The Stuff   Mise à jour récente !


Sous ses airs de crème glacée inoffensive, The Stuff (1985) cache une satire féroce de l’Amérique consumériste des années 1980. Entre horreur viscérale, thriller paranoïaque et critique du matraquage publicitaire, Larry Cohen transforme une mystérieuse substance blanche en incarnation monstrueuse d’une société dévorée par sa propre frénésie de consommation. À l’occasion de sa ressortie en édition collector chez Rimini Éditions, retour sur une œuvre aussi jubilatoire que visionnaire.

Deux femmes emmitouflées dans des manteaux blancs duveteux et posant devant un néon rose très seventies présentent un petit pot rose de ce qui semble être une crème glacée ; le néon rose indique "The Stuff" ; la femme sur la gauche est blonde et a rabattu le capuchon duveteux de son manteau ; celle de droite est brune et a de longs cheveux lâchés ; plan du film THE STUFF, réédité par Rimini.

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The Substance

Au beau milieu des années 1980, décennie de la dérégulation économique et du triomphe de la publicité de masse, une étrange substance blanche, onctueuse et sucrée, jaillit des entrailles de la Terre. Découverte par hasard dans la neige par un entrepreneur, elle est rapidement commercialisée sous le nom générique de « The Stuff », ou « La Substance » en VF. Sans calories, rassasiante et terriblement addictive, cette crème glacée d’un genre nouveau envahit instantanément le marché américain, reléguant les géants de l’agroalimentaire au rang d’antiquités. Mais derrière l’engouement national, le logo ultracoloré et les publicités tapageuses se cache une réalité monstrueuse : ce n’est pas le consommateur qui mange The Stuff, c’est The Stuff qui dévore le consommateur de l’intérieur. 

Des rayons de magasins remplis de pots bariolés de rose, de mauve et de brun contenant le produit "The Stuff" ; une lumière d'hôpital éclaire ces rayons probablement frigorifiés ; plan du film THE STUFF, réédité par RIMINI.

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Pour saisir toute la sève de cette œuvre hybride, il faut d’abord se pencher sur la figure de son créateur, le regretté Larry Cohen. Cinéaste indépendant, scénariste prolifique et figure de proue du cinéma d’exploitation new-yorkais, Cohen s’est toujours distingué par son approche de guérilla. Réalisateur de génie capable de tourner sans autorisation dans les rues de Manhattan, il s’est imposé avec des œuvres comme Le Monstre est vivant (1974) ou Meurtres sous contrôle (1976), mélangeant la série B et la dénonciation politique. Le monstre est systématiquement le symptôme d’une maladie sociétale profonde (l’industrie pharmaceutique, la religion et le capitalisme). The Stuff s’inscrit en plein cœur de cette filmographie subversive. Produit de manière indépendante – avec l’implication notable d’une société fondée par l’incontournable roi de la série B, Roger Corman –, le film a pourtant connu une genèse de distribution douloureuse. À sa sortie, le long-métrage fut sévèrement abîmé par un montage tronqué, imposé par des distributeurs effrayés par son ton trop satirique et son refus de choisir un genre unique. Le rythme en a souffert et des séquences explicatives ont disparu, conduisant à un échec cuisant au box-office de l’époque. Mais le temps est le meilleur des critiques. Aujourd’hui, l’œuvre connaît une seconde vie salvatrice. Grâce aux éditions physiques restaurées et à la réévaluation critique de la carrière de Cohen, le film s’offre enfin la reconnaissance qu’il méritait, apparaissant rétrospectivement comme une œuvre d’une incroyable lucidité sur les dérives du marketing moderne.

Une matière blanche squammeuse semble attaquer le visage d'une femme apeurée ; la matière blanche adhère au visage de la femme, en le recouvrant quasi en intégralité, à l'exception d'un de ses yeux ; la femme est brun et son faciès est filmé en plan rapproché ; on devine qu'elle porte un haut ou une robe blanche ; plan du film THE STUFF, réédité par Rimini.

