The Phœnician Scheme


Contempler le gouffre. C’est le vertige poétique paradoxal auquel Wes Anderson nous expose dans The Phœnician Scheme. Et pour rester fidèle à cette vague impression qui nous reste après le film, il aurait fallu ne pas trop interpréter, mais l’érudition de Wes Anderson pousse au commentaire, à l’annotation, voire à la théorie, et on y cédera un peu ici.

Plan en contre-plongée sur Benicio Del Toro, assis dans une grande salle à une large table, parlant, tandis qu'à côté de lui traîne un petit crâne ; issu du film The Phoenician Theme.

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Mélancolie mortuaire

Sur The Phœnician Scheme, comme pour la plupart les films de Wes Anderson – dont l’exposition à la Cinémathèque Française s’achève le 27 juillet 2025 – , difficile de déclarer quoi que ce soit sans faire référence à ses précédentes œuvres et à l’univers du réalisateur puisqu’il fait partie de ces artistes qui en ont un. Même, il est difficile d’en parler sans références tout court, tant l’érudition littéraire débordante de Wes Anderson s’évertue encore une fois à, non seulement nous surcharger d’informations esthétiques et narratives caractéristiques de son univers, mais aussi exiger du spectateur une curiosité sans borne. Regarder un film de Wes Anderson, c’est un peu comme faire la tentative d’un renouement avec ce sentiment perdu, cette fascination curieuse de l’enfance, et pour peu qu’on y arrive, ça rend nostalgique : c’est comme se retrouver enfant assis au milieu d’une pièce remplie de livres, de cassettes ou de DVD, au milieu d’un monde d’adulte idéalisé, plein d’aventures palpitantes et de terres inexplorées. Voilà, c’est un exercice qui demande ce genre de curiosité enthousiaste. Alors pour présenter ce dernier opus, il faudra malgré tout être un peu sérieux et informatif bien que ce soit contre-intuitif, parce que, malgré la richesse des propos et des contextes, ce n’est pas l’ambition intellectuelle qui nous reste, plutôt quelque chose comme une vague impression poétique et une certaine mélancolie, comme toujours avec Wes Anderson, due sans doute au travail nostalgique de ce renouement avec les illusions perdues.

The Pheonician Scheme Benicio Del Toro Wes Anderson

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La Phénicie est une région antique de la côte méditerranéenne orientale. Elle correspond à l’agglomérat de plusieurs cités millénaires telles que Byblos, Sidon, ou Tyr (Liban actuel), mais aussi Cition sur l’île de Chypre. Cet endroit est devenu le symbole d’une identité proche-orientale indépendante des influences latines, européennes et arabes, et visant à dépasser les dissensions religieuses de la région. Le choix d’inscrire l’action de The Phœnician Scheme dans ce contexte géographique n’est de toute évidence pas innocent, mais rappelons que cette dénomination régionale est tout à fait anachronique, c’est donc sans doute aussi paradoxalement une manière de se détacher des considérations contemporaines. Choisir l’évocation de cette civilisation phénicienne, c’est de fait, s’inscrire dans un pan presque mythologique de l’Histoire et ces scènes d’un outre-monde polythéistes qui reviennent périodiquement dans le film renforcent cette impression poétique de conte historique.

Or ce qui frappe d’abord, ce n’est pas la poésie. The Phœnician Scheme raconte le combat acharné d’un homme d’affaires richissime, Zsa-Zsa Korda, incarné par Benicio Del Toro qui fait son grand retour chez Wes Anderson. Une lutte, donc, pour regagner sa domination économique sur le marché phénicien suite à des sabotages qui attentent à ses projets et à sa vie. Je le présente à dessein par le bout le plus ennuyeux, parce que l’ennui est une chance, dans son genre. Cela dit, qui ira au cinéma pour voir un ultra-riche négocier avec ses partenaires le rachat d’un gouffre financier ? Pour convaincre de dépasser cet ennui intelligent, je pourrais dire que dans The Phœnician Scheme, l’érudition de l’image répond parfaitement à l’érudition du propos, l’image ambitieuse témoignant parfaitement du contexte ambitieux des affaires. Je pourrais affirmer que le capitalisme vorace qui travaille la région est ainsi mis en image pour mieux affirmer autre chose, pour mieux dépasser le règne du profit, tout ça c’est évident, redondant. Et puis on ne va pas voir un film pour ses prétentions humanistes ou d’érudition. De plus, toute cette érudition vient avec son lot d’impertinences, mais ce sont les impertinences d’une pensée exigeante et obsessionnelle, un genre de zèle qu’on regarde avec curiosité et respect. Décrire, la substance qui succède à l’ennui ici, c’est difficile. Ce serait décrire, comme souvent dans l’œuvre de Wes Anderson, un tas d’enjeux entremêlés — esthétique, moral, éthique, spirituel, politique — sous-jacents, implicites mais décomplexés, disons plutôt abordés l’air de rien, perdus dans un monde codifié aux relents aristocrates ; au fond, ce qu’on trouve derrière l’ennui, c’est l’univers signature de Wes Anderson avec quelques mutations significatives.

