateformes à un travail éditorial plus rigoureux. Le grand enjeu de ces dernières demeurent désormais de réfléchir à une façon ludique de rendre accessible le plus de films possibles, y compris ceux qui, par le poids du temps, semblent autant compliqués à défendre qu’impossibles à ignorer. Ainsi, plutôt que de crier au loup, de brandir à tout-va ce mot si peu innocent de « censure » il convient peut-être de se réjouir que par ces allers-retours, HBO a peut-être finalement incité ses concurrents à ne plus être seulement des catalogues en libre-accès sans aucun travail d’accompagnement des œuvres, mais plutôt – et cela en fera frémir plus d’un – idéalement, des cinémathèques en ligne. Certaines œuvres ne peuvent plus être diffusées sans accompagnement, sans explication, sans travail d’éditorialisation et de contextualisation. L’Histoire du cinéma est riche de plus de cent années durant lesquelles le monde, ses idées et ses principes, ont logiquement évolué. Ce travail primordial d’accompagnement, c’est celui que mène depuis de nombreuses années les cinémathèques du monde entiers, les ciné-clubs de quartiers et bons nombres d’éditeurs vidéo. Les fameux bonus, entretiens avec des spécialistes ou acteurs de la fabrication, sont une richesse dont on ne peut se passer, dont on ne doit pas se passer. Alors que ces derniers sont malmenés, partout, et déjà considérés, dans ce contexte de mutation, comme des fossiles, il convient encore de saluer le travail de conservation, d’éditorialisation, de réflexion qu’ils ont mené pendant tant d’années et qu’ils continuent de mener, envers et contre tous, et malgré le fait d’être contraintes aux balbutiements et à l’asphyxie.

Les plateformes devront sûrement, demain, prendre ce pli, revoir leur rapport aux œuvres qu’elles exploitent. Si le cas d’Autant en emporte le vent est le plus frais et que HBO MAX est pointé du doigt, il faut rappeler ses concurrents au même devoir de rigueur. Cette rigueur éditoriale revêt un double intérêt tant elle empêcherait à la fois, tout soupçons de censures – prendre des œuvres dans son catalogue en les amputant – que d’auto-censures – rendre invisibles des œuvres de son catalogue consciemment. Pour l’heure, si l’intelligence et l’adaptabilité rapide de HBO MAX sur le cas du film de Flemming est à saluer, d’autres exemples plus ou moins récents, sur des plateformes ennemies, ont clairement de quoi inquiéter, tant elles ont souvent envoyé des signaux plus que négatifs. Des cas qui flirtent, par ailleurs, bien davantage avec une censure avérée et discutable. Récemment, Netflix s’était par exemple illustré en sautant sur les droits de la série South Park (Trey Parker & Matt Stone, En production) avant d’en censurer certains épisodes. HBO MAX vient d’ailleurs d’être épinglé pour la même raison puisqu’ils ont délibérément retiré les épisodes de la série représentant le prophète Mahomet. Le cynisme est à son comble de faire ainsi chou gras et profit de l’acquisition d’une des séries les plus appréciées, audacieuses, courageuses et libres – et qui s’est toujours évertuée, par ailleurs, à militer contre la censure et pour une liberté d’expression sans contraintes – tout en la soumettant à un tel lissage de pensée…

Collage comparatif de la scène de Splash montrant les fesses de Darryl Hannah avant et après la censure sur la plateforme Disney +, pour notre article sur la censure d'Autant en emporte le vent.

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De l’autre côté, chez les concurrents, si Amazon Prime fait office d’exemplarité – seulement au sens où ils n’altèrent aucune œuvre qu’ils diffusent, car en terme d’éditorialisation, ils sont tout autant proche du néant que les autres – le cas de Disney+ est de très loin le plus fâcheux. On pense par exemple au cas du film Splash (Ron Howard, 1984), proposé dès son lancement sur la plateforme dans une version honteusement transfigurée. Le terme de censure n’est ici pas exagéré puisque le studio a délibérément recadré, voire numériquement retouché, des plans montrant les fesses de l’actrice Darryl Hannah, par peur de s’attirer les foudres des parents ou de se fermer le marché d’exploitation dans certains pays du globe plus conservateurs. Les productions de Disney sont nombreuses à être porteuses des stéréotypes de leurs époques, mais là aussi, l’entreprise envisage plutôt l’auto-censure qu’un travail d’encadrement et de contextualisation. Le long-métrage Mélodie du Sud (Wilfred Jackson, 1946) remis en cause pour les mêmes raisons que Autant en emporte le vent, a tout simplement été envoyé définitivement par Disney aux oubliettes. Plus d’éditions vidéo, plus d’exploitation en salles et encore moins sur sa plateforme. A noter que la censure appliquée par Disney à ses films est toujours relativement opportuniste et souvent en réaction avec l’actualité. Ainsi, toutes les représentations caricaturales des personnes noires sont désormais chassées des contenus présents dans le catalogue de Disney. Le chef-d’œuvre de l’animation qu’est Fantasia (Walt Disney, 1940) a vu ainsi, lui aussi, certains de ses plans retouchés ou recadrés pour effacer toute trace de personnages hyper-caricaturaux de « sauvages » noirs. Par contre, on notera que les visions tout aussi rétrogrades du peuple amérindien dans Peter Pan (Clyde Geronimi, 1953), des asiatiques à travers les chats siamois de La Belle et le Clochard (Clyde Geronimi, 1955) ou des sud-américains dans Les Trois Caballeros (Norman Ferguson, 1944), pourtant tout aussi contestables, sont laissées telles quelles. Pour se prémunir de toutes attaques, Disney a préféré à un vrai travail d’éditorialisation un simple message d’avertissement placé au début des films : « Ce programme est présenté dans sa version d’origine. En tant que produit de son époque, il peut contenir des représentations caricaturales et dépassées ». Toujours mieux que rien, même si l’on préférerait que la plateforme envisage le même avertissement pour toutes les œuvres qu’elle présente et ne retouche pas allégrement certaines pour les présenter de façon totalement tronquées. Bien sûr, il ne faut pas éviter le débat et envoyer bêtement balader les arguments de ceux et celles qui dénoncent, à forte raison, la dangerosité de laisser des enfants regarder, en boucle, des films aussi datés et contestables en terme de représentation. C’est d’ailleurs, en grande partie, ce qui motive Disney à vouloir ainsi revoir ces classiques (parfois en les remakant directement).

