Passage de témoin sur la Croisette, les uns rentrent à Paris pour laisser à notre rédacteur en chef la responsabilité de conclure ce compte rendu annuel de nos tribulations festivalières au Festival de Cannes 2025.

« Planètes » de Momoko Seto © Tous droits réservés
En Préambule
En avril dernier, j’apprenais l’entrée à Un Certain Regard de Love Me Tender, second long-métrage de Anna Cazenave Cambet dont j’ai signé le montage. L’équipe du film partage alors sa joie et son soulagement d’en être et se donne rendez-vous le 20 mai sur la Croisette pour venir défendre et surtout enfin partager ce film avec un public. De mon côté, je prend la décision de profiter de cet événement pour prolonger mon séjour au festival de Cannes 2025 et l’arpenter pour la première fois en tant que festivalier bien qu’accrédité en tant que technicien et non pas en qualité de rédacteur de votre webzine préféré. Quoi qu’il en soit, cela tombait bien, car Pierre-Jean et Martin devaient quitter la Croisette ou limiter leurs nombres de séances pile au moment de mon arrivée : les planètes s’alignent et j’accepte donc de prendre le relais pour vous écrire à mon tour l’un de nos fameux carnets de bord. Mais voilà, mes camarades sont rompus à l’exercice, habitués et acclimatés au décorum cannois depuis des années. Ils savent où et comment trouver des places à la dernière minute, maîtrisent l’art du refresh de la billetterie comme personne, connaissent de tête tous les accès dissimulés tels que les raccourcis à travers le palais du festival et savent aussi gérer comme des moines bouddhistes la privation de nourriture et de sommeil. Me concernant, c’est fleur au fusil que je suis arrivé sous la chaleur cannoise — un petit 22 degrés ressenti 46 — avec une valise remplie de textiles non adaptés. C’est donc en sueur et totalement désorienté que j’ai découvert cette ville pas si grande mais entièrement sous cloche, toute dédiée à célébrer le cinéma dit-on (et c’est vrai) mais aussi le luxe, les falafels à 16 euros, les robes de mauvais goût, l’art de la fête, les selfies gênants, les glaces aux parfums insolites, les logos de distributeurs et plus que tout les standards ringards de la chanson française qui accompagnent chaque soir la montée des marches.
Disons-le tout de go, de retour au calme et à l’ombre de ma contrée nordique, je peux désormais affirmer que je ne pense pas (ou plus) être un bon profil de festivalier. Enchaîner ainsi les projections dans un état de fatigue accumulée et de désorientation de métabolisme m’a paru plus proche de la torture que de la joie. Au bilan de cette première aventure cannoise, j’ai la sensation amère d’avoir littéralement flingué le premier visionnage d’une multitude de grands films de ce festival de Cannes 2025, ces œuvres dont j’aurais donc abimé la découverte à tout jamais. Les conditions de projections ont beau être toutes ou presque techniquement exceptionnelles (nous y reviendrons), celles de visionnage ont été pour moi extrêmement pénibles. D’aucuns y trouvent certainement du plaisir, cette expérience est venue préciser à quel point j’avais, personnellement, besoin de conditions propices et particulières pour voir les films tout comme pour les digérer. À Cannes, la programmation boulimique incite à la surconsommation et il est courant de rentrer dans une séance en ayant à peine sorti son esprit de la précédente. On voit les films le plus souvent le ventre vide, mais parallèlement on se gave. En résulte une pensée cinéma atrophiée, paralysée, une traversée à travers les œuvres qui en devient mécanique. S’adjoint donc à ce constat un profond respect à nos rédacteurs habitués de la Croisette et aux autres confrères et consœurs qui, malgré ce rythme effréné, parviennent chaque année à nous rendre compte des éclaircis cinématographiques qui les illuminent sur la Croisette.
Jour 8 à rebours : Avis de Tempête
L’avantage cette année de descendre en équipe et de s’organiser en passage de relais, c’est que durant le peu de temps où l’on cohabite sur le terrain il nous a été possible de s’organiser pour couvrir un maximum de films de ce festival de Cannes 2025. J’ai donc pu découvrir deux longs-métrages lors du huitième jour qui n’auront pas été traité par Martin dans son précédent carnet de bord.