The Pheonician Scheme Benicio Del Toro Wes Anderson

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Le rapport à la mort chez Wes Anderson, dont l’enjeu était surtout esthétique et narratif, fait partie de ces mutations. Si dans Asteroid City (2023), The Grand Budapest Hotel (2014), ou The French Dispatch (2021), on utilisait le vide laissé par le décès d’un personnage comme point narratif presque initial — la mort comme point de départ — et c’était une espèce de fatalité scénaristique et scénographique, là, dans The Phœnician Scheme, on ne laisse pas la nostalgie, ce vide, s’installer ni narrativement, ni esthétiquement. La fatalité a disparu : on échappe sans cesse à la mort, ou peut-être meurt-on à répétition ? Ainsi le visage qu’on donne à la mort quand elle vient nous prendre n’est plus si singulier, unique ? Paradoxalement, c’est aussi un long-métrage très violent, laissant une place significative à l’action, le sang est versé, c’est graphique, aussi une mutation dans le cinéma de Wes Anderson. La trace que laisse la mort derrière elle prend une autre forme : ce n’est plus la nostalgie, l’hommage, ou l’héritage qu’elle entraine ici, c’est quelque chose de plus organique, à l’image du sang. Cela dit, cette nouvelle dynamique sanglante ne transcende pas à elle seule l’ennui premier, le prosaïque apparent de la trame financière. Là où la poésie s’accomplit en partie, c’est avec cette mutation du rapport à la mort qui s’incarne particulièrement derrière l’idée du gouffre financier. On pourrait se dire que la chose est simple : quelque chose s’est effondré, ou a été saboté, bref, cette chose a laissé un trou, et ce trou il suffit de le remplir de la matière qui a disparu. Mais quand un marché s’effondre, qu’est-ce qui a disparu ? Quelle est cette terre qui s’est envolée ? De l’argent ? Des actionnaires ? Des matériaux ? Quelle est cette échelle qui dévalue jusqu’au vide, qui provoque la disparition pure et simple de ce qui meurt en elle ? A l’échelle organique, on ne laisse pas un trou quand on meurt, la mort ne précède pas le vide, elle précède un autre état de la matière. Mais pour l’entité imaginaire d’un marché spéculatif c’est tout autre chose, le vecteur n’est pas la matière, le vecteur, c’est la valeur, et sur cette échelle-là, c’est bien l’inexistence qui succède à la mort. Après le trépas, c’est bien le gouffre. Une échelle de valeur, quoi qu’on mette derrière ce mot, c’est par définition un système absolu n’admettant pas d’existence en dehors de sa réalité verticale, contrairement à l’échelle organique. Cette lutte du personnage de Zsa-Zsa Korda pour conserver ou retrouver la valeur qu’il est en train de perdre sur le marché vient résonner étrangement avec la lutte qu’il mène parallèlement, sa lutte organique toute relative pour sa survie qu’il aborde avec un flegme horizontal. Ainsi, peu à peu, l’impression poétique se dessine sur le spectateur, bien aidée par le symbolisme de l’image. Le paradoxe se nourrit d’un nouveau contraste. Ainsi la lutte pour la vie n’est pas une lutte pour la valeur ? Ou peut-être que c’est sa valeur d’humain que Zsa-Zsa Korda essaie de reconstruire à travers la métaphore financière ?

Trois protagonistes du film The Pheonician Scheme dans le cockpit d'un tout petit avion, tous alertes.

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Wes Anderson, qui a l’habitude de mettre la mort en scène, de présenter un dernier visage parfait face à elle, avec sa scénographie millimétrée, ses cadres fixes, les expressions tranquilles de ses personnages intemporels, charismatiques, dignes, il se met ici un peu tout seul au défi : et si, au lieu de l’éloge funèbre, au lieu de ce qui succède à la mort, je montrais, cette fois, la lutte qui la traverse ? Et si, au lieu de la valeur, cet absolu cruel, qui allait de pair avec la noblesse des personnages, je prenais cette fois comme vecteur la matière, pour me satisfaire un moment de son méprisable relatif ? Un relatif qui donne une liberté sans pareille aux personnages, de pouvoir s’agiter dans une urgence vitale, et, même si la mort est toujours présente, de ne pas figer trop vite leurs visages par peur de donner une grimace à la postérité. Pour revenir plus concrètement au cinéma de Wes Anderson, c’est la liberté de salir un peu son cadre immaculé, de laisser l’action perdurer, de laisser Jsa-Jsa survivre et s’adapter, de choisir l’imperfection de l’action au détriment de la perfection du décor. C’est donc aussi un film d’action, un style cher au cœur de cette rédaction, et si cette première tentative de s’ouvrir à ce genre reste frileuse, parfois maladroite et peut-être involontaire, c’est amusant de voir Wes Anderson s’y essayer, tout en gardant la dignité et la sensibilité de ses personnages, cette noblesse qui donne un charme mélancolique constant à ses œuvres.


A propos de Thomas Sekulic

De ses jeunes années passées à Paris, l'on ne retiendra rien. La paresse aura bientôt recouvert de son lierre l'entièreté du corps blanc, et c'est la barbe truffée de feuilles qu'il entre au salon du monde littéraire. Au cinéma, il guette l'avènement d'une nouvelle foi, en lui. À chaque projection, une nouvelle initiation, une nouvelle suspension d'incrédulité. Il ère, le coeur ouvert à ces dieux faits d'image et de musique, souverains sur des fauteuils rouges. De la salle obscure, il sort apostat, ou, plus rarement, disciple. Vous l'aurez compris, oisiveté oblige, avec lui, pas de méta-analyses pointues, rien que cet abandon lyrique à la contemplation.

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