A l’occasion de son 70ème anniversaire, La nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) s’offre un écrin de lumière couleur lune dans une superbe édition 4K UHD dirigée par Wild Side. Unique film de Charles Laughton, il est son Eraserhead (David Lynch, 1977) à lui, indéfinissable et inégalable dans un noir et blanc époustouflant. Replongeons dans les chaudes nuits de Virginie Occidentale en compagnie du boogeyman le plus suavement terrifiant du siècle, bercé par son chant envoûtant entonné dans la pénombre. Leaning, leaning safe and secure from all alarms

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It’s a hunter moon
Il n’est pas toujours aisé lorsque l’on est un acteur de la trempe de Charles Laughton de se détourner de la comédie, domaine dans lequel il est reconnu de tous, pour bifurquer vers la réalisation. Inoubliable dans le rôle du célèbre sonneur de cloches dans Quasimodo (William Dieterle, 1939), il va lui aussi raconter l’histoire d’un « monstre » en adaptant le roman La nuit du chasseur de Davis Grubb. Ce monstre, c’est Harry Powel, interprété par le magnétique Robert Mitchum. Révérend cupide sillonnant le territoire toujours à la recherche de nouvelles veuves à détrousser et, accessoirement, à assassiner selon la volonté divine, il va croiser sur sa route lors d’un passage en prison Ben Harper, inculpé pour hold-up. Condamné à la pendaison, Harry ne pipera mot à son compagnon de cellule sur la cachette du magot avant sa mort. Bien décidé à mettre la main sur le pactole, le vicieux Harry va se rapprocher alors de la veuve de Ben ainsi que de ses deux enfants, John et Pearl qu’il soupçonne à raison de savoir où est caché l’argent. Apeurés par l’aura dangereuse de leur nouvelle figure paternelle, les enfants quitteront le foyer, poursuivi par un assaillant aussi tenace que sinistre.

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Si les talents de comédien de Charles Laughton ne sont plus à prouver, on ne peut que regretter de n’avoir pu profiter plus longuement de ses qualités de réalisateur, l’acteur étant décédé en 1962, quelques années après seulement la sortie de son unique réalisation. Désormais son statut de grand classique ne fait plus débat, ce fut toutefois un véritable échec lors de sa sortie. Encore inclassable aujourd’hui, il a dû déstabiliser nombre de spectateurs, voguant entre film noir et conte de fée, à la lisière d’un fantastique artisanal. Débutant dans une atmosphère poétique et fantasmagorique, l’actrice Lillian Gish, interprétant Rachel Cooper dans le long-métrage, lit un passage de la Bible à des têtes d’enfants au visage angélique flottant dans le ciel quand soudain, la nuit étoilée cède place à une scène ensoleillée éclairant le cadavre d’une femme retrouvé par des enfants. La rupture soudaine du genre donnera le ton à tout le reste du récit, alternant et confrontant l’univers des adultes appartenant plutôt au jour et celui des enfants, coincés dans une nuit sans fin. Les années 30 marquant une crise économique sans précédent, Charles Laughton nous retrace les difficultés de vivre et de grandir dans un contexte si difficile où malgré le désir de protéger ces chères petites têtes blondes, malgré les avertissements, ils seront toujours les victimes d’un monde d’adultes peu scrupuleux. Harry Powell, représentant à la fois l’autorité du père et l’autorité de Dieu, cristallise toutes les déceptions de John qui finira par perdre confiance dans les adultes, forcé lui-même de grandir rapidement pour protéger sa jeune sœur, Pearl.
Quel autre genre que le conte de fée raconte le mieux la difficulté d’être un enfant livré à lui-même, fuyant l’ogre effrayant qui veut le dévorer ? Et quel ogre ! Le Robert Mitchum du Grand sommeil (Michael Winner, 1978) trouve là son meilleur rôle – il le confirmera lui-même – entre un charme sévère et désuet à laquelle toutes les femmes succombent et une stature inquiétante au regard glaçant ne trompant aucun enfant. Seul habillé de noir au milieu des habitants de la ville qui portent tous des couleurs claires, le révérend se mue en loup affamé pénétrant en finesse dans la bergerie. Il aura même droit à son propre thème musical lugubre ponctuant chacune de ses apparitions discrètes, tel un Michael Myers déboulant silencieusement avec la lame aiguisée de son couteau qui est aussi l’arme de prédilection de Harry pour tuer ses victimes. Sa première rencontre avec John et Pearl confère au cauchemar, son ombre effrayante apparaissant subitement sur le mur en face du lit dans la chambre des enfants, le spectateur lui-même doutant de la propre réalité du révérend. Maître dans l’art du double je/jeu, symbolisé par ses phalanges portant du côté de la main droite le mot Love et celui de la main gauche le mot Hate, il est un homme d’église aimable et rassurant la journée avant de se métamorphoser en véritable croque-mitaine lorsque le soleil se couche. Transformant par sa seule présence le décor doux de la campagne ensoleillé en terrain de chasse la nuit, la maison des Harper, foyer habituellement rassurant, devient soudainement « caligariste ». Redessinée par les ombres avec des traits anguleux ou dissimulée par un brouillard épais, les ténèbres prennent le dessus sur la lumière, seules les mains crochues du monstre sortent de l’obscurité pour agripper les enfants, dans un râle animal. Mais la nuit n’est pas seulement synonyme de cauchemar, elle peut aussi devenir un rêve réconfortant symbolisé par la fuite en barque de John et Pearl, probablement la plus belle scène de La nuit du chasseur. Bercés par le doux chant de Pearl, les animaux suivent d’un œil bienveillant le bateau des enfants naviguant dans une sorte de jardin d’Éden ou l’humanité, et donc le mal, aurait disparu. Même de courte durée, cet interlude féerique tranche avec le ton macabre du reste du récit et redonne une touche d’espoir bienvenue. À l’image de la fin, véritable carte postale de Noël dans laquelle tout monstre aurait disparu à tout jamais, clôturant le conte sur le sempiternel Et ils vécurent heureux…
Les bonus de l’édition 4k UHD concoctée par Wild Side pourront nous en dire davantage sur la composition de cette lumière unique grâce à un entretien avec le directeur de la photographie Stanley Cortez qui partage davantage son ressenti que de la technique pure. Nous aurons aussi la chance d’approfondir la vie de Charles Laughton grâce à l’intervention de Simon Collow ainsi que le style si particulier qu’il a apporté au film avec Damien Ziegler qui nous explique le travail effectué sur les décors renforçant cette impression de conte de fées. Pour les fans hardcore, nous pouvons suivre le documentaire de 2h40 sur Charles Laughton au travail, suivant les prises réussies et loupées du long-métrage agrémenté de quelques références biographiques concernant les différents intervenants sur le film. Beaucoup plus court sera l’entretien avec Robert Mitchum, à peine 3 minutes, ne faisant que confirmer l’admiration de l’acteur pour le réalisateur ainsi que la bonne atmosphère qui régnait sur le plateau. Même s’il ne voudra pas donner beaucoup plus de détails à un journaliste visiblement intimidé par l’acteur à la réputation difficile… Le petit cours rapide sur les formats de l’image au cinéma accompagné des éternels débats sur celui qu’il faut choisir pour regarder de façon optimale le long-métrage sera nettement plus intéressant à écouter. Terminons sur des extraits de l’émission de Ed Sullivan Show ainsi que sur les croquis et les habituelles bandes annonces.



