Charlie Brooker a-t-il tué Black Mirror ?


Il y a deux ans déjà, à l’occasion de la migration de Black Mirror sur la plateforme Netflix, nous avions fait un constat amer quant à la perte d’identité d’une série s’étant pourtant imposée comme un véritable uppercut lors de ses deux premières saisons (voir l’article : Netflix a-t-il tué Black Mirror ?). Le géant du SVOD vient de nous livrer trois nouveaux épisodes consternants qui composent peut-être, ce qu’on appellera « la saison de trop ».

© Netflix

Où est Charlie ?

Inutile de revenir en long et en large sur l’historique de cette série, notre article publié en 2016 – à l’occasion de la migration du programme initialement produit par la chaîne anglaise Channel 4 vers le géant américain Netflix – revenait assez largement sur les trois premières saisons de ce show d’anticipation cynique, miroir déformant (ou pas) de notre société en perdition. La mise à disposition récente d’une cinquième saison composée de trois nouveaux épisodes, nous permettra plutôt d’actualiser notre réflexion et de répondre, peut-être définitivement, à la question que posait notre premier article – Netflix a-t-il tué Black Mirror ? – en s’intéressant aux deux saisons qui suivirent ce triste constat, puisque nous ne vous avions pas fait l’honneur d’une chronique, ni des six épisodes de la saison 4, ni de l’épisode interactif Bandersnatch proposé il y a seulement quelques mois. S’il on lit un peu partout que cette cinquième saison s’impose certainement comme la pire livraison de cette série d’anthologie, il convient peut-être de rappeler que ce que prophétisait notre précédent article s’est révélé juste, tant le show a continué sa lente décrépitude artistique. Encore une fois tous scénarisés par le créateur de la série Charlie Brooker, les six épisodes de la saison 4 nous avaient décontenancés par leur qualité inégale et le sentiment globalement rance d’une redite permanente des grandes thématiques de la série. Plus que jamais – et cela se confirme encore avec la saison 5, toujours entièrement scénarisé par le même homme – il semble évident que Charlie Brooker, par son incapacité à confier son bébé à d’autres plumes, condamne le programme à tourner en rond, tant il ne parvient pas à renouveler sa vision de l’anticipation, n’apportant définitivement plus rien de neuf au genre, exception faite, peut-être, de Bandersnatch, qui de par sa forme inédite (ou presque) tentait une approche quelque peu novatrice.

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Pourtant, depuis la transhumance du programme chez Netflix, la force de frappe de la plateforme a permis d’inviter à la réalisation quelques réalisateurs de renom nous donnant espoir en une relecture novatrice par le prisme de ces nouveaux regards supposément affirmés. Ainsi la saison 3 donna les clés de la baraque à Joe Wright (Chute Libre), James Watkins (Tais-toi et danse) ou bien encore Dan Trachtenberg (Phase d’essai) dont on avait adoré le 10 Cloverfield Lane (2016). La quatrième saison continua dans cette même veine en invitant Jodie Foster (Archange), John Hillcoat (Crocodile) ou David Slade (Tête de metal) livrant clairement les trois plus mauvais épisodes d’une saison dominée par deux surprises avec l’étonnant USS Callister – sorte de fusion insolite entre le jeu-vidéo en ligne Second Life et l’univers de Star Trek – et l’épisode méta Black Museum, inégal dans l’écriture mais qui rappelait à bien des égards l’atmosphère des séries d’anthologie d’antan, telles que La Quatrième Dimension ou Night Gallery toutes deux portées par Rod Sterling. Si l’invitation de cinéastes reconnus semble en soi une bonne idée, il nous paraît évident que les choix de Netflix et Charlie Brooker sont au mieux policés, quand ils ne sont pas totalement incompréhensibles. La majorité de ces cinéastes venant s’amuser, le temps d’un épisode, à faire un « petit exercice de style », bien bordés par un cahier des charges sécurisant. En résulte des épisodes ronronnants au possible, bien plus marqués par le sceau de Charlie Brooker que par l’identité et l’univers des guest en charge de la réalisation. Si la cinquième saison abandonne totalement cette ouverture – trois réalisateurs.trices qui sont d’abord des exécutants pour la télévision – et bien qu’elle revienne à son format d’origine – trois épisodes – elle ne parvient pas à retrouver la formule magique de la première saison, si impactante lors de sa sortie. Au contraire, ces trois nouveaux essais font franchement de la peine, tant ils sont soit des resucées en moins bien de thématique déjà traitée – le rapport humain/avatar dans Stripping Vipers, épisode bien fade – soit de purs gâchis – malgré ses deux premiers tiers qui sortent un peu du lot de par sa mise-en-scène et l’interprétation impeccable du génial Andrew Scott, l’épisode Smithereens sombre dans une consternante publicité pour la sécurité routière, tandis que le dernier épisode, Rachel, Jack and Ashley Too ne parvient jamais à être suffisamment grinçant sur son attaque timorée de la célébrité et de l’industrie musicale.

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Si nous avions désigné assez frontalement Netflix comme responsable de la bérézina dans notre précédent article, il nous apparait désormais évident qu’il faille changer de cible et pointer du doigt directement le créateur de la série. Car de toute évidence, pour survivre et redevenir le programme phare qu’il a été, Black Mirror doit se libérer du joug trop étouffant de Charlie Brooker. S’il paraît évident qu’en tant que showrunner de la série, ce dernier en sera toujours l’un des gardiens, il conviendrait peut-être qu’il laisse enfin l’écriture à d’autres scénaristes, afin de renouveler les approches et les regards. Pour cela, seuls des cinéastes de renom ayant déjà développé au sein de leurs filmographies leurs propres univers d’anticipation pourraient régénérer une série qui ne fait désormais plus que des remakes de ses épisodes précédents. Sur le modèle de l’une des meilleures anthologies télévisuelles à ce jour, la géniale Masters of Horror, on rêve de découvrir des Neil Blomkamp, David Cronenberg, Spike Jonze, Michel Gondry, Mateo Gil, Denis Villeneuve, Andrew Niccol, Paul Verhoeven, Lilly & Lana Wachowski, Andrew Stanton, Bong Joon-Ho ou Alex Garland, se voir offrir des cartes blanches pour redorer le blason de cette série majeure. Est-ce que l’on rêve ? Sûrement.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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