[Carnet de bord] Festival de Cannes 2025 • Jours 10 à 12


On conclut nos carnets de bord avec l’exploration du programme des trois derniers jours du festival de Cannes 2025 juste avant de s’extirper de la Croisette en plein chaos.

Une silhouette de jeune femme sur une terrasse, comme en théâtre d'ombres, dans une lumière rouge ; plan issu du film Résurrection de Bi Gan prix spécial du festival de Cannes 2025.

« Résurrection » de Bi Gan © Films du Losange / CG Cinéma

Jour 10 : Full Sentimental

Après une journée placée sous le signe de la guerre, des pulsions de morts et des espoirs de survie on entame cette fois une exploration de fond en comble des sentiments les plus variés qui soient mais notamment les bons.

Stellan Skarsgård et Elie Fanning, tous deux en tenue de soirée, marchent une plage au crépuscule, le sourire aux lèvres dans le film Valeur Sentimentale grand prix au festival de Cannes 2025.

« Valeur Sentimentale » de Joaquim Tier © Tous droits réservés

Dès le matin, c’est en Compétition Officielle qu’on découvre Valeur Sentimentale de Joaquim Trier, quelque peu hypé par l’excellente rumeur qui accompagne le film et sa standing ovation interminable de la veille. L’auteur norvégien retrouve Renate Reinsve qu’il avait déjà dirigée dans Julie en douze chapitres (2021), film déjà largement acclamé à Cannes et pour lequel la comédienne avait reçut le Prix d’Interprétation féminine. Reinsve incarne cette fois Nora, une actrice de théâtre dépressive qui voit ressurgir dans sa vie, à l’occasion du décès de sa mère, son vieux père absent. Réalisateur adulé en décrépitude, il profite de ce moment pour lui proposer le premier rôle de son nouveau film, ce que Nora refuse fermement et son père propose alors le rôle à une starlette américaine en vogue (Elle Fanning). Il décide de tourner le film dans la maison familiale, laissée vacante par la disparition de la mère, son ex-femme… Vous l’aurez aisément compris, la préparation et le tournage du film seront prétexte à raviver au sein de la famille des souvenirs douloureux. Si ce drame familial bourgeois n’est pas sans défaut – notamment du fait d’une écriture parfois un peu programmatique et attendue à l’angle du mélodrame – il parvient néanmoins à émouvoir de nombreuses fois grâce à ses interprètes – exceptionnel Stellan Skarsgard qui n’aurait pas démérité un prix d’interprétation masculine – et la faculté du cinéaste à toujours se mettre à la bonne distance des émotions proposées par ses interprètes. Cannes aura été généreux en prologue audacieux et inspiré, et celui de Sentimental Value est sans nul doute l’un des plus mémorables, personnifiant la maison familiale comme une entité individuelle qui témoigne du passage du temps et de ses affres sur une famille et ses générations successives. On y découvre une mise en scène relativement neuve chez Trier, faite de poésie et de métaphore visuelles, si bien qu’on pense même à l’ingéniosité émotionnelle et représentative d’un Pixar. Bien sûr, quelques mois plus tôt un certain Robert Zemeckis en avait fait tout un film, et pas des moindres, tant Here (2025) était une splendeur reposant en grande partie sur ce concept de personnification du lieu de vie. La comparaison s’arrête nette, précisément après le prologue, puisque Trier n’y reviendra de toute façon plus véritablement se concentrant sur les personnages, humains ceux-là, et leurs relations complexes. Le long-métrage passionne moins dans cet aspect, mais on peut lui reconnaître une tenue irréprochable et une douceur mélodramatique qui aurait certainement davantage fonctionné si je n’avais pas déjà épuisé tout mon réservoir d’émotions les jours précédents. C’est l’un des gros problèmes de Cannes ou la succession d’œuvres en un temps réduit, parfois sans transition autre qu’une file d’attente, font se superposer des émotions contraires ou similaires jusqu’à générer une forme de trop-plein ou d’insensibilité. La journée ne fait que commencer et tous les films qui suivront connaîtrons, peu ou prou, le même problème.

Paul Mescal se baigne dans l'eau de mer, les yeux clos, dans le film The History of Sound projeté au Festival de Cannes 2025.

