Sunday in the Country


Artus Films est allé dans la campagne canadienne chercher un objet de hicksploitation qui vaut le coup d’œil. En lien avec la sortie en édition médiabook Blu-Ray/DVD/livret, critique de Sunday in the Country (John Trent, 1974).

Adam observe l'horizon avec ces deux chiens de garde à côté de lui.

                                      © Tous Droits Réservés

Ces braves gens de la campagne

Lucy se réfugie derrière Adam prêt à repousser les voyous du film Sunday in the Country.

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Parmi les éditeurs qui défendent le cinéma que nous défendons nous-même – et je ne parle même pas ici du simple genre français, mais du cinéma bis, d’exploitation, voire de mauvais goût – Artus Films n’a jamais défailli. Vaillant parmi les vaillants, la firme au logo d’ours a lancé pour notre plus grand plaisir crasseux une collection toute entière dédiée aux Rednecks. Une aubaine pour les plus gourmands qui sacre l’adage « mieux vaut tard que jamais », en songeant à ce que cette collection aurait fait à mes émois cinéphiles de collège et de lycée, sevré aux vidéos clubs, éditions DVD de qualité relative voire DIVX issus de VHS dégueulasses… Nous avions déjà décortiqué les élégants et subtils (sic) La Vengeance de la Femme au Serpent (Fred & Berverley Sebastian, 1988) et Les Marais de la Haine (Fred & Berverley Sebastian, 1974) et c’est aujourd’hui le bien plus iconoclaste Sunday in the Country qui nous occupe, en fleuron canadien mais surtout ambigu de la hicksploitation – vague du cinéma d’exploitation faisant la part belle aux campagnards rustres un peu trop portés sur la bibine, la violence, l’inceste et beaucoup moins sur les droits de l’homme et l’universalisme. Avec Ernest Borgnine en tête d’affiche, éternel Dutch de La Horde Sauvage (Sam Peckinpah, 1969), Sunday... est tourné par un inconnu, John Trent, qui n’a plus tourné depuis les années 1980 et dont le seul fait d’arme marquant est d’avoir produit Le Mort-vivant de Bob Clark (1974). Pourtant, aussi bien dans la forme que dans le fond – Trent est co-scénariste – le film proposé par Artus en médiabook Blu-Ray/DVD/livret pouvait augurer d’un cinéaste et d’une carrière qui avaient quelque chose à dire et à montrer.

Une campagne du nom de Locust Hill, qui pourrait être aussi bien étasunienne que canadienne. Adam est agriculteur, il vit seul avec sa petite-fille Lucy depuis le décès de son épouse et celui (suicide ?) de sa fille. C’est un homme que l’on devine fatigué et désenchanté, dont la vie ne se maintient que grâce à deux piliers : la foi chrétienne en pratiquant, et Lucy elle-même. Alors quand trois braqueurs de banque en cavale tentent de squatter sa ferme, il prend les armes… Mais Adam n’est pas tout à fait l’homme que l’on croit, et Sunday in the country n’est ni le home invasion, ni le rape and revenge, ni le survival que l’on imagine. Déjà, travaillé par un sens précis de la composition du cadre, une lumière naturelle et une tension de l’espace sublimée par un format Cinemascope, le film déboîte littéralement dans son visuel la plupart des séries B du genre. Ensuite, et ce dès la première séquence de confrontation entre Adam et les malfrats, le script est clair dans son intention de bousculer les codes : alors que l’on s’attend au schéma classique du suspense qui monte, de la peur chez les envahis qui vont devoir survivre face à des voyous en roue libre, le rapport de force est tout de suite brutalement inversé. Adam abat sans coup férir le premier des bandits qu’il voit s’approcher. Puis il se met à séquestrer et torturer – l’imagerie BDSM n’est pas loin – les deux qu’il reste… En réalité, la tension du récit n’est plus dans la nécessité de survivre mais dans l’opposition entre Adam et Lucy, jeune femme qui ne comprend pas le sadisme tout révélé de son grand-père. Malgré un léger défaut de rythme, saisissant d’ambiguïté sur le traitement du thème de la justice et sur la lourdeur du lien familial – et si Adam « usait » toutes les femmes qu’il aime et provoquait leur « abandon » ? – Sunday in the Country a une maturité et une intelligence qui le placent dans le très haut duBlu-Ray de Sunday in the Country édité par Artus Films panier de la hicksploitation, bien plus souvent habituée aux recettes racoleuses. A la croisée de ce genre, du western – la mélancolique et dramatique séquence de duel final – du film social – est abordée la condition des agriculteurs dépassés face aux crises et à la modernité industrielle – et de la tragédie.

Comme les autres éditons médiabook en éditions limitées concoctées par Artus Films, Sunday in the Country est livré dans une qualité exceptionnelle de restauration pour un film jusque-là si peu distribué. Blu-Ray et DVD sont accompagnés d’un très bon livret d’une soixantaine de pages rédigées par Maxime Lachaud, décortiquant et le film et la hicksploitation, et le cas caractéristique de la production de genre canadienne qui est alors, en 1974, en plein boom grâce à une politique fiscale avantageuse. Le livret présent comblant les attentes, on sera moins affamés des bonus vidéo, contenant une présentation de Maxime Lachaud (encore lui) et un simple diaporama d’affiches et de photos. Le constat est simple : si d’aventure la hicksploitation et le cinéma redneck vous intéressent et que vous n’avez qu’un seul long-métrage à voir, c’est Sunday in the Country et dans cette édition, SVP.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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