« Splitsville » de Michael Angelo Covino © Tous droits réservés
Dirigeons nous d’abord du côté de la sélection non compétitive qu’est Cannes Première, où le second film de l’acteur et réalisateur Michael Angelo Covino — dont on avait déjà remarqué le très drôle et corrosif The Climb (2019) — est venu offrir un peu de fraîcheur drolatique à une Croisette jusqu’alors quelque peu plombée par la noirceur des beaux drames qui y étaient montrés depuis huit jours. Splitsville (2025) débute sur les chapeaux de roue. A bord d’une voiture où un couple formé par Carey (exceptionnel Key Marvin aussi co-scenariste) et Ashley (Adria Arjona) s’encanaillent aux activités orales (dans les deux sens du terme), leurs écarts de conduite un peu trop démonstratifs vont causer un accident mortel et entraîner des aveux jusqu’alors inavouables : Ashley trompe son mari avec plusieurs hommes différents depuis des années. Celui-ci s’élance alors de tout son burlesque à travers champs pour trouver refuge et épaules sur lesquelles pleurer chez ses amis Paul et Julie. Le couple est incarné par une Dakota Johnson plus que parfaite et le cinéaste lui-même, d’une drôlerie impayable. Ces derniers lui expliquent que le secret de leur bonheur est qu’ils s’assument comme couple libre. Le récit prend alors des pourtours de comédie de marivaudage dont la qualité réside plus précisément dans la synergie exceptionnelle de ses interprètes. Dialogues et situations cocasses provoquent rires francs et canailles à un rythme particulièrement enlevé. L’esprit troupier et le plaisir de jouer ensemble est palpable et confère a Splitsville une certaine authenticité : entendre une salle de mille cinq cent personnes rires en chœur (et de bon cœur) demeurent l’une de mes émotions les plus stimulantes de ce bref passage au festival. Gageons que, s’il est correctement distribué, ce film puisse rencontrer un large public à sa sortie et profiter des bons échos gutturaux que toutes les bonnes tranches de rire auront véhiculé sur la Croisette. Quoi qu’il en soit, s’il était donné un peu de place à la comédie en compétition celui ci aurait tout à fait pu y prétendre tant l’écriture et le rire qu’elle parvient à générer n’est pas exempt de cinéma et de mise en scène : Splitsville regorgeant de scènes mémorables par leur découpage, leur sens du cadre et du gag. Mention spéciale à l’une des meilleures scènes de baston de cette édition, déjà fortement pressentie pour demeurer parmi nos scènes qui font pas genre de 2025.

« Alpha » de Julia Ducournau © Tous Droits Réservés
Lors de cette huitième journée j’ai pu aussi découvrir une version très particulière en séance unique du très attendu et décrié Alpha de Julia Ducournau — une version que Martin n’a pas eu la chance de découvrir la veille. Pour cela, direction la salle Agnès Varda accolée au palais des festivals et où était proposée une projection 4DX à base de vent, pluie et orage du plus bel effet. Pour celles et ceux qui comme moi — jusqu’il y a quelques jours — ne sont pas aux faits des spécificités du parc de salles cannois, il convient de préciser que voir un film dans cette salle dite « du soixantième anniversaire » et qui porte le nom de la meilleure coupe de cheveux de l’histoire du cinéma peut parfois s’apparenter à une expérience sensorielle. Et pour cause, la Varda est en fait une sorte de cube préfabriqué a l’intérieur duquel a été montée une salle de cinéma répondant aux standards habituels. De fait, s’il fait beau au dehors et que les goélands ferment leurs becs, vous pourrez très certainement y apprécier votre projection dans les meilleurs hospices, comme dans une salle lambda. Hélas ce jour, une tempête orageuse — inédite de mémoire de festivalier m’a t-on dit — s’est abattue sur Cannes. Offrant par ailleurs une certaine vision de l’apocalypse à base d’hommes en costards queue de pie trempés, de robe de luxe arrachées par le vent et de palmiers tueurs. Une fois réfugié au sec en salle Agnès Varda, nimbée du doux parfum de chien mouillé émanant des spectateurs.rices, le cataclysme transforme le lieu en pavillon du Futuroscope. Le vent s’engouffre dans les conduits de climatisation qui se muent en soufflerie violente, l’orage qui gronde recouvre le son du film et la pluie qui abonde comme vache qui pisse, offre une texture sonore inédite en parfait contrepoint de l’image aride du long-métrage projeté. Comme beaucoup sur la Croisette de ce festival de Cannes 2025, je partage la déception triste et désabusée de voir Julia Ducournau commettre une telle sortie de route. Mais d’emblée, j’ai refusé de m’adjoindre aux concerts d’attaques mesquines et rageuses dont le film et sa réalisatrice ont été victimes. L’une des choses à savoir avant d’expérimenter l’aventure cannoise, c’est que vous devez être prêt à faire un rapport détaillé et analytique sur tout ce que vous avez vu à chaque personne que vous croisez. Un peu veule, je cachais systématiquement mon manque d’engagement à avoir un avis construit sur Alpha en prétendant que les conditions de visionnage tempétueuses ne m’en donnaient pas l’autorisation. C’est un demi prétexte car mon respect pour ceux et celles qui œuvrent aux bandes sonores des films est bien réel, et me retiens d’émettre un avis détaillé tant la projection et l’appréciation du troisième effort de Ducournau furent largement altérées par le déluge sévissant en dehors. Mémorable. Mais peut-être pas comme il se doit.