« The History of Sound » de Olivier Hermanus © Tous droits réservés

À commencer par The History of Sound de Oliver Hermanus, présenté lui aussi en Compétition Officielle et réunissant un duo d’acteur à la mode : Josh O’Connor et Paul Mescal. Sur le papier et sur la base de son synopsis — en 1920, au sortir de la guerre qui les a séparés, deux amants, Lionel et David, férus musiciens et chanteurs, sillonnent les forêts et les îles du Maine pour collecter, enregistrer et préserver les chants folkloriques menacés d’oubli — le film avait de quoi intriguer. Particulièrement client des comédies romantiques aux embruns musicales et fort intrigué par ce postulat historique de l’archivage des chants folkloriques de tradition orale, The History of Sound était placé tout en haut de ma liste des films les plus attendus de cette édition. Que ne fut pas ma déception devant ce melo-miel à la lenteur neurasthénique, aux odeurs de naphtaline et d’urine troisième âge. Cet ersatz du Secret de Brokeback Mountain (Ang Lee, 2005) a beau avoir la qualité d’aborder cette romance gay sans esbroufes érotiques, sa pudeur est à la fois sa qualité première et son défaut principal. L’histoire d’amour entre Lionel et David prend une place si conséquente et en même temps assez absconse qu’elle finit par noyer complètement l’autre thématique du récit. En résulte un long-métrage traîneux, qui aura eu malheureusement l’effet d’une berceuse sur moi. Il ne semble pas appartenir à la catégorie des films dont je pourrais réévaluer l’impact au re-visionnage hors de Cannes tant tout ce que j’ai pu voir (une très grande partie je vous rassure) m’a amplement suffit pour considérer ce drame intime sirupeux nappé de violon et piano, comme beaucoup trop démonstratif derrière ses atours de subtilité cotonneuse. Gage que les Oscars adoreront ça et que The History of Sound n’aura pas fini d’épancher sa mélopée chamallow sur notre année cinéphile.

Un groupe de jeunes femmes dans un parc, allongées ou assises, en tenue d'été dans le film Ma Frère de Lise Akoka et Romane Guéret, sélectionné au Festival de Cannes 2025.

« Ma Frère » de Lise Akoka et Romane Guéret © Tous droits réservés

On enchaîne à Cannes Première avec la présentation festive et émouvante – en présence de l’ensemble du casting, notamment les nombreux enfants – de Ma Frère de Lise Akoka et Romane Guéret qui reviennent à Cannes trois ans après leur prix à Un Certain Regard pour leur premier film, le très beau Les Pires (2022). Avec cette histoire d’enfants de Belleville partant en colonie de vacances dans la Drôme, les réalisatrices prolongent les thématiques de leur précédent opus qui voyait des cinéastes débarquer dans un quartier défavorisé de Boulogne sur Mer pour un casting sauvage. La façon dont elles travaillent l’enfance et sa représentation et de re-convoquer ses souvenirs et parfums est une démarche qui fonctionne fort sur moi et me touche à chaque fois. La troupe d’enfants est assez exceptionnelle et bien que chaque partition est assez stéréotypée, cette petite galerie de jeunes personnages finit toujours par émouvoir. On regrettera peut-être que les adultes et leurs intrigues parallèles viennent parfois un peu trop cannibaliser le récit enfantin et apporter des couches de propos, tantôt maladroites, tantôt un poil démonstratives. Si la comparaison avec Nos jours heureux (Toledano/Nakache , 2006) semble évidente et pourrait s’arrêter au simple décors de la colonie de vacances, elle me semble aussi pertinente à l’endroit du fond. Un peu moins « petits soldats de la république » que leurs homologues masculins, Akoka et Guéret semblent toutefois partager le désir d’un cinéma social volontairement populaire, sans feindre les bons sentiments.

Une mère iranienne, dans leur appartement, observe son fils appuyer un bout de papier avec sa bouche contre une large vitre, dans le film Woman and Child sélectionné au Festival de Cannes 2025.

« Woman and Child » de Saeed Roustayi © Tous droits réservés

La journée continue avec la présentation en Compétition de Woman and Child, nouveau film très attendu de l’iranien Saeed Roustayi à qui l’on doit les deux chocs que furent La Loi de Téhéran (2019) et Leila et ses frères (2022). C’est donc peu dire que sur le papier ce nouvel opus figurait tout en haut de la liste des prétendants sérieux au palmarès. Or comme souvent, il ne faut pas vendre la peau des films avant de les avoir vus. Malheureusement, avec Woman and Child, son réalisateur ne retrouve pas de maestria égale à celle de ses deux précédents longs-métrages. Si la mise en scène semble courir après les plans iconiques, elle ne parvient pas, dans l’ensemble, à désampouler ce narratif bardé de clichés d’écriture. Rebondissements dramatiques téléguidés et surtout incessants finissent par écraser le drame et les prestations d’acteurs sous le poids des facilités de scénario. Peu à peu, le film dérive vers le terrain glissant du mélo tire-larme. Si je suis de nature à être client et ouvert aux mélodrames – l’un de mes films préférés all-time demeure Sur la Route de Madison (Clint Eastwood, 1995) c’est dire – je préfèrerai toujours ceux qui parviennent à me nouer d’émotion à travers des détails et leur finesse d’exécution plutôt que ceux qui m’attrapent à la gorge.