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Larry Cohen explique dans le documentaire accompagnant cette édition que l’idée du film lui est venue en observant l’hypocrisie glaçante du monde publicitaire. À une certaine époque, les plus grandes stars d’Hollywood et du monde du spectacle faisaient allègrement la promotion des cigarettes à la télévision, vendant avec le sourire un produit létal comme un gage d’élégance et de liberté. Cohen souligne que cette seule industrie du tabac avait, au fil des décennies, tué bien plus d’êtres humains que la Seconde Guerre mondiale. Il cherchait un moyen de dénoncer cette vaste machination, et a trouvé son arme fatale dans l’imagerie inoffensive et enfantine d’une crème glacée. La première partie du film s’attarde ainsi longuement et brillamment sur l’hégémonie de cette entreprise tentaculaire. Avant même de voir le monstre attaquer physiquement, on le voit coloniser l’espace visuel et mental du pays. Le logo coloré, fluo et hypnotique de « The Stuff » est absolument partout. Il s’affiche en lettres néon géantes dans les rues, s’infiltre dans les supermarchés et tapisse les vitrines. Il est l’incarnation même du matraquage visuel. La référence à l’empire Coca-Cola y est d’ailleurs aussi frontale qu’explicite. Dans une scène de dialogue mémorable, il est clairement expliqué que la composition de The Stuff est farouchement protégée par les mêmes lois fédérales et les mêmes secrets industriels qui protègent la formule du célèbre soda une boisson qui, rappelons-le de manière ironique, contenait originellement des extraits de feuille de coca).

Le personnage de Mo dans le film "The Stuff" de Larry Cohen filmé à hauteur de taille ; il a le visage passablement inquiet et porte un veston gris, une chemise blanche et une cravate rouge ; derrière lui, on devine trois autres personnages ; la pièce, qui pourrait être un restaurant ou un autre établissement commercial, est éclairée par des néons cliniques au plafond, tandis que sur une vitre, à droite du plan, apparaît le néon rose "The Stuff" ; plan du film THE STUFF, réédité par Rimini.

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Cohen filme également les rouages de cette invasion insidieuse : les publicités télévisées extravagantes, remplies de jingles entêtants et de mannequins souriants, tournent en boucle. Les centres commerciaux, temples absolus de l’American Way of Life des années 1980, distribuent le produit à la chaîne. Les immenses frigos américains de la famille typique se remplissent exclusivement de ces petits pots blancs. Tout ce qui constitue l’identité de l’Amérique reaganienne la surconsommation, le lobbyisme décomplexé, la cellule familiale standardisée et la télévision omniprésente est vampirisé et converti au culte de cette entité extraterrestre. La grande force du cinéaste est d’opérer un brassage des genres étourdissant, et de ne faire apparaitre le monstre qu’au bout d’un tiers du film. Pour mener l’enquête sur cette substance d’origine inconnue, Cohen nous introduit tout d’abord le personnage de David « Mo » Rutherford, incarné par le génial et excentrique Michael Moriarty (acteur fétiche du réalisateur). Mo est un ancien agent du FBI reconverti en espion industriel. Il est l’archétype même de l’enquêteur post-Watergate, un héritier direct des journalistes et des détectives du Nouvel Hollywood, obsédé par la vérité et prêt à tout pour la faire éclater. Engagé par les concurrents agroalimentaires ruinés par The Stuff, Mo se retrouve rapidement pris au piège d’une conspiration qui le dépasse totalement. Le film bascule alors dans le thriller paranoïaque pur jus, digne des grands classiques conspirationnistes des années 1970. L’entreprise qui commercialise le dessert semble tout diriger, possédant non seulement les médias, mais contrôlant également le gouvernement, la police et les instances de santé publique. L’arc narratif de Mo est une succession de tropes du genre, réappropriés avec brio ; il est suivi dans les rues de la ville par des camionnettes suspectes aux vitres teintées, tandis que des civils en apparence inoffensifs sortent des talkies-walkies au coin des rues pour signaler sa position. La paranoïa est totale, la surveillance est omniprésente. Il remonte la piste du monstre en trouvant une ville désertée à cause de cette créature, et doit fuir sans cesse. Le monstre a infiltré l’appareil d’État, confirmant les pires craintes des citoyens américains vis-à-vis d’un complexe militaro-industriel devenu incontrôlable.

Une créature à la peau noire et à la bouche béante agresse une femme visiblement effrayée ; la créature humanoïde est sur la gauche, effrayante, tandis que la femme est sur la droite, en détournant le visage ; plan du film THE STUFF, réédité par Rimini.

