Da Five Bloods


Spike Lee dévoile son nouveau long métrage, Da Five Bloods (2020) sur Netflix et continue d’explorer et de mettre en image son histoire cachée des États-Unis en s’attaquant cette fois-ci au récit, encore peu connu, des soldats afro-américains envoyés au Vietnam.

Un jeune soldat américain accroupi, torse nu, dans l'herbe vietnamienne, tient quelqu'un en joue dans le film Da five bloods.

                                                © Netflix

Rumble In The Jungle

Censé être présenté à Cannes en mai avant l’annulation du festival, Da Five Bloods (Spike Lee, 2020) a finalement été découvert simultanément partout dans le monde et directement sur Netflix, alors qu’au même moment, partout sur la planète, montait une vague de colère déclenchée par l’assassinat de George Floyd aux États-Unis. Et la colère, elle n’a visiblement pas quitté Spike Lee non plus dans sa dernière œuvre. Quand Do The Right Thing (Spike Lee, 1989) évoque tristement, une fois de plus, l’actualité, le cinéaste continue d’infuser dans ses films son militantisme et sa connaissance quasi-encyclopédique de l’histoire noire-américaine. Lui qui aime appeler l’actuel président des États-Unis « l’agent orange », se tourne donc presque naturellement pour son dernier projet en date vers le Vietnam. Spike Lee met cette fois en scène quatre vétérans, noirs, ayant perdu au combat leur chef d’unité, à la fois supérieur militaire et leader spirituel. De retour au Vietnam en mission officielle des décennies plus tard afin de remporter aux Etats-Unis ses ossements, le petit groupe est aussi officieusement là pour retrouver un trésor de guerre – de l’or américain destiné à des tribus locales – qu’ils avaient caché. Si les prémices paraissent simples, ce court résumé est en vérité l’arbre qui cache la jungle vietnamienne. Dans un récit de deux heures trente, l’envie de Spike Lee de déverser son savoir, d’exprimer sa rage, de rendre hommage à des films qui lui sont chers comme Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) ou Le Trésor de la Sierra Madre (John Huston, 1949), de faire entrer l’histoire noire dans un cinéma américain en déficit de représentation, emmène Da Five Bloods dans de multiples directions, toujours intéressantes, mais parfois quelque peu opaques.

Un groupe de vétérans du Vietnam, en tenue civile, remontent un fleuve e ce pays sur un bateau typique, scène du film Da five bloods pour notre critique.

                                                 © Netflix

Da Five Bloods s’inscrit très visiblement dans la lignée du précédent bébé de Spike Lee, Blackkklansman (2018). On y retrouve sa volonté de « compléter » l’histoire des Etats-Unis, en remettant au centre d’événements historiques des protagonistes afro-américains jusqu’alors sous-représentés au cinéma comme dans les livres d’histoires. Des fictions oui, mais des fictions permettant de faire exister le penchant quasi-documentariste et historien de Spike Lee. Ce dernier se permettait ainsi quelques écarts dans la narration de Blackkklansman, à l’image de cette séquence de conférence aussi bien adressée aux personnages qu’aux spectateurs, où le légendaire acteur et chanteur Harry Belafonte venait discuter de l’impact de Naissance d’une Nation (D.W. Griffith, 1915) dans l’histoire des États-Unis (le film montrant le Klu-Klux-Klan de manière héroïque, il fut l’une des causes de son regain de popularité) et du cinéma. L’utilisation d’images réelles de l’attaque terroriste d’extrême-droite à Charlottesville lors du final du long-métrage avait également été très remarquée. Dans Da Five Bloods, ce n’est plus la fin, mais le début qui se constitue d’images d’archives servant de contextualisation et d’introduction en mêlant au fur et à mesure réalité et fiction, intégrant ses personnages au flot d’images de la guerre du Vietnam. La veine éducative de Lee ne s’arrête pas là, mais se retrouve bien tout au long du périple. Cepdnant à l’inverse de Blackkklansman, où le coté éducatif, historique et presque documentaire s’harmonisait avec l’intrigue, Da Five Bloods est parfois parasité par sa volonté encyclopédique, son envie de faire passer autant d’informations en un seul long-métrage. Les quatre vétérans se transforment donc par moments en puits de science : en pleine randonnée dans la jungle vietnamienne ils donnent sans hésitations le nombre exact d’esclaves que George Washington possédait ou récitent l’histoire de Crispus Attucks, ancien esclave et un des premiers martyrs de la révolution américaine à mourir d’une attaque anglaise. Les dialogues, ainsi fortement concentrés en informations, sonnent parfois faux. Ou plus exactement, ils sonnent comme les diraient Spike Lee, le passionnant orateur et professeur, et non plus comme ses personnages, qui en pâtissent et manquent pour certains de réelle caractérisation.