"L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme" de Pierre Richard

« L’homme qui a vu l’ours qui a vu l’homme » de Pierre Richard © Tous droits réservés

Enfin la journée s’achève par une séance spéciale hommage à Pierre Richard où est montré son nouveau projet en tant que réalisateur et acteur, L’homme qui a vu l’ours qui a vu l’homme. Avant la projection, ce génie de la comédie burlesque à la française reçoit un hommage chaleureux et émouvant du Festival : tonnerre d’applaudissements et vidéo-montage très inspiré. Thierry Frémeaux, directeur du festival, ne cache pas son émotion de recevoir à Cannes l’une de ses idoles de cinéma, qui apparaît sur scène fortement diminué physiquement quoi que toujours vif d’esprit. Le film nous est présenté par le bonhomme comme un ovni sincère et spontané auquel lui-même dit ne pas forcément tout comprendre : « moi-même je me demande souvent ce que c’est que ce film ». On le comprend, car il est vrai que ce film est un drôle de machin, une sorte de croisement entre les Mocky de la fin et les comédies nordiques de Bruno Dumont. Absurde, poétique et burlesque, il souffre certainement de la comparaison avec le reste de la sélection et de sa petitesse formelle. Néanmoins son immense sincérité et sa douceur paraissent tout à fait rafraîchissantes dans ce décorum cannois qui en manque cruellement. Difficile à détester, le film est un chant du cygne tranquille, bordé de quelques saillies comiques bouleversantes tant elles parviennent à rappeler à nos souvenirs que ce vieillard dégondé a été jadis un immense génie de l’humour. Plein de modestie, ce tout petit film charmant, maladroit et bancal venait conclure de la plus étonnante des façons cette journée sous le signe des beaux et bons sentiments. Mais en sortant de la salle, comme souvent, des journalistes tendent des micros à quiconque spectateur accepterait de donner à chaud son avis sur le film. Un Américain, rouge de colère, s’avance face à eux et hurle « It’s a piece of shit ! / C’est une grosse merde ! ». Fin des bons sentiments.

Jour 11 : Mort et ressuscité

Dernière journée de projection à Cannes avant le traditionnel samedi des reprises et palmarès. Initialement, mon programme devait être une nouvelle fois très chargé. Hélas déjà je sens poindre les remontées acides qui finiront par parachever mon bilan aigre de festivalier. Ras la gueule. Même pas rassasié, juste fatigué de se gaver. Alors je prends la sage décision de lever le pied, d’annuler quelques séances, de re-sanctifier la salle, de laisser le temps aux films d’évaporer leurs encens.

"Pile ou Face" de Alessio Rigo de Righi & Matteo Zoppis John C Reilly Buffalo Bill

« Pile ou Face » de Alessio Rigo de Righi & Matteo Zoppis © Tous droits réservés

Alors après une longue partie de tetris pour parvenir à fermer ma valise – il faudra un jour qu’un scientifique résolve le mystère insoluble du pourquoi il est plus compliqué de fermer sa valise au retour qu’à l’aller, alors même qu’on n’a rien de plus dedans – et un petit peu de repos, je ressors affronter la chaleur cannoise puis me réfugier dans une des petites salles du palais des festivals pour y découvrir l’une des promesses qui fait pas genre de la Sélection. Testa o Croce ? (Pile ou Face en français) est l’une des entrées italiennes de l’officielle, présentée à Un Certain Regard. Son pitch est particulièrement séduisant : À l’aube du XXe siècle, le Wild West Show du légendaire Buffalo Bill (John C. Reilly) débarque en Italie, vendant le mythe de la terre américaine et éveillant l’imagination d’un nouveau public européen. C’est notamment le cas de Rosa, une jeune française (Nadia Tereszkiewicz) piégée dans un mariage étouffant avec un violent propriétaire terrien italien. Celle-ci tombe amoureuse de Santino, un buttero – version italienne du cow-boy. Lorsque le mari de Rosa est retrouvé mort, la tête de Santino est mise à prix. Rosa fuit avec son amant et Buffalo Bill est missionné pour se lancer à leur poursuite. La promesse de western spaghetti revisité véhiculée par ce synopsis n’est malheureusement pas tenue et Pile ou Face rate à peu près tout ce qu’il entreprend, sur tous les tableaux. Sa romance est désincarnée, maladroite et prude – mention à une scène d’amour d’une gaucherie confondante, à base de fondus aux noirs – son approche moderne du western et de ses codes de représentation est mollassonne et ses excursions comiques – entièrement prises en charge par le toujours impeccable John C. Reilly – sont trop rares pour sauver le ton de ce film qui cherche, deux heures durant, sur quel pied il préfère danser. La présence au générique de la star américaine semble même parfois prétexte à encourager le public à se rendre en salles. Mais ses scènes sont si faméliques qu’il ne doit représenter au total que dix pauvres minutes de temps d’écran, un constat qui n’est pas sans rappeler les attitudes opportunistes et mercantiles des bonnes vieilles productions européennes et asiatiques des années 50 qui adjoignaient aux films « locaux » des séquences supplémentaires et décorrélées du récit mettant en scène des acteurs américains – on pense par exemple à la version américanisée de Godzilla (Ishiro Honda, 1954) avec Raymond Burr – ceci pour amplifier leurs pouvoir d’exportation.

