La plateforme de screaming Shadowz nous mène à l’abattoir avec un slasher crasseux et gras, sous forte influence hooperesque : critique du bien nommé Slaughterhouse (Rick Roessel, 1987).

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Comme un porc

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Rédacteur sur le cinéma de genre de série B, ou plutôt spéléologue dans les gouffres profonds, parfois asphyxiants, d’IMDB et de Wikipédia. Le plaisir de découvrir des métrages, des noms inconnus demeure intact, et fait partie de la cinéphilie à part entière. Mais lorsqu’il s’agit de devoir élaborer sur une œuvre qui n’a peut-être pas la densité d’un film de Akira Kurosawa et de se retrouver à écumer les maigres informations perdues, telles des épaves de la mémoire sur l’océan du net, il est probable que l’on préfère avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Nos partenaires de screaming en VOD Shadowz n’ont pas leur pareil pour nourrir leur catalogue, tantôt en nouveautés inspirées – You’ll never find me (Indianna Bell & Josiah Allen, 2023) – ou en films cultes – le diptyque Nekromantik (Jörg Buttgereit, 1987, 1991) – tantôt en productions plus méconnues. On ne sait pas très bien comment ils ont mis la main sur Slaughterhouse (Rick Roessel, 1987), ni même comment ce petit slasher noyé dans les années 80 a pu venir squatter leur radar : certainement à la faveur de sa disponibilité sur Amazon Prime Video pour une édition anniversaire des 30 ans que personne ne demandait ou encore, et là on peut toujours se surprendre de voir comme la haute définition et le « goût du culte » ont amené des éditeurs à donner des écrins impensables à des bobines vouées à l’oubli, le Blu-Ray édité en 2017 par les Américains de Vinegar Syndrome. Plutôt que de se perdre dans des considérations post-freudo-marxistes sur ce que cela veut dire de nous autres, pauvres sevrés au cinéma de genre, toujours émerveillés de posséder leurs films-hochets en COFFRET ULTRA-BLU-RAY-ANNIVERSAIRE-DIRECTOR’S-CUT-LIMITE-COUVERTURE-IMAX-3D-LIVRET avouons que notre séance de spéléologie filmique fit chou blanc : ce Rick Roessel, personne n’en sait grand. Il est, à l’instar de Charles Laughton pour son génial La nuit du chasseur (1955), le cinéaste d’un seul film – ou de presque deux, puisqu’un Slaughterhouse 2 est annoncé avec même un trailer – et assistant de production sur un obscur Dead girls don’t tango – on les comprend – emballé par un certain John Carr une certaine année 1992. Nous allons bien devoir nous jeter directement dans la gueule du loup, plus exactement dans le groin du cochon.
Ça commence comme d’habitude avec une bande de jeunes pour une étonnamment longue séquence pré-générique. Ils sont beaux, juvéniles, un-peu-arrogants-mais-sympas, et sont en couple. Hélas deux d’entre eux sont massacrés par une vue subjective (à l’heure qu’il est, on découvrira plus tard ce qu’il en sera). Le générique défile ensuite avec une ironie ostentatoire sur des images d’abattage de cochons, avant d’enquiller sur l’intrigue principale du film : Lester Bacon (sic) et son fils Buddy souffrant de certaines carences d’ordre émotives et cognitives survivent dans ce qui n’est plus que débris de leur ancienne glorieuse activité d’éleveurs de cochons/charcutiers. En autarcie dans le théâtre délaissé qu’est devenu leur abattoir, ils subissent les assauts de l’agriculture moderne, incarné par un triumvirat – le maire, le promoteur, et un avocat – qui souhaite racheter l’abattoir, la maison, la parcelle pour moderniser au pied-de-biche cette structure bien trop traditionnelle. Lester, dégoûté, refuse de céder. Et quand il se rend compte que son fils Buddy a le hachoir facile, il se dit que peut-être son rejeton pourra lui rendre quelques menus services… Le problème c’est qu’en parallèle notre chère bande de jeunes décide de faire une visite surprise dans l’abattoir, de nuit, pour jouer à se faire peur. Notre petit Buddy ne va plus savoir où donner de la tête avec toute cette chair fraîche.

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L’Abattoir de l’angoisse selon l’un de ses titres en version française est à sa manière une surprise. Tout du synopsis porte à croire que l’objet sera aussi lourd qu’une saucisse OGM charnue sur le grill libérant des bulles de graisse ruisselantes… Ce qu’il est. Franc du collier, poisseux, gore dans ses mises à mort et gras dans son rictus morbide, Slaughterhouse est une série B comme Bétail. Il vaut toutefois quelque coup d’œil au sens propre déjà, par sa photographie et sa réalisation étonnamment travaillées (quoi que marquées par son époque), donnant au film un cachet plastique plaisant bien loin de l’hygiène corporelle de ses protagonistes les plus malfaisants. Au sens figuré autrement, puisqu’il n’est pas exclu d’apprécier cet hommage très, très appuyé au diptyque Massacre à la tronçonneuse et Massacre à la tronçonneuse 2 de (Tobe Hooper, 1974 et 1986) dont il condense plusieurs éléments. Ici aussi, un humour noir travestissant l’amour filial, l’honneur familial et professionnel ; un parallèle filmique et thématique entre le traitement de la barbaque animale et la mise à mort des êtres humains ; des jeunes insouciants préservés par la vie aux prises avec des figures rednecks désossées par la modernité ; enfin un tueur souffrant d’intenses problèmes d’élaboration et de gestion des émotions. L’Abattoir de l’angoisse obéit toutefois davantage aux codes du slasher, proposant un métrage plus hybride encore que les œuvres sémantiques de Hooper et pouvant rejoindre cette étrangeté sortie seulement trois ans plus tôt, Mutant de John Carlos, mix de films de redneck et de zombies. Moins métaphorique que The Texas Chainsaw Massacre par ailleurs, son discours politique est plus clair puisqu’il est le cœur de la narration : les Bacon père et fils sont les victimes du processus d’industrialisation, symboles d’une charcuterie traditionnelle vouée à disparaître, et c’est ce qui met le massacre en place. Comme un juste retour des choses pour cette sympathique variation des affres de Leatherface, doivent être relevés deux emprunts faits a posteriori par la saga Massacre à la tronçonneuse à Slaughterhouse lui-même (du moins, spéculons-le) : l’introduction du montage director’s cut du Leatherface de Alexandre Bustillo et Julien Maury (2017) prenant place au plus près des cochons, et surtout la conclusion de Massacre à la tronçonneuse : le commencement (Jonathan Liebesman, 2006), identique à de menus détails près à celle du film de Roessler.



