The Endless


Qui dit nouvelle sortie sur Outbuster dit nouvelle curiosité. Uniquement projeté aux États-Unis dans une vingtaine de salles, The Endless (Justin Benson & Aaron Moorhead, 2017) est une pépite fauchée pleine d’inventivité, un film de secte à mi-chemin entre Lovecraft et Christopher Nolan.

Les deux personnages de The Endless face à un masque géant, sous un ciel rosé, au milieu des montagnes.

                                       © Tous droits réservés

Façon Secte

« La peur est l’émotion la plus puissante et la plus ancienne de l’humanité, et la peur la plus puissante et la plus ancienne de l’humanité est la peur de l’inconnu ». L’ambiance est posée d’emblée par cette citation de Dieu Lovecraft en introduction. Justin et Aaron, deux jeunes frères, mènent une existence solitaire dans un petit appartement. Sans amis ni amantes, ils ne peuvent compter que l’un sur l’autre sans parvenir à s’intégrer dans une quelconque vie civile ou sociale. Pas étonnant, étant donné qu’ils ont grandi au sein d’une secte ufologique apocalyptique (!) dont ils se sont échappés de justesse avant « l’Ascension », un bien faible euphémisme pour parler de suicide collectif. Ils reçoivent un jour une cassette de leurs anciens copains borderline indiquant qu’ils sont vivants. Aaron, malheureux comme pas deux depuis que son frère et lui les ont quittés, insiste pour y retourner “juste une journée”. Après tout, ils y ont des amis bienveillants et la bouffe est bonne… D’abord réticent, Justin a la brillante idée d’accepter. Ils sont chaleureusement accueillis au sein de leur ancienne communauté, Aaron est aux anges mais on ne la fait pas à Justin. Il remarque d’étranges événements : pourquoi aucun membre ne semble avoir vieilli malgré les dix années qui se sont écoulées ? Pourquoi se sent-il observé ? Il serait temps de partir… A moins que. Et si une étrange divinité existait bel et bien dans la forêt environnante ? Tout s’accélère lorsqu’une seconde lune se lève dans le ciel. Les deux frangins se retrouvent alors au beau milieu d’un mystérieux labyrinthe temporel…

Plaine de montagne de jour, avec trois lunes dans le ciel, paysage du film The Endless.

                                      © Tous droits réservés

Les films de secte sont légion depuis quelques années. Entre The Invitation (Karyn Kusama, 2016) et plus récemment Midsommar (Ari Aster, 2019) – notre troisième film qui fait pas genre en 2019 l’un d’entre eux est injustement passé sous le radar, The Endless. La confidentialité de l’objet est aussi énigmatique que le film lui-même. Cas d’école passionnant malgré son budget dérisoire, Benson et Moorhead se montre inventif et propose une œuvre savamment construite. Le long-métrage déborde d’idées narratives et visuelles audacieuses, des idées pourtant toutes simples mais brillamment articulées à un récit efficace. Avec simplement quelques bouts de ficelle et des tas de cailloux, les deux cinéastes créent un univers fantastique percutant, crédible et bien flippant pour un résultat qui force le respect. The Endless est une énigme passionnante à déchiffrer, une expérience ludique et originale durant laquelle les réalisateurs explorent les méandres du temps à la manière d’un Christopher Nolan et les affres souffreteuses du sectarisme à la manière d’un H.P. Lovecraft. Son climat étrange et dégénérescent rappelle clairement La Couleur tombée du ciel (1927) et l’étrange secte du récit fait forcément écho à L’Appel de Cthulhu (1928). Bref, l’ombre du maître Lovecraft plane évidemment au-dessus de The Endless. Ceci prouve que l’obsession de la littérature et du cinéma américain pour le fanatisme religieux ne date donc pas d’hier… Pourtant, Benson et Moorhead parviennent à tirer leur épingle du jeu grâce à une touche de fantastique savamment dosée dans la première partie du film. Le mystère plane, il est impossible pour le spectateur de déceler le vrai du faux et le réel de l’irréel. Un tour de magie troublant, une corde qui s’élève dans le ciel nocturne, une présence au fond du lac… Quelque chose d’anormal se trame, mais quoi ? Les différents phénomènes inquiètent par leur étrange vraisemblance, une menace sourde flotte au-dessus des deux frères. Et si Justin était seulement parano ? En revanche, dans la seconde partie, les réalisateurs prennent le parti-pris d’assumer l’aspect fantastique de leur œuvre et donc de donner des clefs de compréhension concrètes. Bémol : non seulement elles apparaissent bien superflues, mais le mystère qui auréole The Endless s’en trouve amoindri. Le long-métrage s’embourbe même dans des incohérences à faire lever plus d’un sourcil… Mais tout est pardonné, étant donné que l’intérêt se trouve vraiment ailleurs.

Les deux frères Justin et Aron, discutent au bord de l'eau.

                          © Tous droits réservés

Au fond, en creux de son labyrinthe temporel et de sa mystérieuse secte, ce qui compte réellement est la relation fusionnelle entre les deux frangins, Justin et Aaron. The Endless touche au cœur par la relation qui se construit et se déconstruit entre eux : alors qu’Aaron veut rester au sein de la communauté, Justin veut partir. Comment trouver un terrain d’entente ? Finalement, sur qui peuvent-ils réellement compter lorsqu’ils font face à l’inconnu ? Sur qui peuvent-ils compter lorsque le temps lui-même n’est plus fiable ? Également interprétés par les deux réalisateurs – et portant d’ailleurs le même prénom qu’eux – le duo dégage une troublante sincérité. Ils n’en sont pas à leur coup d’essai ayant déjà collaboré ensemble sur Résolution (2012) et Spring (2015), il apparaît évident que les deux types sont réellement potes dans la vraie vie et ça se sent. L’interprétation incarnée des réalisateurs dote leur travail d’une émotion insoupçonnée. L’implication des deux bonhommes ne s’arrête d’ailleurs pas là, puisqu’ils sont également producteurs et monteurs, de son côté Justin Benson est scénariste et Aaron Moorhead est directeur de la photographie… Bref, le duo est omniprésent dans le processus de création. Par cette présence à tous les postes, par une inventivité malgré un budget ridicule et par les failles excusables de son récit, The Endless a finalement tout du film amateur, dans le meilleur sens du terme : le long-métrage ne s’encombre jamais d’effets de style artificiels, il repose plutôt sur des idées simples mais redoutables d’efficacité, mais surtout et avant tout, sur un solide duo de personnages attachants. En définitive, The Endless est un film de potes, un film sincère, captivant et original. Comme quoi, pas besoin de plus pour explorer l’inconnu, la peur la plus puissante et la plus ancienne de l’humanité.


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

Laisser un commentaire