Un homme, vu de dos, dans un étrange couloir sombre, uniquement éclairés par des lueurs vertes et jaunes ; il ressemble à un chef d'orchestre répétant un mouvement ; plan isssu du film Résurrection de Bi Gan.

« Résurrection » de Bi Gan © Films du Losange / CG Cinéma

Après avoir brutalement perdu foi dans le cinéma et presque souhaité que le cinéma Italien agonisant l’entraine avec lui dans son entreprise suicidaire, on enchaîne avec le subjuguant Résurrection de Bi Gan. Longtemps, nous crûmes ne pas voir ce film sur la Croisette, lui qui aura été ajouté à la Compétition Officielle sur le fil. Les rumeurs cannoises racontent même que le cinéaste l’aurait finalisé à peine quelques jours avant sa présentation en séance de Gala au Grand Théâtre Lumière. Il est peu dire qu’il aurait été dommageable pour le Festival que de passer à côté de cette proposition si singulière, l’une des expériences de cinéma les plus puissantes et en même temps assez insondables qu’il m’ait été donné de vivre depuis fort longtemps. Insondable parce que toute analyse de ce film demeure encore compliquée des jours plus tard, tant il s’agit d’une œuvre retorse qu’il faudra certainement voir et revoir pour en apprécier toute la richesse et la profondeur d’analyse. Expérience sensorielle et philosophique à la fois, entre surréalisme et expressionnisme, Résurrection embaume le spectateur de son brouillard onirique, nous faisant voyager en six tableaux à travers une multitude de genres cinématographiques, comme s’il voulait nous faire une cartographie chimérique du cinéma lui-même. Pour autant, son tour de force réside en grande partie dans sa faculté à fabriquer des images inédites, tant le film est plastiquement magnétique et saisissant. Dur à résumer, le récit partage quant à lui avec certaines œuvres de David Lynch, Jean Cocteau – on pense au Testament d’Orphée (1960) notamment – ou encore Leos Carax – évidente parenté avec Holy Motors (2012) – cette sensation vertigineuse d’être redoutablement impénétrable mais de nous pénétrer tout entier. Le parcours prospecte du Rêvoleur – personnage-concept fascinant – offre des visions marquantes dont beaucoup des plus belles sont contenues dans son incroyable prologue. Si une lecture au premier degré et à chaud m’aura fait penser à une œuvre magnifiant le crépuscule annoncé du septième art, il ne fait plus aucun de doute, les jours passants, qu’il n’y a pas eu pareil film à Cannes cette année qui le célébrait autant, prophétisant non pas son trépas mais sa résurrection.

Plan en contre-plongée, issu du film Honey Don't de Ethan Coen, sur Margaret Qualley en robe à fleurs rouge et blanche marchant le long d'une voiture décapotable bleue d'un pas décidé.

« Honey Don’t » de Ethan Coen © Tous droits réservés

A peine l’espoir retrouvé, voilà que je m’aventure à une heure où je n’ai plus l’âge de voir des films, en séance de minuit, pour découvrir le nouveau long-métrage de Ethan Coen qui après Drive-Aways Dolls (2024) fait rebelote pour un second volet de sa trilogie lesbienne, assumée comme un hommage aux séries B et à Russ Meyer. Paresseux de l’écriture à la réalisation, ce second opus intitulé Honey, Don’t ! a beau associer des stars de premier choix – Margaret Qualley en détective lesbienne bad-ass et Chris Evans en prêcheur-gourou addicte au sexe – il ne parvient pas à relever le niveau déjà fort faible de son prédécesseur. L’ambiance festive et volubile venant perturber l’équilibre guindé du Théâtre Lumière – rappelant les grands rendez-vous de Gérardmer ou de l’Etrange Festival – demeurera le seul souvenir mémorable de cette projection que j’aurais traversée dans l’indifférence la plus totale.

