Nos carnets de bord continuent de fleurir après les festivités : focus sur les jours 7 et 8 du festival de Cannes 2025.

© « Urchin » de Harris Dickinson Tous Droits Réservés
Jour 7 : Alpha Bêta
Après un week-end de festivités où l’activité du festival de Cannes bat son plein, nous voilà fins prêts à entamer une deuxième semaine. Si par fins prêts, on entend sous perfusion de cafés Nespresso distribués gratuitement comme chaque année dans le palais des festivals, et cumulant en quelques jours une dette de sommeil mirobolante qui aura sans nul doute un impact négatif sur notre espérance de vie… Comme pour souligner le caractère décadent de ce rythme cannois, le temps se dégrade, et on semble se préparer à une averse aux proportions bibliques. Cette fois-ci « le vent se lève » n’est pas une référence au film de Ken Loach récompensé par la Palme d’or en 2006, mais bien la crainte de voir toutes les installations temporaires des plages et de la croisette – affiches, drapeaux, pubs, verres, autant d’éléments faits pour un plein soleil – disparaître dans une grande bourrasque. Les signes précurseurs étaient là : ce weekend, un des grands palmiers de la Croisette s’est effondré au petit matin, blessant un festivalier au passage. Quand on vous le dit qu’en dessous des cocktails, des projections, des rendez-vous à la plage et des tapis rouges, c’est dangereux le festival de Cannes.

© « Les aigles de la république » de Tarik Saleh
Avant que la tornade surgisse et nous emporte comme Dorothy loin, très loin de ce Kansas de la côte d’Azur qu’est la Croisette, on reprend le fil des visionnages. Aujourd’hui des gros noms sont attendus dans la compétition. Dans l’après-midi, c’est Tarik Saleh qui présente son nouveau film Les Aigles de la République, troisième volet de sa « trilogie du Caire » après les impressionnants Le Caire Confidentiel (2017) et La Conspiration du Caire (2022). Trois récits sur la ville du Caire, trois récits sur l’Égypte, son régime, ses intrigues politiques, la corruption qui y a cours. Surtout trois longs-métrages qui doivent filmer la capitale égyptienne et sans jamais pouvoir s’y rendre, Saleh et son équipe ayant eu l’interdiction dès le premier opus. C’est quoi du coup, filmer une ville qu’on n’a pas le droit de filmer, que l’on doit « reproduire » au Maroc ou en Turquie ? C’est d’abord pour Saleh filmer des systèmes, des institutions. Celle de la police, celle de l’université islamique al-Azhar dans ses deux précédents films : dans Les Aigles de la République, ce que filme Tarik Saleh est peut-être plus trouble. Centré autour du personnage de George Fahmy, grande star du cinéma égyptien, le réalisateur est tenté un instant de décrire un genre de star system. Cette vedette, acteur populaire quelque part entre la légende française Alain Delon et le culte acteur turc Cüneyt Arkin, vieillissant, encore séduisant, divorcé, une starlette au bas mot deux fois plus jeune que lui au bras, passe de tournages en cocktails en tapis rouges, dans une vie somme toute facile. Et puis les imbroglios politiques commencent, lorsque menacé, Fahmy se voit contraint de participer à un film de propagande à peine voilé, en incarnant le président Al Sissi dans un biopic aux relents nationalistes. Si ce rôle le met dans un premier temps dans une position favorable, Fahmy se retrouve rapidement mêlé à un complot qui le dépasse très largement. Sans révéler la finalité de ce complot, pour vous faire une idée de l’ampleur et du grotesque, imaginez donc un Delon période Comme au cinéma (si vous ne connaissez pas ce chef-d’œuvre de la chanson française, ouvrez vite un autre onglet sur Youtube pour découvrir ce qui ne peut être qualifié que comme un succulent ego-trip) partie prenante d’une conspiration qui aurait pour but de renverser la gauche plurielle de Jospin. Dans une trame politique nébuleuse, Tarik Saleh suit ce grand acteur, populaire, charismatique, devenir un pantin, un ballot de paille balayé par de puissants vents contraires. Autant polar que vanité parfaitement dépeinte, Saleh confirme son style de film en film, plus intéressé par les conséquences humaines d’une enquête ou d’une trame politique que par ses tenants et ses aboutissants.