Les cinq vétérans retrouvent un vieux fusil de la guerre du Vietnam dans une plaine vietnamienne, scène du film Da five bloods.

                                                  © Netflix

Cette tendance à vouloir « optimiser » le long-métrage, caser le maximum d’idées et d’informations se retrouve un peu partout, au détriment, dans une certaine mesure, de la cohérence et de la lisibilité de l’ensemble. Au-delà du synopsis exposé plus haut, les sous-intrigues sont multiples. En plus du retour des vétérans dans la jungle vietnamienne, Da Five Bloods est aussi l’histoire des retrouvailles entre un soldat américain, une femme vietnamienne et sa fille dont il ignorait tout, un voyage entre père et fils empreint de la disparition prématurée de leur épouse/mère, une embrouille avec un gangster blanchisseur d’argent sale (Jean Reno qui cabotine comme jamais et qui finit par arborer la tristement célèbre casquette Make America Great Again, c’est un spectacle à lui tout seul) mais encore une prise en otages de membres d’une ONG de démineurs. Et encore, tous ces arcs narratifs situés dans le présent sont entrecoupés de flashbacks – tournés en pellicule 16mm, donc allergiques aux changements de ratio en pleine projection s’abstenir – mettant en scène les five bloods du titre, à l’époque de la guerre. Le film est dense et déstabilisant tant les pistes y sont diverses. En une fraction de secondes le ton peut changer du tout au tout, de l’action un peu pulp succèdent à de vrais moments de tensions, le drame familial prend la place de scènes humoristiques plus légères, à une vitesse déroutante.

Cela dit au milieu de tout cela, Da Five Bloods fourmille d’idées brillantes, tant dans sa mise en scène que dans sa narration. On peut noter par exemple la fiévreuse scène de monologue face caméra par le personnage de Delroy Lindo, déversant toute sa colère et sa rage, ou encore le plus réussi des flashbacks mettant en scène l’unité de soldats apprenant en pleine jungle la mort de Martin Luther King. Les plans signatures de Spike Lee marchent toujours, comme son désormais célèbre travelling centré sur un ou plusieurs personnages semblant se déplacer en flottant, ici marquants de jolies retrouvailles père-fille. Cependant tout cela semble avoir du mal à coexister dans un ensemble plus dense que jamais, dans les multiples envies cinématographiques de Spike Lee et l’urgence qui l’habite. On regrette aussi parfois le manque de moyens qui se fait sentir à l’écran. Les flashbacks mentionnés précédemment, censés mettre en image la guerre du Vietnam en sont la principale victime tant l’action, notamment les fusillades, y manquent de crédibilité. Quand bien même Lee rivalise d’ingéniosité face à ces contraintes, son long-métrage demeure hybride, entre manifeste politique, documentaire, film de guerre et hommage au cinéma d’exploitation. Da Five Bloods est tout cela, mais pas tout à fait, à la fois pas entièrement satisfaisant mais tout à fait passionnant, et donc peut-être, finalement, quand même indispensable.


A propos de Martin Courgeon

Un beau jour de projection de "The Room", après avoir reçu une petite cuillère en plastique de plein fouet, Martin eu l'illumination et se décida enfin à écrire sur sa plus grande passion, le cinéma. Il est fan absolu des films "coming of age movies" des années 80, notamment ceux de son saint patron John Hughes, du cinéma japonais, et de Scooby Doo, le Film. Il rêve d'une résidence secondaire à Twin Peaks ou à Hill Valley, c'est au choix.

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