Jour 12 : Black Out

Les quatre ravers du film Sirat de Oliver Laxe, primé au festival de Cannes 2025, flemmardent dans une vallée montagneuse.

« Sirat » de Oliver Laxe © Tous droits réservés

Il est huit heures du matin et la Croisette n’est qu’à peine réveillée, le désert des rues nous fait bien comprendre que l’aventure s’est déjà terminée pour la plupart des festivaliers s’étant rués dans les trains de la veille pour quitter l’effervescence cannoise. Les jury délibèrent dans leurs boudoirs et les premières traditionnelles rumeurs des rappels commencent à vrombir. De mon côté, j’ai pris la décision fort audacieuse de profiter des festivités jusqu’au bout, quitte à risquer le débord d’un trop plein déjà largement atteint, et ce depuis plusieurs jours déjà. C’est donc vaillant et encouragé par les ouï-dire plus que positif à l’endroit du film que je m’en vais parachever cette expérience cannoise comparable à l’enfer devant Sirat que tant de festivaliers envisagent pour la Palme d’Or. Je ne reviendrai pas en détails sur ce film déjà traité par Pierre-Jean dans l’un de nos précédents carnets de bord, sinon peut-être préciser qu’il se place certainement tout en haut du panier des expériences cinématographiques et émotionnelles que j’aurais eu loisir de vivre lors de ces cinq jours. Je crois qu’on peut mesurer l’impact d’un film quand il parvient à vous maintenir éveillé, yeux grands ouverts et cramponné à votre siège, alors que votre dette de sommeil ne devrait pas rendre cela physiologiquement possible. Alors que le long-métrage d’Oliver Laxe agissait sur moi comme un vampire-sangsue, puisant en mon corps et mon âme le peu d’énergie qui y restait, voilà qu’advient finalement le court-circuit. A l’image des freaks modernes explosent, dans la salle, les têtes happées par ce purgatoire désertique sont subitement ramenées au monde des vivants quand les lumières de la salle se rallument et le film s’arrête brusquement, puis reprend à l’image mais sans le son. Branle-bas de combat au sein de l’équipe technique du festival : mille personnes s’impatientent, s’étonnent qu’un tel événement puisse intervenir dans le plus grand festival de cinéma du monde, où un soin méticuleux est mis à rendre les conditions de projections irréprochables. A ce stade, on suppute que la bande sonore démonstrative du film a peut-être simplement eu raison des enceintes, mais un rapide échange par message avec Pierre-Jean me fait comprendre que la même chose se passe au Cineum, l’une des salles partenaires du festival, située en dehors de Cannes. Après à peine dix minutes, la séance reprend et les dix dernières minutes de Sirat finissent de conquérir l’adhésion du public. Je ne sais dire si je suis responsable et porteur de poisse, mais de mémoire de festivaliers, encore, il paraît que cela n’était jamais arrivé. Ce que l’on ne sait pas encore et que l’on va découvrir bientôt c’est que si le Palais des Festivals a pu basculer sur un générateur électrique de secours, toute la ville – et on l’apprendra, plus de 160.000 foyers dans la région – n’est plus alimentée en électricité. Les commerces sont tous fermés, ne pouvant pas éclairer leurs boutiques ni permettre le paiement par terminaux bancaires. Il me faut rejoindre l’appartement et me diriger vers la gare où le personnel SNCF redécouvre l’usage des tableaux d’affichages écrits à la main. Fort heureusement, les trains ne sont miraculeusement pas touchés par cette coupure de courant et comme une parabole de l’échappée finale de Sirat – un train sillonnant le désert marocain – je quitte Cannes par le rail en me souvenant avoir survécu : à un orage et ses pluies diluviennes, à des palmiers tueurs, à une tempête de mistral, à une coupure générale d’électricité et… A la fatigue. Si le cinéma n’est finalement pas mort mais bel est bien ressuscité, en ce qui me concerne personnellement, le doute n’est pas admis. Je suis complètement mort.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il est éleveur d'un Mogwaï depuis 2021 et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/sJxKY

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