© « Alpha » de Julia Ducournau Tous Droits Réservés
Deuxième film de la journée en compétition, c’est lundi soir le retour au festival de Cannes, après sa Palme d’or en 2021, de Julia Ducournau. Après Titane, qui aura beaucoup divisé les cinéphiles, jusque dans la rédaction de Fais Pas Genre où le film avait déjà fait l’objet de débats houleux, Ducournau présente donc à Cannes son troisième effort, Alpha. La bonne nouvelle c’est qu’Alpha sera peut-être le film qui mettra d’accord les défenseurs comme les détracteurs de Titane et Grave. La mauvaise, c’est qu’on s’accordera presque tous pour affirmer Alpha est raté quasiment en tous points. Dans des années 80 aux atours apocalyptiques, un fléau contamine la population. Se transmettant visiblement par les aiguilles ou par le sexe, cette nouvelle maladie transforme peu à peu les contaminés en pierre. Nul besoin de faire un dessin, Alpha lui aussi (après La Misteriosa Mirada del Flamenco à un Certain Regard) est une fable à peine voilée sur l’épidémie du SIDA. Alpha, jeune fille de 13 ans, se fait tatouer en soirée avec des instruments plus que douteux. Sa mère, qui n’aura pas d’autre nom dans le film que « maman », médecin traitant justement de nombreux patients infectés à l’hôpital, s’inquiète pour sa fille et sa potentielle contamination. C’est à ce moment que resurgit Amin, le frère de « maman », toxicomane et visiblement lui aussi contaminé. Tout ce petit monde essaye de vivre ensemble, dans l’attente des résultats d’analyse d’Alpha… Difficile devant ce film de ne pas être déçu, de ne pas sentir comme un grand déraillement, à presque tous les points de vue. Un scénario alambiqué, fait d’enchevêtrements temporels peu compréhensibles, de débuts de pistes non explorées, de personnages laissés au fur et à mesure sur le bas-côté (Finnegan Oldfield et Emma Mackey, quasiment relégués à de la figuration). Une image grise, laide, servant d’écrins à des choix visuelles douteux depuis l’écran titre, que ne sauvent pas quelques beaux plans (à la piscine, ou face aux malades de pierre par exemple). Une interprétation outrancière, cherchant du côté de la performance actor-studio calibrée pour gagner des récompenses. Surtout l’impression que ce tout n’amène qu’à des demi-résolutions ou des impasses. A l’image d’Eddington montré quelques jours plus tôt, on a l’impression avec Alpha d’être devant une grande métaphore, un grand truc théorique, où les personnages, le scénario, les décors, les dialogues, tout n’est en réalité là que pour nous délivrer par clés des messages finalement assez simples, voire attendus. Attention, on n’a rien contre un film à thèse, ou un film « cérébral », à l’unique condition qu’ils n’en oublient pas d’être des films.
Jour 8 : Classe contre classe
Huitième jour sur la croisette, la tempête est définitivement sur le festival de Cannes. La pluie est désormais installée et vient ponctuer les entrées et les sorties du palais des festivals. On apprend que la femme de Jeff Bezos est venue récupérer un prix philanthropique pour ses actions sur l’environnement sur un méga-yacht pompant les ressources énergétiques d’une ville de taille moyenne, c’est peut-être le karma.