« Indomptables » de Thomas Ngijol © Tous droits réservés
Enfin, dernier film passé sous les radars de mes camarades, Indomptables (Thomas Ngijol, 2025) qui sortira en salles le 11 juin prochain et qui était présenté à la Quinzaine des Cinéastes. Entre échos de presse plutôt positifs et ébruitages de festivaliers consternés, je m’en allais à la découverte de cet intriguant projet sans certitude d’apprécier mais avec l’honnêteté de lui offrir sa chance. Il faut le dire, le passif de cinéaste trublion de Thomas Ngijol dans des comédies identitaires – à mon sens, légèrement sous-côtées – et très identifiées comme commerciales pouvait faire craindre un énième syndrome du comique à la recherche de son Tchao Pantin (Claude Berri, 1983) . En réalité avec ce nouveau projet, Ngijol est plutôt dans la droite lignée de ses récentes productions, qu’elles soient en salles ou sur scène, tendant toujours plus à creuser et rendre hommage à ses racines africaines, plus précisément au Cameroun de ses parents tout autant qu’à des thématiques liées plus généralement à la famille. Par bien des aspects, par son ton légèrement décalé parce qu’hybride, sa réalisation léchée quoi que limitée par ses moyens, Indomptables est le continuum de l’hommage à la blaxploitation que le cinéaste avait déjà entamé dans Black Snake (2019). Indomptables est inspiré du documentaire Un Crime à Abidjan (Mosco Boucault, 1999) qui suivait un vrai commissaire Ivoirien aux méthodes quelques peu rustiques dans son enquête pour résoudre un crime. Profondément marqué par ce documentaire à l’adolescence, Ngijol l’utilise comme base pour raconter son pays d’origine et propose une itération de ce portrait de commissaire en la déplaçant cette fois à Yaoundé. Sans fards et non sans une touche d’humour grinçante, le film met en relief les difficultés pour les autorités camerounaises à faire valoir justice et maintien de l’ordre par manque de moyens et d’encadrement administratif. J’ai entendu dans les rues de Cannes quelques spectateurs blancs (et à col blanc), s’insurger de la posture supposément ricaneuse et caricaturale de Thomas Ngijol envers l’Afrique. Lors de ses présentations médiatiques et publiques, il se défend au contraire d’avoir voulu porter un regard occidental et condescendant de positivisme sur la situation du Cameroun. Indomptables s’avance dans une forme de ligne scénaristique dépouillée, sèche, sans essayer d’ampouler son enquête dans les effets de style démonstratifs et les poncifs du genre – ici pas de courses-poursuites ou de fusillades. Au contraire, sa simplicité d’apparence et son effet chronique le rapprochent du documentaire séminal et met surtout en relief le portrait d’homme : ce commissaire incarné par Ngijol. L’acteur-réalisateur étonne dans sa partition dramatique tout en apportant son sens de la comédie par le verbe et l’attitude, ce commissaire devenant lui-même un personnage quand il enfile son costume-uniforme en public, bien différent que celui qu’il est en privé, dans l’intimité fragile de son foyer. Plus encore Ngijol démontre comment l’état du pays entremêlé de culture africaine ancestrale fabrique et encourage un patriarcat dont il est compliqué de se défaire ou de faire évoluer. L’accueil timide voir véhément du long-métrage me semble en tout cas largement exagéré, tant Indomptables est d’abord un film honnêtement incarné et ouvragé.