Scène où Kate Winslet pose nue sur le canapé sous le regard de Di Caprio la dessinant, pour notre article sur la polémique d'Autant en emporte le vent.

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Néanmoins derrière cela, se cache en réalité une stratégie bien plus effrayante et relativement contradictoire. Car, polissant son image idéal de bien-pensance progressiste, Disney est en réalité une souris qui se marche trop souvent sur la queue. Moins courageuse qu’opportuniste (voir notre article Misères du Disney-féminisme) la firme surfe sur les courants, s’évertue à satisfaire son public-cible (la « famille » au sens large) tout en évitant consciemment d’être trop progressistes politiquement pour ne pas froisser des pays porteurs en terme d’opportunité de marché, mais moins porteurs en terme de liberté d’opinion ou d’idéologies progressistes. Aussi, la stratégie de lissage de son image n’a jamais été aussi évidente chez Disney que depuis que le studio s’est affirmé, en quinze ans, comme le leader incontesté du divertissement. Sa volonté d’expansion, sa boulimie de rachats de catalogues et d’entreprises, va forcément se heurter aux stratégies de marché que le studio semble vouloir assumer désormais. Le rachat récent du catalogue de la 20th Century Fox, a par exemple, fait tomber de nombreux films dans l’escarcelle de l’ogre Disney, dont certains sont des chef-d’oeuvres de noirceur ou de sensualité qu’on imagine mal convenir aux canevas éditoriaux de Disney+. Pourtant, la volonté de la major de mettre le grappin sur ce riche catalogue était directement lié à son ambition de créer sa propre plateforme. Ce rachat s’accompagne par ailleurs d’une stratégie d’exclusivité, et, dit-on, à terme, d’une difficulté voire d’une impossibilité de voir ces films ailleurs que sur Disney+. Le cas spécifique de la retouche de Splash peut alors laisser songeur, et a donc de quoi fortement nous inquiéter. Faut-il craindre, pour ce qui est des films estampillés Fox que la séquence durant laquelle Jack dessine une Rose « comme l’une de ses françaises », élancée nue sur un canapé dans le Titanic de James Cameron soit tout simplement coupée sur Disney+ ? Qu’Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1978) devienne, à terme, totalement invisible ? Sans parler des innombrables classiques de l’horreur produits par la 20th, de Cabal (Clive Barker, 1990) à La Mouche (David Cronenberg, 1986), absolument pas « Disney compatibles »… Certains supputent que Disney pourrait utiliser l’une de ses autres acquisitions, la plateforme Hulu (jusqu’alors co-détenue avec la Fox, désormais propriété entière de Disney) pour exploiter ces films moins familiaux. Seuls l’avenir nous le dira.

La victime blonde attachée à deux arbres par une tribu dans le film King Kong pour notre article sur la censure du film Autant en emporte le vent.

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Plus globalement, sans se travail nécessaire et salvateur de re-contextualisation, d’editorialisation et d’accompagnement, trop de travaux majeurs de l’Histoire du Cinéma risquent de ne plus être visibles autrement que par des réseaux souterrains et pirates. Cette hypothèse terrifiante risque d’empêcher bons nombres d’entre nous, d’entre vous aussi, de dormir paisiblement… La question se pose, l’alarme se tire : faudra t-il aller demain sur le darknet pour dégoter une copie d’Autant en emporte le vent donc, de Naissance d’une Nation (D.W Griffith, 1915) ou du Triomphe de la Volonté (Leni Riefenstahl, 1935) pourtant sans pareil pour nous enseigner l’Histoire trouble de l’humanité ? Faudra t-il se filer, sous le manteau, tous les films qui ne font ni l’économie d’une bite, d’une chatte ou d’un téton ? Faudra t-il s’abonner à des plateformes particulières pour voir le King Kong de Ernest Schoedsack et Merian C. Cooper (1933) dans une version d’origine, sans amputation de ses scènes d’indigènes ? Pour l’heure, gardons-nous de trop employer, à tort et à travers, ce mot pas anodin de « censure » et prions simplement pour que l’Histoire du Cinéma, ne soit pas refaite, à terme, par des plateformes et des studios, qui sous couvert d’une stratégie de non-agression pourraient s’adonner à des stratégies puritaines et révisionnistes de l’Histoire du Cinéma et de l’Histoire de l’humanité tout court. Je ne sais quel penseur disait cela, mais, à force d’effacer ce qui fait tâche dans cette Histoire bien sombre qu’est celle de l’humanité on ne pourra plus rien enseigner, on ne pourra plus tirer de leçons, on ne pourra qu’oublier, puis, fatalement, recommencer.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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