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En parallèle de cette enquête tentaculaire, le film tisse une seconde toile narrative, beaucoup plus intime et horrifique, centrée sur Jason, un jeune garçon qui a surpris la crème glacée en train de ramper hors de son pot au milieu de la nuit. À travers les yeux de cet enfant, Larry Cohen déploie une mécanique d’épouvante qui relève de l’héritage direct du classique L’Invasion des profanateurs de sépultures (Don Siegel, 1956). L’arc de Jason est un pur récit de Body Snatchers. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le réalisateur est si à l’aise avec cette mythologie de l’usurpation d’identité, puisqu’il signera lui-même, quelques années plus tard, le brillant scénario du Body Snatchers, l’invasion continue (Abel Ferrara, 1993). La terreur de Jason est celle de l’isolement absolu au sein de son propre foyer. Il assiste, impuissant, à la lente transformation de sa famille. Gavés de « The Stuff« , ses parents et son frère deviennent des coquilles vides, de parfaits étrangers arborant des sourires figés et des regards morts, obsédés par la seule consommation de leur dose quotidienne. Pour survivre et ne pas se faire repérer par ces êtres familiers devenus des menaces létales, le jeune garçon doit feindre l’assimilation. Il doit agir comme eux, faire semblant de manger la substance, simuler l’allégresse béate de ce bonheur manufacturé. Cette partie du film est sans doute la plus glaçante, car elle montre la destruction de la cellule familiale par le conformisme de masse. Cohen utilise l’allégorie de la possession extraterrestre pour illustrer l’aliénation de la classe moyenne, incapable de communiquer autrement qu’à travers les slogans télévisés de leurs produits préférés. Le jeune enfant finit poursuivi dans les rues de sa banlieue typique, par ses propres parents qui souhaitent le faire taire.

Un homme blond, aux cheveux courts et filmé à hauteur d'épaules, tend avec un sourire fier un pot de crème glacé rose violet et marron ; derrière lui une femme blonde sourit ; plan du film THE STUFF, réédité par Rimini.

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Enfin, il serait criminel d’analyser The Stuff sans rendre hommage à sa nature profonde : c’est un véritable film d’horreur poisseux, tactile et généreux. Loin de s’effacer devant son message politique, le long-métrage offre des séquences d’épouvante organiques proprement hallucinantes. Le monstre en lui-même, cette mousse blanche et vivante qui rappelle The Blob (Irvin S. Yeaworth Jr., Russell S. Doughten Jr., 1958), est un chef-d’œuvre de système D et d’effets visuels pratiques. Les équipes techniques ont utilisé des litres de crème glacée pour donner vie à cette entité informe. Animée par des techniques de photographie inversée et de maquettes, la substance rampe sur les murs, envahit les chambres et étouffe ses victimes dans des scènes claustrophobiques. Lorsque le produit décide de quitter son hôte, les scènes de transformation et de mort s’appuient sur des prothèses extrêmement réussies. Les corps se déchirent, les visages se disloquent dans de grands spasmes de latex, offrant aux amateurs de body horror des visions cauchemardesques qui n’ont rien à envier aux ténors du genre de l’époque. Avec The Stuff, le cinéma de genre s’offre l’une de ses satires les plus mordantes et les plus inventives. Un grand petit film qui, derrière sa générosité horrifique, dresse le portrait au vitriol d’une Amérique sous perfusion consumériste.

Visuel (cover) de l'édition combo DVD + Blu-ray de THE STUFF, publié par Rimini Editions.L’opportunité de redécouvrir le film dans des conditions optimales est aujourd’hui rendue possible grâce à la superbe édition collector combo Blu-ray / DVD fraîchement proposée par Rimini Éditions. L’édition s’enrichit tout d’abord d’une présentation vidéo passionnée (d’environ treize minutes) assurée par Mylène Da Silva, de la chaîne Welcome to Primetime BITCH, qui contextualise l’œuvre au sein de la carrière de son réalisateur et du cinéma de genre plus généralement. Mais le véritable plat de résistance de cette sortie est le documentaire rétrospectif de cinquante-deux minutes intitulé Le Stuff, vous n’en aurez jamais assez ! Ce généreux making-of rassemble des témoignages du regretté réalisateur Larry Cohen lui-même, de son producteur Paul Kurta, de la comédienne Andrea Marcovicci, du responsable des effets spéciaux mécaniques Steve Neill, ainsi que de l’incontournable auteur et critique britannique Kim Newman. Un véritable festin, à dévorer sans la moindre modération.


A propos de Enzo Durand

Grand lecteur de Stephen King, Enzo s'attèle à disséquer les nombreuses adaptations du maître de l'horreur, de Brian De Palma à Mike Flannagan, en passant par Tobe Hooper et Franck Darabont. Ce qui le passionne le plus, c'est de se plonger au cœur des œuvres les plus méconnues du grand public, que ce soit des adaptations de Carrie en comédie musicale ou des remakes indiens non officiels.

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