Antépénultième œuvre cinématographique de John Carpenter, Vampires (1998) est aussi l’ultime retour du réalisateur vers le cinéma indépendant, après la déconvenue de Los Angeles 2013 (1996). ESC Distribution nous fournit l’occasion rêvée de réévaluer ce film grâce à une réédition en haute définition, sous différents formats, dont un superbe coffret contenant une version 4K, une multitude de goodies (affiche, photos, bandes dessinées) et des bonus à la pelle.

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Carpenter brut

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La trajectoire de John Carpenter n’aura été qu’un incessant va-et-vient entre les studios hollywoodiens et les producteurs indépendants. Ce perpétuel menuet a débuté avec le cultissime The Thing (1982), déclinaison d’Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979) qui n’a pas grand chose à envier à son modèle. Échec commercial cinglant, il n’a pas lancé la carrière de ce jeune réalisateur promis à un bel avenir depuis Halloween (1978). Dès lors, entre travaux de commande, déconvenues au box-office, succès d’estime et œuvres personnelles à budget modéré, le metteur en scène s’est forgé une filmographie atypique infusée de rébellion et de défiance envers l’ordre établi. Vampires, inspiré du roman de John Steakley, expose, de manière encore plus évidente qu’Assaut (1976) et New-York 1997 (1981), son amour pour le western et ses anti-héros désabusés et mal dégrossis évoluant dans un environnement hostile. Le Nouveau-Mexique et ses paysages semi-désertiques sont ainsi un décor parfait pour cette histoire de vendetta, celle de Jack Crow, chasseur de vampires, traquant avec son équipe les créatures de la nuit pour le compte du Vatican. Les mercenaires repèrent les planques où les monstres se réfugient le jour et les en extirpent. C’est ce qu’expose la scène d’ouverture aux accents de duels au soleil, ponctuée d’un humour bien viril et ricain, dans laquelle les goules sont traînées de force l’une après l’autre en plein jour jusqu’à ce qu’elles prennent feu. Mais leur big boss, Valek (Thomas Ian Griffith), échappe à l’extermination et tandis que la bande à Jack célèbre ses exploits avec force alcool et prostituées, il revient se venger et massacre tout le monde, une boucherie qui donne lieu à une séquence particulièrement gore à l’issue de laquelle le mercenaire et son bras droit Montoya (Daniel Baldwin) sont contraints de prendre la fuite. Dès lors débute un jeu du chat et de la souris entre le monstre et un trio constitué des deux homme et de Katrina (Sheryl Lee, la Maddy Ferguson /Laura Palmer de Twin Peaks, (la série de Mark Frost et David Lynch, 1990–1991 et le film de David Lynch 1992), l’une des prostituées mordue par Valek que Crow utilise pour retrouver le Maître des vampires grâce au lien télépathique qu’elle entretient avec lui. Celui-ci est à la recherche de la croix de Berziers (sic), un artefact religieux censé lui permettre de vivre en plein jour…
Le roman n’est pas subtil et le film ne l’est pas non plus, conséquence somme toute logique lorsqu’il s’agit de rendre hommage aux grands westerns. Woods cabotine à mort et assume parfaitement son rôle de cow-boy dur à cuire, insupportable et obsessionnel, qui fait de la traque de Valek une affaire personnelle. Daniel n’est pas le plus connu ni le plus talentueux des frères Baldwin, il suffit de jeter un œil à sa fiche IMDB pour s’en convaincre, Vampires étant son seul fait d’armes vaguement reconnu sur grand écran. Mais il « fait le job », en endossant le rôle du compère de Jack, gros nounours pas très fin succombant au charme de Katrina. Shery Lee n’est pas davantage dans un rôle de composition et se contente de jouer une femme qui lentement subit les effets de sa morsure vampirique. On peut aussi raisonnablement penser que l’humour en dessous de la ceinture, qu’on attendait davantage de Steven