© « Classe moyenne » de Anthony Cordier Tous Droits Réservés
Ça tombe bien car le premier film de la journée parle justement des riches et de leur voracité. En sélection à la Quinzaine des Cinéastes, Classe Moyenne, le nouveau film d’Antony Cordier, prend à cœur de rejouer en son sein une petite lutte des classes : dans le sud de la France, une famille très aisée s’installe dans leur résidence secondaire, gardé à l’année par un couple modeste. Alors que tout semble rouler pour un été paisible, un conflit éclate entre ces deux familles, ces deux mondes. Au milieu, Mehdi, le petit copain invité à rejoindre ses beaux-parents en vacances tente de faire le médiateur… Avec son quatrième long-métrage, et après un passage par la série avec l’excellente OVNI, Cordier sert une comédie noire, acide, méchante comme il faut. On ne s’étonne plus de trouver Laffite en père de famille snob et bourgeois absolument exécrable, ni Laure Calamy en femme prolo prête à l’implosion. Si le film ne brille pas par ses aspects formels, somme toute très classique, celui-ci se rattrape très largement par son sens du dialogue et sa manière de dessiner en peu de mots des personnages, de succulentes caricatures, notamment de cette famille bourge qui se croit « cool » et qu’un rien fait finalement basculer dans la raideur, l’intolérance, la méchanceté. Sous ses airs de comédie, Classe Moyenne finit par ailleurs par faire émerger des questions bien plus intéressantes qu’il n’y parait, jusque dans sa scène finale venant interroger avec malice la sincérité et même la capacité d’aimer, de ressentir chez des gens dont la vie ne dispose d’aucunes aspérités. Le titre même semble être un pied de nez, tant le film semble démontrer que cette « classe moyenne » n’existe pas, qu’elle ne peut pas exister, qu’un entre-deux entre ces grands bourgeois et cette famille prolo est proprement impossible.

© « Eleanor the great » de Scarlett Johansson Tous droits Réservés
Côté Sélection officielle, aujourd’hui est présenté dans la section « Un Certain Regard » du Festival de Cannes le premier long-métrage de Scarlett Johansson, Eleanor the Great. Cette section est d’ailleurs cette année un véritable tremplin pour les acteurs en transition derrière la caméra, puisqu’on y retrouve également Kristen Stewart avec Chronology of Water, et Harris Dickinson avec Urchin. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le premier film de Johansson surprend. Fait notable, elle n’y joue pas. C’est souvent, et parfois malheureusement, la condition sine qua none des célébrités pour faire financer leur projet personnel. Ici, la Eleanor du titre est campée par une actrice nonagénaire, June Squibb et c’est surtout par son sujet que le film surprend en effet, suivant les pérégrinations d’une femme âgé, veuve, vivant depuis 10 ans en Floride avec sa meilleure amie, veuve elle aussi. Toutes deux juives, Bessie est une survivante de l’Holocauste, quand Eleanor ne l’a pas vécu. A la mort de sa meilleure amie, Eleanor revient à New York pour vivre avec sa fille. Se retrouvant par hasard dans un groupe de parole pour les survivants de la Shoah, celle-ci ment, et finit par faire sienne l’histoire de son amie Bessie : mensonge qui, évidemment va prendre des proportions intenables. Ce qui étonne surtout avec Eleanor the Great, c’est que malgré ses facilités de scénario, malgré le côté mélo qui s’installe dans le dernier tiers, renforcé par des arrangements musicaux très présent, le long-métrage réussit à nous emporter. D’abord dans ses premiers instants par de très bonnes saillies comiques, grâce au personnage d’Eleanor, ce genre de vieille dame qui, passé un certain âge, ne s’encombre plus des limites et de l’étiquette. Le film laisse peu à peu cette veine de comédie pour se concentrer de plus en plus sur l’émotion, et sur l’improbable duo formé à l’écran par la nonagénaire June Squibb et la jeune Erin Kellyman. Eleanor the Great n’est vraisemblablement pas le plus grand film présenté à Cannes cette année. Ses situations de quiproquo nous sont familières, sa mise en scène « dans les clous », quelque part entre un Woody Allen teinté d’une touche d’indé américain à la Sundance reste académique, et on pourrait lui reprocher son feel good un peu « bon sentiment ». Mais quelque part là-dedans la sincérité et la simplicité du projet ne peuvent qu’emporter l’adhésion. C’est peut-être aussi, au cœur d’un cinéma américain qui a perdu ses films du milieu, entre l’indé et le blockbuster, que la fraicheur de ce projet nous touche, sans casting mirobolant, sans franchise, sans Tom Cruise s’attribuant pour la énième fois le rôle de sauveur du cinéma. Un film simple, dans ce que cela peut avoir de plus réjouissant.