Jour 9 : Guerre et Paix

« Un Simple Accident » de Jafar Panahi © Tous droits réservés
Nos pérégrinations festivalières démarrent de bon matin en Compétition Officielle où est diffusé ce qui deviendra quelques jours plus tard la 70ème Palme d’Or, Un Simple Accident de Jafar Panahi. Le cinéaste iranien dissident, dont on sait à quel point il subit les pressions du régime des mollahs a beau être un habitué de Cannes, chacun de ses nouveaux films est un événement tant il lui est difficile de les réaliser. Habitué à tourner dans la pure clandestinité, Panahi a souvent transformé cette entrave à pratiquer son métier de cinéaste en matière à œuvres introspectives et hybrides autant par la forme que par le propos, puisqu’il habite régulièrement l’intrigue de ses films de sa situation réelle de cinéaste clandestin en son pays – on pense bien sûr à Ceci n’est pas un film (2011), Taxi Teheran (2015) mais encore à Trois Visages (2018) ou Aucun Ours (2022) dans lequel il se met lui-même en scène. Avec Un Simple Accident le cinéaste iranien revient donc à une œuvre purement fictionnelle et sans hybridité auto-fictionnelle, ce qu’il n’avait plus fait depuis Hors Jeu (2006) et son arrestation par le pouvoir islamique en 2010. Pour autant, le récits’inspire de l’expérience de prisonnier qu’a vécue le cinéaste, expliquant avoir parfois son enfermement les yeux bandés sans pouvoir voir ses geôliers et tortionnaires. Dans Un Simple Accident le personnage principal est un Azerbaïdjanais prénommé Vahid emprisonné par les autorités iraniennes. Durant sa peine, il a subit des interrogatoires plus que musclés, les yeux bandés. Lorsqu’un jour un dénommé Eghbal, dont la prothèse de jambe grince, entre dans son garage automobile, il croit reconnaître son ancien tortionnaire. Mu par la vengeance, Vahid enlève l’homme et l’emmène dans le désert pour l’y enterrer vivant. En plein forfait vengeur, il se fait rattraper par le doute, craignant d’avoir confondu le mauvais homme. Pour en avoir le cœur net, il embarque son prisonnier dans sa camionnette et retourne à Téhéran pour s’assurer, auprès d’ancien co-détenus, qu’il a mis la main sur le bon homme… Démarrant comme un thriller larvé de revenge movie, le film tend finalement à un étonnant mélange de comédie grinçante – on doit à un personnage en particulier, l’irruption du comique au sein du récit – et de drame philosophique et moraliste. Car en toile de fond, il questionne les limites de la justice faite à soi-même, c’est une sorte de vigilente movie qui ferait en cours de route sa propre introspection. On est très loin du film de cinéma le plus passionnant de la sélection en terme de mise en scène, mais on ne s’étonnera pas pour autant que le jury l’ait considéré pour la Palme d’Or tant le long-métrage demeure passionnant dans son exploration des bascules morales. Plus qu’une œuvre en colère ou désespérée, Un Simple Accident est un film de paix recherchée et revendiquée. Brandi comme un étendard, face à ceux qui veulent la guerre et toute forme d’empêchement de liberté.

