Top secret


Blake Edwards, ce n’est pas que Diamants sur canapé (1961), La Panthère rose (1963) ou The Party (1968). C’est une filmographie d’une quarantaine de longs-métrages où se nichent quelques pépites. Top Secret (1973) est de celles-ci, et Elephant Films l’a bien compris en rééditant en Blu-Ray ce film méconnu…

Le visage de Julie Andrews, vu de profil, tout noir, comme une ombre, sur un fond rouge ; issu du générique de Top Secret.

© Tous Droits Réservés

L’espion qui m’aimait

Œuvre discrète au sein de la filmographie de Blake Edwards, Top Secret (1973) – à ne pas confondre avec le film des ZAZ de 1984 ! – demeure une œuvre à part ; ni véritable thriller d’espionnage, ni simple romance, l’objet sonne comme une tentative de conciliation entre deux registres dont le cinéma hollywoodien des années 70 raffolait. C’est vrai qu’après les réussites de Diamants sur canapé (1961), La Panthère rose (1963) et The Party (1968), Top Secret a longtemps été jugé comme mineur voire décevant par une partie du public. Or aujourd’hui, avec un peu de recul, le long-métrage nous apparaît comme une proposition singulière, révélatrice d’un cinéaste cherchant à s’éloigner des atours comiques ayant fait son succès, pour explorer un territoire plus mélancolique. Dès sa sortie, Top Secret a dérouté par son refus du spectaculaire : à contre-courant des standards du film d’espionnage, il évacue presque totalement l’action, les gadgets et l’héroïsme flamboyant pour se concentrer sur une rencontre amoureuse entre Judith, une fonctionnaire britannique, et Feodor, un diplomate soviétique sur fond de Guerre Froide. Le couple va être surveillé par les services secrets de leurs pays respectifs… L’intrigue géopolitique n’est finalement qu’un prétexte relégué au second plan pour se concentrer sur le rapport à la confiance entre deux êtres.

Omar Sharif et Julie Andrews sur le perron de leur maison de vacances, tous deux en peignoir, dans le film Top secret.

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C’est d’ailleurs ce déplacement du centre de gravité qui a valu au film des critiques contrastées. Il faut reconnaître que Top Secret souffre d’un déséquilibre, l’aspect thriller du long-métrage étant trop abstrait, presque désincarné. Les complots sont évoqués mais rarement concrets et les enjeux politiques restent flous. Il faut y voir la volonté de Blake Edwards, toutefois à force, la menace entourant les personnages devient trop abstraite, là où un meilleur équilibre aurait sûrement renforcé la tension dramatique. En l’état, le film manque d’urgence et est prisonnier d’une certaine inertie. Maintenant, ce parti pris lui donne toute sa singularité. En ne cherchant pas à rivaliser avec le cinéma d’espionnage classique, Edwards se libère d’un carcan et fait une proposition singulière. L’espionnage devient plus un état mental faite de silence, de paranoïa et d’identités fragmentées, qu’une succession de scènes d’action alternant fusillades ou courses poursuites. C’est dans cette perspective que la romance devient le cœur du récit. Aimer, dans Top Secret – dont on préférera son titre original, plus poétique, The Tamarind Seed – c’est d’abord accepter de se découvrir dans un monde régi par le secret et la peur.

Cette approche explique le ton résolument mélancolique de Top Secret. Là où bon nombre de thrillers de la même période privilégiaient une certaine ironie, Blake Edwards opte pour une gravité douce. Après un magnifique générique à la James Bond, le cinéaste choisit les espaces intermédiaires – hôtels, appartements, plages désertes – et les temporalités étirées comme pour suspendre l’action au profit de l’émotion. La photographie élégante de Freddie Young – chef opérateur de David Lean sur Lawrence d’Arabie (1962) et Docteur Jivago (1965), déjà avec Omar Sharif – renforce ce sentiment de distance : le contraste entre l’exotisme lumineux des Caraïbes et la dureté urbaine de Londres ou Paris matérialise l’écart entre le désir d’évasion et le retour inéluctable à la réalité géopolitique. Une dualité exprimée également dans le jeu des comédien.nes puisque les magnifiques Julie Andrews et Omar Sharif – qui n’est pas seulement l’homme dont les courses hippiques sont le dada – adoptent un registre contenu, quasi minimaliste. Cette retenue apparaît comme cohérente avec les personnages : deux adultes marqués par leur passé, conscients des risques et incapables de s’abandonner complètement. Leur alchimie ne repose pas sur une passion flamboyante mais sur quelque chose de fragile, constamment menacé par le doute et quelque chose de plus fort qu’eux.

Dans la carrière de quarante années de Blake Edwards, Top Secret occupe une place paradoxale. Réalisé par un cinéaste plutôt associé à la grande comédie, il a déçu ceux qui attendaient son sens du burlesque et de la satire, mais a révélé un autre versant de son œuvre. Un intérêt sincère pour les relations humaines complexes et pour les zones grises de la morale. À ce titre, le long-métrage peut être lu comme un contrepoint discret à ses œuvres les plus célèbres – et comme une pièce du puzzle de sa filmographie – et à la tradition hollywoodienne du cinéma d’espionnage. Avec notre regard de 2025, Top Secret conserve ce petit goût d’anomalie mais peut être totalement réévaluer. Les choix esthétiques impressionnent et la densité émotionnelle touche au cœur. Le film n’est pas parfait – son rythme inégal, sonBlu-Ray du film Top secret proposé par Elephant Films. intrigue opaque et sa conclusion peuvent frustrer – néanmoins ses limites en font son identité. C’est un film de transition, à la fois pour le genre qu’il aborde – à part James Bond jusque dans les années 2000, les représentations des espions vont considérablement changer dans les années suivant Top Secret – et pour la trajectoire de son réalisateur.

L’édition sortie par Elephant Films tombe donc à point nommé pour découvrir ou redécouvrir ce long-métrage. À partir d’un nouveau scan 2K du négatif original, l’éditeur propose une restauration en tout point sublime de Top Secret : les couleurs, particulièrement dans les scènes extérieures dans les Caraïbes, sont magnifiquement restituées tandis que le film conserve sa patine argentique et un niveau de détails incroyable. L’audio est également bien retranscrit avec une clarté bienvenue mettant en avant la magnifique musique de John Barry. Au niveau des suppléments, le critique cinéma Justin Kwedi fait une large présentation du film tandis que l’on retrouve des interviews d’époque de Blake Edwards et d’Omar Sharif. Le compositeur John Barry – à qui l’on doit les scores de James Bond contre Docteur No (Terence Young, 1962), d’Out of Africa (Sydney Pollack, 1985) de Danse avec les loups (Kevin Costner, 1990) ou du Trou noir (Gary Nelson, 1979) chroniqué dans nos lignes – est largement mis en avant avec un petit portrait intéressant et sa bande-originale écoutable de façon isolée. Enfin, on retrouve quelques bandes-annonces d’époque permettant d’apprécier d’autant plus le travail de restauration du master proposé. Bref, probablement le meilleur support à ce jour – après une édition américaine fort contestée – pour se lancer dans ce film injustement méconnu.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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