El Perdido


Western de Robert Aldrich tourné en 1961 avec deux immenses stars (Kirk Douglas et Rock Hudson), El Perdido est proposé en édition spéciale limitée combo DVD/Blu-Ray par Sidonis Calysta. Critique d’un long-métrage inégal mais aux potentialités certaines, un des exemples de ces promesses artistiques qui ne se tiennent qu’en boitant.

En contre-plongée, Kirk Dougas regarde l'horizon, sous le ciel du Mexique, son fusil contre son épaule, scène du film El Perdido.

                                             © Tous Droits Réservés

Les doux salopards

Dans la plaine, Rock Hudson et Kirk Douglas tous les deux sur leur cheval, moites de sueur, le visage marqué par le soleil, scène du film El Perdido.

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Lorsqu’il évoque El Perdido dans l’entretien présenté en bonus de cette édition combo DVD/Blu-Ray Sidonis Calysta, le cinéaste Bertrand Tavernier parle de « grand film maudit » ou plus précisément, qu’il pourrait en être un selon la définition de François Truffaut. Ça vaut le coup de se pencher sur cette notion entendue ou lue de-ci de-là. Qu’est-ce qu’un grand film malade ? Pour nous chez Fais Pas Genre, c’est large. Peut-être qu’on partage la vision du réalisateur de Dans la brume électrique (2009) : c’est une œuvre dont les potentialités sont éclatantes et palpables au point de susciter une amertume. Ou parce qu’il n’y en a pas assez, ou parce qu’elles sont mal exploitées, ou parce qu’il y en a trop. Il peut y avoir de grands films malades dans la pus pure tradition industrielle hollywoodienne ou classique française. Mais dans le cinéma de genre, on peut aussi prendre le terme « malade » au pied de la lettre, dans le sens de « fou », de « tordu », de   « surprenant ». Ainsi quand j’entends « grand film malade » il y a fort à parier que mes pensées ne se tournent pas vers un des cinéastes fétiches des réalisateurs de la Nouvelle Vague mais vers un Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse 2 en 1986, Le crocodile de la mort en 1977) pour n’en citer qu’un de mes longs-métrages de chevet, Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato). Que dire alors d’El Perdido ? Grand film malade ? Film malade, indéniablement, souffreteux. Mais aussi avec des qualités en sous-terrain et même une étonnante dose de folie. Mais grand ? Difficile de le définir puisqu’il faut déjà faire l’effort – ou qu’il se fasse de lui-même au fil du visionnage – de voir au-delà d’un casting quatre étoiles avec Robert Aldrich à la réalisation, Dalton Trumbo au scénario, Rock Hudson et Kirk Douglas devant la caméra. El Perdido revêt peut-être déjà ce premier symptôme du film malade : devoir être vu en oubliant ses stars, tout en étant bien obligé d’avoir en tête les promesses qu’elles incarnent.

O’Malley (Kirk Douglas) est un pistolero tout de noir vêtu qui fuit à travers le Mexique. Il demande hébergement dans la propriété des Breckenbridge, en particulier auprès de Belle, la maîtresse de maison, qui est en fait une « ex » d’il y a fort, fort longtemps. O’Malley ne l’a jamais oubliée, mais désormais elle est mariée et c’est son mari d’ailleurs, John, qui propose à O’Malley de l’aider à conduire un troupeau de vaches de l’autre côté de la frontière, aux États-Unis. Par une habile manœuvre – « viens avec moi et le troupeau jusque là où tu as le droit de m’arrêter, aux USA » – O’Malley parvient à mêler son poursuivant, le shérif Dana Sterbling (Rock Hudson), à la route qui les attend pour mener les ruminants au pays de l’Oncle Sam… Les potentialités d’El Perdido dépassent heureusement ce pitch déjà vu, qui va tirer aussi bien du mythe de la traversée et du road movie que sont moult westerns que d’un triangle amoureux – Belle, O’Malley, Dana – somme toute classique dans le cinéma hollywoodien de l’Âge d’or. Ses qualités crèvent même littéralement l’écran sur chacun des points dorés du film… Mais elles se sabordent elles-mêmes. Pour ce qui est des comédiens, Kirk Douglas étant producteur, on sent aisément qu’il s’est donné la part belle, O’Malley étant plus travaillé et paradoxal que son antagoniste, entre amour brûlant et brutalité immodérée : avec un autre comédien que Rock Hudson, le personnage de Dana Sterbling aurait été ni plus ni moins qu’inexistant. Pour ce qui est de la mise en scène, à part quelques fulgurances dans une façon étonnante de cadrer (décadrages et surcadrages typiques de son travail) ou de filmer les femmes (une des facettes du talent d’Aldrich, à lier d’ailleurs au fait que les personnages de Belle et sa fille, MissyBlu-Ray DVD du film El Perdido édité par Sidonis Calysta pour notre critique. sortent du lot tant dans l’écriture que dans l’interprétation), le cinéaste peine à captiver comme il sait pourtant si bien le faire le spectateur. Certainement, comme le révèle aussi Bertrand Tavernier, usé par un tournage difficile avec le troupeau… Dommage car l’excellente restauration opérée par l’éditeur aurait serti à merveille la force visuelle d’Aldrich quand il est en forme.

Enfin pour ce qui est du scénario dont la profondeur aurait pu être shakespearienne, basée sur un tragique récit de violence, de passé traumatique, de jalousie et même – Attention spoiler – d’inceste – Fin du spoiler – Trumbo se prend les pieds dans le tapis en écrivant comme un débutant où tout passe par le dialogue, où tous les personnages expliquent bien clairement ce qu’on a déjà compris, les répliques n’étant bien souvent qu’une redite de la narration visuelle et gestuelle. Étonnant défaut pour un scénariste aussi chevronné – deux Oscar du meilleur scénario original et un Grand Prix du Jury à Cannes – qui pousse à valider ces dires sur la genèse du projet : le scénario de tournage d’El Perdido n’était qu’une première mouture que Trumbo n’a pas vraiment retravaillée, tout occupé au alors à l’écriture d’Exodus (Otto Preminger, 1960)… Entre autres anecdotes plus que pertinentes sur le film et Robert Aldrich lors des entretiens en bonus – Patrick Brion et Bertrand Tavernier au service – un documentaire intitulé Le dernier des géants pousse en profondeur (25 minutes) l’analyse de celui-ci et de tout son contexte créatif via une série d’entretiens et d’extraits du long-métrage. Très bon bonus au demeurant, qui permet de savoir un peu la maladie dont souffrait ce grand film qui se déroule sous nos yeux sans qu’on ne le voie jamais.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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