Halloween ou l’horreur aux mille visages 1


Les films originaux et leurs remakes sont des sujets d’études idéaux pour comparer les époques tout comme les spécificités de la filmographie de leurs auteurs. C’est le cas de Halloween (John Carpenter, 1978) et de son remake, le bien nommé Halloween (Rob Zombie, 2007) qui sont le sujet d’études ici.

Le Mal sous toutes ses formes

Tout a déjà été dit sans doute sur le Halloween de Carpenter, film culte parmi les films cultes, chef-d’œuvre fait avec trois bouts de ficelle et devenu plus grand succès du cinéma indépendant. Slasher ultime, modèle d’un certain cinéma d’horreur qui traumatisera le genre dans les années 80, et longtemps encore après. Le génie du cadre de Carpenter, sa B.O. entêtante, son rythme envoutant et insondable, tout cela restera ancré à tout jamais dans l’histoire du cinéma de genre. Toutefois, le confronter à son remake, un poil controversé, de Rob Zombie sorti en 2007 a peut-être de quoi surprendre tant le film de Carpenter paraît intouchable. Le film de Rob Zombie, oui, appartient à cette catégorie qui inspire le plus de méfiance (à juste titre la plupart du temps), si bien qu’il reste assez confidentiel aujourd’hui, et particulièrement en France, malgré son succès commercial lors de sa sortie en salle. Pourtant, comme le dit le critique – et grand spécialiste de l’œuvre de Carpenter – Jean-Baptiste Thoret « Zombie réussit l’impensable, faire presque oublier le chef-d’œuvre initial ». Ce genre d’expression toute faite peut avoir de quoi agacer, pourtant si on la prend au sens propre, elle est on ne peut plus juste. Zombie fait effectivement oublier, en partie, à la vision de sa version d’Halloween, celle du Big John. Regarder les deux versions côtes à côtes, les mettre en miroir, c’est confronter deux visions d’auteurs, à la fois pour ce qu’il s’agit de la mise en scène, de l’univers aussi, mais surtout de leur vision du Mal.

Formellement parlant, le film de Carpenter est une sorte de manifeste hitchcockien où la peur doit naître de la mise en scène, du hors-champs notamment. La vue du meurtre ne doit pas être le facteur de terreur parce qu’on sait tous « ce qu’une lame de 30 cm infligerait à une chair tendre ». Carpenter ne montre rien à proprement parler de la violence, il la suggère perpétuellement par la mise en scène. Halloween est pour Carpenter un véritable manifeste théorique de sa mise en scène. Or Zombie lui veut toujours montrer, confronter le spectateur à la brutalité réelle, la violence pure pour mieux capter la monstruosité de Myers. Ces différences peuvent être en fait catalysés autour du travail de la figure emblématique de Michael Myers dans les deux films. Chez Carpenter, on ne sait pas ce qui mène ce personnage mythique à la sauvagerie. Il est une pure incarnation du Mal, au sens où il n’a presque pas de visage, pas véritablement de passé (il commence immédiatement à tuer). Carpenter est ce qu’on pourrait appeler un tragique, au sens où pour lui le Mal rode sans visage, survit aux sociétés et aux évolutions du monde. Il n’est pas le fruit d’un contexte, il est. Zombie, lui, décide d’explorer cette part d’ombre, cherche à savoir de quoi Myers est le nom. Dès lors, c’est moins le slasher qui obsède Zombie (il est réduit au maximum à la fin du film) que la création du monstre. Il filme l’enfance du futur monstre. « Il y a quelque chose de curieux à voir ce pré-adolescent gusvansantien parachuté dans un univers infiniment plus trash et bourrin que celui du maître américain. » (Jean-Sébastien Chauvin). Rob Zombie vient en effet du metal (il est lui-même leader d’un groupe) mais aussi du monde du cirque et des forains, et son œuvre est hantée par la figure du carnaval, du grand guignol. Cela apparaît dès ses premiers films, La maison des 1000 morts (2003) et celui qui restera sans doute comme son plus grand film The Devil’s Reject (2005) où il dépeint une Amérique bordélique et dégénérée, issue d’un imaginaire carnavalesque. Bien que le carnaval laisse place à une plus grande âpreté ici, Myers devient alors un monstre parmi les monstres. Or le monstre n’intéresse pas tellement Carpenter, en tous cas son corps : « Pour rendre Michael Myers effrayant, je l’ai fait marcher comme un homme, pas comme un monstre » disait-il d’ailleurs sur la question. De cette différence naissent deux corps opposés. Chez Carpenter, Michael Myers est un automate mutique, lent et méticuleux, Chez Zombie, c’est un colosse brutal et bestial.

Si les deux films côte à côte permettent surtout de confronter deux visions de cinéaste – la vision tragique de Carpenter face à celle anar et dégénérée de Rob Zombie – il y a une chose qui semble commune aux deux cinéastes : une sorte de pessimisme exacerbé. Le Halloween de Carpenter met en scène une permanence du mal, celui de Zombie une violence et une démence jouissive envahissant une Amérique arrivée à un point de non-retour. Une idée de casting géniale vient confirmer cette idée. Pour reprendre le rôle mythique du psychiatre de Myers, le docteur Samuel Loomis, joué par l’inoubliable Donald Pleasence, Rob Zombie a choisi Malcom McDowell. Celui qui près de 30 ans plus tôt, en Alex dans Orange Mécanique (Stanley Kubrick, 1971) se faisait laver le cerveau sauvagement. A son tour d’essayer de laver le cerveau d’un psychopathe. Trop tard. En vain. Le point de non-retour d’une Amérique malade.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui.


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