Seagal ou de Chuck Norris, est totalement voulu et assumé par Carpenter. Woods, parfaitement à l’aise dans la peau de son personnage archétypal, se montre doué pour les punchlines façon Arnold Schwarzenegger dans Commando (Mark L. Lester, 1985) ou Kurt Russel dans Tango et Cash (Andrei Konchalovsky, 1989) : à entendre en VO, obligatoirement ! La musique est comme d’habitude composée par le réalisateur lui-même, un blues rock répétitif, hypnotique comme la majorité de ces partitions, qui colle parfaitement au cuir de Jack et à la poussière du désert. On est donc en présence d’un spectacle intentionnellement stéréotypé contenant toutes les obsessions, toutes les images récurrentes véhiculées par John Carpenter : le panégyrique du marginal (il en est un lui-même), une certaine critique de l’Église à travers ses représentants, les références à l’Apocalypse,… Pour Stéphane Benaïm, dans son livre Carpenter, un ange maudit à Hollywood, Vampires appartient, avec Los Angeles 2013 (1996) et Ghost of Mars (2001), à « un même ensemble thématique et esthétique qui tend vers le chaos et le nihilisme absolu ». Il voit dans cette trilogie de nombreuses similitudes : des lieux hostiles, des couleurs évoquant la fin du monde, la teneur intrinsèquement contestataire et rebelle du propos, la critique de Hollywood et plus largement de l’Amérique, cette nation née dans le sang.
Parmi les nombreux compléments, on peut distinguer ceux qui constituent des témoignages du tournage et ceux qui apportent un éclairage d’ensemble sur le réalisateur et sa carrière. Le making of d’époque, composé en réalité aux deux tiers de petites featurettes, mise bout à bout et assez répétitives, appartient à la première catégorie. Spot publicitaire avant tout, on y entend le metteur en scène et les acteurs s’exprimer sur le film ; on y voit aussi la mise en œuvre des effets spéciaux, réalisés à l’ancienne à une époque les images de synthèse commencent à remplacer les bons vieux trucages artisanaux. Dans la seconde catégorie, un documentaire grand public d’époque retrace le parcours de Carpenter jusqu’à Los Angeles 2013 précédant Vampires. Issu d’une série réalisée par Robert J. Emery dans les années 90-2000, il donne la parole au principal intéressé, évidemment, mais aussi aux acteurs qu’il a dirigés : Jamie Lee Curtis, Kurt Russel, Adrienne Barbeau… Si ce reportage permet d’avoir une vision globale de l’œuvre, il n’apprendra sans doute pas grand-chose aux aficionados, potentiels acquéreurs de cette réédition. Ils seront probablement plus friands des différents entretiens, récents ceux-là, avec le cinéaste, son épouse productrice, James Woods, Thomas Ian Griffith, Tim Guinee (qui joue le jeune prêtre) et Greg Nicotero, le créateur des maquillages et l’un des techniciens en charge des effets spéciaux. Les redondances avec d’autres suppléments sont inévitables, mais on apprend quand même pas mal de petites anecdotes intéressantes sur le long-métrage, sa genèse et son tournage. Côté dissection, on passera sur les analyses de séquences de Frédéric Mercier, un peu légères, pour écouter Jean-Baptiste Thoret replacer Vampires dans la filmographie de Carpenter, en regard des grands thèmes récurrents du réalisateur. Olivier Desbrosses en examine la musique et tente d’analyser les caractéristiques et l’évolution de ces bandes-son quasiment toujours composées par le metteur en scène lui-même, principalement pour des raisons économiques. Si le mélomane averti ne sera pas forcément d’accord avec toutes les affirmations de Desbrosses, sa contribution a aussi le mérite de parler de la reconversion de John Carpenter vers une carrière musicale. En définitive et contre toute attente, alors que son œuvre est peu à peu réévaluée, c’est peut-être dans la composition et les concerts que le cinéaste aura trouvé la gratification et la reconnaissance qu’il a cherchées toute sa vie sur grand écran.



