Parallèlement à ses iconiques films de monstres, la Hammer a également produit des œuvres de science-fiction, d’aventure ou encore des thrillers. C’est dans ce dernier que le scénariste Jimmy Sangster va notamment s’illustrer avec des intrigues qu’Alfred Hitchcock n’aurait pas rejetées, à l’instar de Meurtre par procuration (Freddie Francis, 1964). Elephant Films ressort aujourd’hui ce petit film en noir et blanc, bien ficelé et pas si prévisible qu’il n’en a l’air.

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Le crime était presque parfait

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Il n’est pas excessif d’affirmer qu’Hitchcock a presque entièrement redéfini le thriller au cours des années cinquante. Les films de traque ou de machination tels que L’Homme qui en savait trop (1956), Sueurs froides (1958) ou La mort aux trousses (1959), s’ils n’ont pas toujours rencontré le succès escompté, sont considérés comme des modèles du genre, bons à décortiquer dans tout cursus cinématographique qui se respecte. Le réalisateur britannique atteint le sommet de sa maîtrise formelle avec Psychose en 1960, mètre-étalon absolu de l’angoisse et du suspense. Si la Hammer est surtout connue pour avoir remis au goût du jour les « Universal Monsters », comme le raconte Nicolas Stanzick dans son historique de la firme – un supplément qu’on retrouve sur tous les titres de la collection – elle n’est pas la dernière à profiter d’un filon juteux qui ouvrira notamment la voie au giallo italien. En effet, le studio britannique va produire entre 1961 et 1964 plusieurs thrillers psychologiques en noir et blanc écrits par Sangster, dont deux réalisés par Freddie Francis. A peine Paranoïaque achevé en 1963, premier film qu’il réalise pour la compagnie, le metteur en scène entame le tournage de Meurtre par procuration, qui reprend certains ingrédients utilisés précédemment, comme l’exploitation de la maladie mentale à des fins de conspiration. Ici, c’est la pauvre Janet, une jeune femme de dix-sept ans, qui est la victime toute désignée : lorsqu’elle était enfant, le jour de son anniversaire, sa mère a assassiné son père dans une crise de démence quasiment sous ses yeux et depuis, elle vit dans la terreur de devenir folle à son tour et de finir ses jours dans un asile d’aliénés. Ses angoisses se traduisent par des cauchemars où elle déambule dans un hôpital psychiatrique, persécutée par une voix qui l’appelle et finit par la mener à sa mère secouée d’un rire sardonique. Ces terreurs nocturnes obligent l’internat de la jeune fille à la renvoyer chez elle, en compagnie de sa professeure Miss Lewis. Au manoir familial, elle retrouve Henry, son tuteur et Grace, une infirmière, chargée de veiller sur elle. Rapidement, les cauchemars reprennent, accompagnés de visions fantomatiques…

Meurtre par procuration est une réalisation très hitchcockienne, du fait, en premier lieu, que la forme est au moins aussi importante que le fond. Si Freddie Francis appose sa propre patte, il est évident que l’influence du Maître transpire à chaque instant dans les cadrages, les travellings et certains angles de caméra, suggérant que le personnage est épié, le recours permanent au clair-obscur, mais aussi l’utilisation d’objets ou d’éléments de décors récurrents qui entretiennent la tension tel que le gâteau d’anniversaire, les armes blanches – couteau, bris de verre – , la poupée, le poste de radio, la clenche de la porte. Nicolas Stanzick souligne dans sa présentation du film l’importance de la demeure elle-même – allégorie de la peur que ressentent les personnages – qui, selon lui, apporte à l’ensemble un caractère gothique typiquement anglais, distinguant de fait ce type de thriller du giallo. Quoi qu’il en soit, tous ces procédés, certes moins subtilement amenés que le ferait Hitchcock lui-même, concourent à maintenir une atmosphère de paranoïa, mais aussi à déstabiliser le public qui peine à déchiffrer les tenants et les aboutissants d’une double machination : le film est ainsi divisé en deux parties très distinctes, chacune mettant à l’épreuve la sagacité du spectateur. Dans la première moitié, Freddie Francis joue avec la frontière incertaine entre la folie et la réalité à travers le personnage de Janet, interprété de manière convaincante par Jennie Linden, dont c’est l’un des premiers rôles au cinéma mais qui ne fera pas la même carrière que Julie Christie, premier choix du duo Sangster/Francis pour ce rôle. Une fois la supercherie de la première partie dévoilée, on bascule dans une nouvelle manigance où la question n’est plus de savoir « Qu’est-ce qui est réel ? », mais plutôt « Qui est derrière tout ça ? ». Un œil acéré dénouera peut-être rapidement les fils de l’intrigue, mais le réalisateur a pris soin de ménager quelques fausses pistes et impasses qui maintiennent le suspense jusqu’au bout de cet honnête polar horrifique, à regarder en version originale sous-titrée, le doublage français n’étant pas de plus convaincants.



