Josiah Allen et Indianna Bell ne nous sont pas inconnus. Leurs précédents courts-métrages venus d’Australie avaient déjà su capter l’attention par une maîtrise notable du huis clos, une utilisation très précise du sound design, et des dialogues oscillant entre légèreté trompeuse et tension palpable. Avec You’ll Never Find Me, leur premier long-métrage — proposé en exclusivité sur Shadowz et projeté au Méliès de Montreuil avec une présentation de votre serviteur samedi 24 mai 2025 — les deux cinéastes reprennent les ingrédients qui ont fait leur singularité mais les développent avec une ampleur nouvelle. Attention spoilers.

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Mobil-home-invasion
Tout commence dans un mobil-home avec un postulat d’une grande simplicité : alors qu’une violente tempête fait rage, une jeune femme trouve refuge chez un vieil homme. Deux personnages seulement — interprétés par Jordan Cowan et Brendan Rock, déjà présents dans les courts-métrages du couple de cinéastes — et un unique décor. Une formule minimaliste, presque théâtrale, que Josiah Allen et Indianna Bell parviennent pourtant à étirer avec maîtrise sur plus d’une heure et demie. Si le film tient aussi bien, c’est en grande partie grâce à son travail sonore, d’une précision remarquable. Le bungalow, plongé dans la pénombre, devient un espace d’incertitude permanente. Tout ce que nous ne voyons pas, nous devons l’imaginer. Les murs humides semblent suinter d’un malaise physique, comme une extension de l’inquiétude des personnages. À l’extérieur, le monde est réduit à un flux sonore : pluie battante, éclairs successifs, gémissements du vent, grincements métalliques. Ces bruits participent à la fois à l’hostilité du cadre et à la construction d’un imaginaire du hors-champ, aussi angoissant qu’insaisissable. Ce lieu est-il réel ? La tempête est-elle naturelle ? Sont-ce des sifflements que j’entends ou des chuchotements ? Et ces bruits, là, dehors… Une vieille poutre malmenée par le vent, ou les griffes d’une créature plus inquiétante ?

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Autant de questions que la mise en scène s’amuse à semer dans notre esprit, sans jamais livrer de réponse trop tôt. Le spectateur se trouve alors investi d’un rôle actif : celui de l’enquêteur malgré lui, condamné à scruter chaque mot, chaque silence, chaque regard pour tenter de démêler le vrai du faux. Le vieil homme est-il un prédateur dissimulé derrière une politesse maladroite ? Ou bien le récit s’apprête-t-il à faire de cette jeune femme l’élément inquiétant de l’équation ? Rien n’est jamais certain. Lorsque le propriétaire du mobil-home lui offre un verre, lorsqu’elle raconte comment elle a été prise dans la tempête, ou encore lorsqu’il évoque ses souvenirs à travers les objets poussiéreux de son intérieur, chaque échange devient un terrain miné. Les visages sont souvent filmés en gros plan, pour nous permettre d’y déceler le moindre doute. On soupèse les intonations, on guette les faux pas, on tente désespérément de savoir qui joue un jeu, et surtout, lequel. Bref, notre cerveau turbine autant que la tempête dehors — et ce n’est pas pour nous déplaire. Durant cette phase d’enquête, le film prend son temps : il épouse presque le temps réel, permettant à la tension de s’installer avec une lenteur calculée, organique. Rien ne presse, et c’est précisément ce qui rend la montée du malaise si efficace. Pendant plus d’une heure nous sommes immergés dans les échanges entre les deux protagonistes, contraints de les interpréter. Une expérience parfois éprouvante, tant le silence et l’ambiguïté pèsent sur chaque parole, mais qui constitue aussi, paradoxalement, la partie la plus captivante du long-métrage. Le véritable défi du film survient après cette montée en tension initiale : le moment où il faut, enfin, livrer des réponses. Et là encore, You’ll Never Find Me fait preuve d’une rare intelligence.

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En apparence, le récit semble s’orienter vers une figure bien connue du cinéma d’horreur — celle du tueur misogyne, reclus, rongé par ses obsessions. Cette idée prolonge les thèmes des précédents films du duo, qui s’intéresse souvent aux dynamiques d’oppression entre les hommes et les femmes, et à comment briser ces cycles. Une piste classique, presque attendue lorsque l’on observe la prémisse du film, et qui nous semble tout d’abord décevante. Mais c’est dans son exécution que le film se distingue. Plutôt que de simplement révéler ce twist, Allen et Bell choisissent de nous faire glisser, insensiblement, dans l’esprit malade de leur antagoniste. Sa psyché finit par coloniser l’espace du film lui-même : ce que nous voyons, ce que nous entendons, tout passe désormais par le prisme de sa folie. Les plans se débullent, les repères spatiaux s’effritent, le montage devient nerveux, presque chaotique, et le travail sonore se fait de plus en plus oppressant. Cette bascule sensorielle ne fonctionne pas seulement comme un effet de style : elle reconfigure toute notre lecture du film. Ce qui nous paraissait étrange, incohérent ou vaguement surnaturel — l’humidité persistante, les bruits inquiétants, l’ambiguïté des dialogues — trouve soudain un autre sens. Le vrai point de vue, celui que nous suivions sans le savoir, est celui de cet homme depuis le début. Et avec cette révélation, le film se referme comme un piège — pas uniquement sur ce personnage, mais également sur nous. Une idée d’autant plus satisfaisante que l’on ressent la souffrance et la désorientation de ce personnage – misogyne et violent – et que l’on se retrouve à être heureux de voir son environnement mental se détériorer. Cette fin surprenante confirme les impressions que nous avaient laissé les précédents films du duo. Ils réussissent à faire de grandes choses avec un petit budget et un concept risqué. Allen et Bell cultivent une forme de minimalisme sensoriel, où chaque élément — lumière, son, rythme — est dosé avec une précision quasi chirurgicale. On sent chez eux une volonté de renouer avec un certain artisanat du suspense, plus proche de l’expérience mentale que de la surenchère spectaculaire. Le film ne cherche pas à tout dire, ni à tout expliquer : il préfère travailler l’ambiguïté et faire confiance à l’imagination du spectateur. Reste à savoir si le duo poursuivra dans cette veine ludique — ou s’il osera à nouveau nous surprendre. Une chose est sûre : on les attend, désormais, avec attention.