« Militantropos » de A.Gorlova, Y.Smith, S.Mozgovyi © Tous droits réservés
Et puisqu’on parle de guerre et de paix, le film vu dans la foulée à la Quinzaine des Cinéastes est parfaitement dans le thème puisqu’il s’agit d’un documentaire intitulé Militantropos réalisé par un collectif de documentaristes ukrainiens. Plus qu’un simple documentaire d’immersion au cœur du pays meurtri par l’invasion russe, ce film est une sorte d’étude sociologique et philosophique qui entend mettre en lumière l’impact de la guerre sur le comportement individuel, à savoir, comment celle-ci bouleverse le quotidien et uniformise les individus – le titre en lui-même fabrique un mot-valise qui a du sens. Le film s’ouvre d’ailleurs par un carton qui en donne la définition. « MILITANTROPOS (lat. “milit” – soldat ; gr. “antropos” – humain) – un persona adopté par les humains lorsqu’ils entrent en état de guerre. » Loin d’être une thèse filmée, Militantropos est aussi un grand film de cinéma en cela qu’il capture et coagule la réalité crue de la guerre en la conjuguant à une autre vérité de l’humanité : même quand elle fait face à l’atrocité, demeurent sa beauté dans la douleur et les larmes, sa solidarité et son courage. Le long-métrage fait montre à bien des endroits d’une grande poésie mais, il ne s’agit jamais d’un objet abstrait qui prendrait le décorum de la guerre comme ustensile à belles images. Bien que la photographie soit assez exceptionnelle – composition et durée des plans parviennent souvent à faire cohabiter le sublime à l’horreur – elle n’entretient jamais quelconque attitude esthétisante et s’intéresse surtout aux humains qui habitent les plans. Le peuple ukrainien n’est pas non plus bêtement héroïsé comme on le ferait dans de vulgaires images de propagandes, néanmoins son courage et sa ténacité à résister sont particulièrement bien rendus. Du terrain de la guerre on ne voit pas tant de choses, ou en tout cas bien moins que ce que la fiction aime à mettre en exergue : batailles héroïques, fumets de la mort en direct. Ici, on s’appesantit sur les artilleurs des lignes-arrières, sur des soldats capitonnés dans des tranchés dans l’attente que cesse le feu redoutable de l’ennemi, sur des civils apprenant le maniement d’équipements militaires pour rejoindre le front ou encore ces enfants et ces femmes qui laissent leurs pères ou compagnons sur le quai d’une gare sans savoir s’ils reviendront. La présentation de Militantropos en présence de ces cinéastes militants qui risquent leur vie sur des terrains d’opérations comme le front russo-ukrainien a été très troublante, contrastant avec le faste superficiel cannois, bardé de luxe et d’excès, bulle d’accalmie enchantée fermant les yeux sur le monde et ne le regardant que par l’interface d’un écran géant illuminé. Ce même soir, un camarade festivalier reçoit un appel : on l’invite à l’une des nombreuses soirées qui animent les nuits festivalières : « Hello, j’ai une place pour la Soirée de Gaza, ça te dit de venir ? ». L’interlocuteur parlait de la fête donnée sur l’une des nombreuses plages select de la croisette pour célébrer Once Upon a Time in Gaza (Arab et Tarzan Nasser, 2025) présenté à Un Certain Regard. C’est aussi cela Cannes, on feint d’ouvrir les yeux sur le monde et ses misères, puis, on les transforme cyniquement comme prétexte à des vapeurs alcoolisées et festives.

« Planètes » de Momoko Seto © Tous droits réservés
La journée se termine enfin, toujours dans les sélections parallèles, par le film de clôture de la Semaine de la Critique, le long-métrage d’animation Planètes réalisé par la japonaise (mais française d’adoption) Momoko Seto. Dans ce premier film qui a fait sensation chez les festivaliers, la cinéaste met en scène quatre akènes de pissenlits projetés dans l’immensité du cosmos après un ravage atomique. Durant 1h15 subjuguante d’invention plastique et de beauté autant formelle que poétique, ces graines vont atterrir sur une planète inconnue et y vivre un long périple, en quête d’un sol propice à leur germination. Autour d’eux, c’est toute une faune et flore qui se ré-invente et tente de renaître. Têtards, graines, pollens, spores, champignons, mantes religieuses, papillons et limaces forment le casting rutilant de cette fable naturaliste d’une féérie envoûtante. Entièrement sans dialogues tout en musique et atmosphère sonore d’une richesse dingue, Planètes est sans nul doute l’une de mes plus belles découverte cannoises et l’un des plus beaux films d’animation (sinon film tout court) qui m’ait été donné de voir ces derniers mois ou années. Au jeu des références, le film évoque la poésie animiste du travail de Hayao Miyazaki tout autant que de certains jeux vidéos comme le sublime Pikmin (Shigeru Miyamoto, 2001-2023). Sa magie réside principalement dans son photo-réalisme à tomber par terre et notre incapacité à comprendre vraiment comment chaque plan a été réalisé. Le film sortira en salles le 11 mars prochain et nous nous donnons comme objectif d’inviter la cinéaste à discuter avec nous de cette fascinante ode à la vie et à la nature. Ce sera certainement l’occasion d’essayer de percer le mystère de la fabrication de ce film-monde bien que sa magie et la fascination qui s’en dégage réside peut-être précisément dans son insondabilité.



