Une balle dans la tête   Mise à jour récente !


Remastérisé en 4K, l’hallucinante traversée Une balle dans la tête (John Woo, 1990) a explosé dans les salles et désormais en Blu-Ray grâce à HK Films : critique d’une bouleversante histoire d’amitié, sanglante, cruelle et désespérée.

Tony Leung, le visage blessé, tient sous son bras son ami en poitant son revolver contre son crâne ; derrière eux un imposant feu ; scène finale du film Une balle dans la tête.

© Tous Droits Réservés

Voyage au bout de l’enfer

Les trois amis d'Une balle dans la tête, en tenue de mariage, bras dessus bras dessous sous la pluie.

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Il paraît que l’Histoire est écrite par les vainqueurs et ce n’est qu’avec le temps, ou à la faveur de quelque changement d’ère, de société, que le point de vue des vaincus devient accessible. Dès lors l’Histoire s’affine, s’équilibre, mais toujours tiraillée entre deux forces belligérantes, avec leurs points de fixation, leurs rancœurs et leurs gloires. C’est là qu’il faut un troisième regard, pas forcément neutre ni même objectif – but inatteignable et donc quasi inutile à viser -, plutôt tiers, simplement tiers, a priori moins pris dans les enjeux. Le traitement de la guerre du Vietnam au cinéma est symptomatique de cette problématique, tant il saute aux yeux que les États-Unis, grâce à leur soft power rouleau-compresseur, formidable force culturo-industrieuse de leur machine à rêve, ont opéré ce qu’il convient bien d’appeler une hégémonie sur ce sujet, pour nous autres Occidentaux. Nul doute que le cinéma vietnamien ait produit des œuvres “son” conflit, il est toutefois indiscutable que nous, en France, sommes du côté des vainqueurs et de leur discours. Au point que même notre guerre “à nous”, celle d’Indochine, contenant les films puissants de Pierre Schoendoerffer, sont éclipsés par leur pendant américain, Hollywood nous proposant leur version de la version des vaincus – Entre ciel et terre (Oliver Stone, 1993) sans négliger la bonne volonté qu’on peut y lire. Une balle dans la tête (1990), dans son projet même, et sans encore parler de tout ce que ce film intense et tragique porte en lui, vient mettre le pas dans la porte, arrachant une place entre deux récits. Mais dans quelle mesure, un cinéaste hongkongais peut vraiment se sentir “tiers” sur le sujet du Vietnam ?

Frank, Ben et Paul sont trois joyeux lurons inséparables dans le Hong Kong de la fin des années 60. Alors que le contexte social semble se durcir par les émeutes sur fond de lutte des classes terroriste, leur bonne humeur et leur appétit de vivre flottent au-dessus jusqu’au mariage de Ben. Frank, en effet, s’est chargé de trouver l’argent du banquet mais petit voyou, une bande rivale saisit là l’occasion de le violenter sévèrement. Pris dans l’engrenage de vengeance, un homicide survient et pousse les trois garçons, solidaires les uns des autres, à fuir. Destination Saïgon, dans l’intention de travailler pour un ponte local du Milieu… Même pour un bon connaisseur du cinéma de la péninsule, et tout en ayant donc conscience de la liberté de ton, de formes, cette formidable manière dont le renouvellement du cinéma hongkongais des années 80-début 90 a été opéré par une volonté d’assumer une vitalité, un refus de la tiédeur – dans le sens artistique du fade, du désincarné – Une balle dans la tête demeure un film hors-normes aussi fascinant que dérangeant. Oeuvre à part dans une période à part, il est incontestablement, si ce n’est le chef-d’œuvre de son auteur – on pourrait préférer d’autres efforts de la carrière de John Woo – le plus exigeant, le plus intransigeant. On pourrait pourtant arguer qu’il suit un schème classique : une histoire d’amitié prise dans l’histoire, étalée sur le temps, cela en effet Janet Chun, Patrick Leung, et John Woo, les trois scénaristes, ne l’inventent pas. Le point de départ lui-même n’est pas d’une originalité folle, empruntant au récit un peu bateau de bandits de rue et de vengeance et d’exils et de destins gâchés. 

Tony Leung, Jacky Cheung et Waise Lee s'échappent du fleuve dans le film Une balle dans la tête de John Woo.

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Or John Woo livre une œuvre d’une rare densité, de trois ordres, toujours intriqués. Densité filmique, dans son immense maîtrise des scènes d’action, la force évocatrice de ses images et de son art du montage, de la musique, amenant les genres à se percuter – du baiser mélodramatique au gunfight paramilitaire surréaliste que ne renierait pas un Rambo (Ted Kotcheff, 1982). Cette maestria, qui peut volontiers se ressentir comme un trop-plein, cette pulsion de vie et de création, d’émotions très fortes (la seconde densité, tant le long-métrage est une odyssée émotionnelle), est littéralement corrompue, empoisonnée par un pessimisme abyssal, bien justifié par le contexte historique du récit. Car les trois amis se retrouvent au cœur du conflit vietnamien, tantôt contrebandiers, gangsters, tantôt prisonniers de guerre, et plus que les épreuves de la vie, c’est bien cet état de fait qui va détruire non pas seulement leur amitié, mais leurs vies. Alors qu’ils en sont a priori pas concernés directement – ni Américains, ni Vietnamiens – ils sont pris par la violence, la rancœur, l’appât du gain, le mépris de la dignité humaine, manifestations brutales de l’égoïsme en temps de conflit, et son corollaire, la folie. Julien Cabron de Libération parle d’une “noirceur hallucinée”, et la formule est idéale. Une balle dans la tête est à l’image de l’insoutenable scène des assassinats successifs de prisonniers, ou de la fin de vie de Frank en clochard dévoré par la toxicomanie et la douleur, ou du combat final au milieu des flammes convoquant le Yorick de Hamlet. Dès lors on sent, par cette ampleur, cette rage, que le sujet n’est pas anodin pour John Woo. Que quelque chose de son histoire, ou peut-être de celle de son pays, s’exprime ici. Son regard sur la guerre du Vietnam, un des récents piètres exemples de l’impérialisme occidental, quoique tiers, parle de quelque chose d’autre, peut-être plus profond, plus hongkongais : peut-être avec son film, crie-t-il une solidarité avec tous les colonisés de son continent, comme il l’est lui-même, alors dans l’appréhension de la rétrocession, à partir de 1997… Au vu de la situation contemporaine de Hong Kong, il se pourrait que cette urgence et cette angoisse soient bel et bien toujours d’actualité.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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