Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma 1


Si sa disparition a rendu orphelin le cinéma français comme international, la riche filmographie d’Agnès Varda n’a pas encore été réhabilitée à sa juste valeur. Si ses films de fictions les plus connus tels que Cléo de 5 à 7 (1962), L’une chante, l’autre pas (1977) ou Sans toit ni loi (1985) eurent le droit à une nouvelle exposition, on oublie parfois de mettre en lumière les quelques projets de Varda qui firent vraiment pas genre. Parmi eux, Les Créatures (1966), le très hippie Lions Love (1969) tourné en Californie, et ce bien étrange Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma (1995) très certainement l’un de ces travaux les plus dés-appréciés.

Michel Bouquet teint en blond cheveux mi-courts regarde dans l'objectif d'une minuscule caméra, scène du film Les cent et une nuits de Simon Cinéma.

                                             © Ciné Tamaris

Histoire(s) Fantaisiste du Cinéma

Une partie des comédiens du film Les cent et une nuits de Simon Cinéma, costumés et maquillés, dont Anouk AImée, Marcello Mastroianni, Michel Bouquet, Julie Gayet.

                                © Ciné Tamaris

Très longtemps honnie de la grande Histoire du Cinéma,  jamais ou peu citée dans les histoires officielles de l’Histoire du Cinéma et de la Nouvelle Vague française (dont elle est pourtant l’une des inspiratrices), souvent reléguée au statut de femme de, la cinéaste Agnès Varda est pourtant incontestablement l’un des piliers du cinéma européen. Prolifique mais néanmoins cohérente, sa filmographie est très souvent présentée comme réunifiant deux versants : d’une part, celui de ses fictions toujours très fortement ancrées dans le réel, aux gens – un trait qui caractérisera justement fortement la Nouvelle Vague – et de l’autre, ses documentaires, curieux, passionnés et passionnants, dans lesquels sa voix-off si caractéristique – pour moi, l’une des plus belles voix de l’histoire du cinéma – embellissait de malice, jeux de mots et tendresse les réalités d’un monde parfois (souvent) plus dur. Si sa bonhomie caractéristique, démultipliée sur ses vieux jours, caractérisait cette petite dame bariolée et joviale, son cinéma bien que libéré des conventions et rarement désabusé, travaillait la matière du réel, d’un monde constamment tiraillé entre la beauté de ces êtres et son injustice crasse. Si Varda est une cinéaste militante – Black Panthers (1968), Murs, Murs (1981) ou Les Glaneurs et la Glaneuse (2000) – elle le fût sur les deux versants, dénonçant à son échelle les injustices des époques qu’elle traversa – et notamment celles dont furent (et sont) victimes les femmes – tout en militant aussi pour rendre ces luttes joyeuses, facétieuses. Naturellement, la fantaisie qui émanait de son personnage de fée marraine colorée, a donné lieu à quelques films moins sombres, quelques à-côtés vers un fantastique émerveillé, bordélique. L’expression la plus claire de cette tendance de son cinéma reste ce film concept étonnant qu’est Les Cent et Une nuits de Simon Cinéma (1995) qu’elle réalise pour fêter le centenaire du septième art.

Catherine Deneuve et Robert de Niro en tenuede soirée, assis sur un banc blanc au plein air, scène du film Les cent et une nuits de Simon Cinéma.

                                       © Ciné Tamaris

L’ambition de ce long-métrage témoigne s’il en faut, de l’extrême liberté dont Varda a toujours fait preuve et de la place extravagante et singulière qu’elle occupa dans la sphère du cinéma français. L’idée loufoque derrière ce projet est de réunir devant sa caméra, une pléiade d’acteurs et actrices ayant marqué de leur emprunte l’Histoire du Cinéma – Delon, Belmondo, Depardieu, Mastroianni, De Niro, Deneuve, Eastwood, Harrison Ford, Briali, Moreau, Léaud pour les vivants, quand les « morts » ne sont pas ré-invoqués tels des spectres (Les Frères Lumières) ou par leur simple évocation – autour d’un personnage incarné par l’immense Michel Piccoli, métaphore humaine du Cinéma lui-même. Personnage fantasque et métamorphe, Simon Cinéma a tout vu, tout tourné, tout joué. Il est Orson Wells et George Méliès, il est John Ford, Fellini et Godard. Il connaît tout et tout le monde, puisqu’ils sont lui, ils sont le cinéma. Reclus dans son manoir aux atours de Cinémathèque non officielle, il reçoit une jeune stagiaire, Camille (Julie Gayet) chargée de lui raviver sa mémoire qui, à l’aube de ses cent ans, commence quelque peu à flancher. Si le postulat de départ peu sembler aussi fantasque que casse-gueule, c’est l’inventivité créative et bricoleuse de Varda qui fait de ce petit théâtre une réjouissance de tous les instants. La mise en scène de ce joyeux cirque – c’est totalement l’ambition du long-métrage qui convoque l’esprit forain des débuts du septième art, Varda s’amusant à recréer des sortes de joyeux défilés d’acrobates, cascadeurs et acteurs – est totalement estomaquante, tant la cinéaste fait montre d’une habilité vertigineuse à investir chaque plan de son esprit malicieux et combinard. Plus encore, elle évite de tremper son essai dans la naphtaline, évitant de délimiter l’Histoire du Cinéma à ses chefs-d’oeuvres acceptés, replaçant les cinémas de genres dans l’échiquier – évocation entre autre, de La Nuit des Morts-Vivants (George Romero, 1968) à travers un extrait – et ouvrant le film vers le Cinéma d’Après, à travers la figure du personnage de Mika, (Mathieu Demy), jeune cinéaste amateur qui réalise des polars-bricole avec ses copains. Déjà âgée au moment de réaliser ce projet, Varda prend le contre-pied des « vieux briscards » de son époque, souvent renfrognés quand il s’agit d’évoquer le devenir du Cinéma, et les générations qui, demain, la ré-interpréterons, y ajouteront leurs propres chapitres.

De ce point de vue, on regrettera toutefois qu’Agnès Varda n’ait pas profité de cette tribune pour remettre en lumières les rares (mais précieuses) cinéastes qui, avant elle, prirent part entière et prépondérante à l’Histoire du Cinéma telles qu’Alice Guy et Germaine Dulac, véritables pionnières totalement absentes de cette évocation. Ainsi, les personnages féminins de l’Histoire du Cinéma officielle selon Varda sont seulement des icônes glamour, muses – Deneuve, Aimée, Ardant, Lollobrigida, Moreau, Schygulla, Fay Wray et autres icônes Hollywoodiennes – sur lesquelles Monsieur Cinéma continue de fantasmer. On ne tombera pas dans la facilité qui serait de nier que les femmes furent reléguées/désignées à cette place-là – et que c’est aussi une part importante de l’Histoire du Cinéma – mais le manque de nuance et de contre-point peut toutefois gêner venant d’une réalisatrice qui a elle-même souvent été mise sur la touche de l’Histoire officielle du Cinéma. Enfin bon, évitons de lui en vouloir et préférons, plutôt, participer à notre mesure à la redécouverte d’une des filmographies les plus cohérentes et libres du cinéma français.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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