Durant le festival de Cannes 2025, l’équipe Fais Pas Genre ! reprend son désormais traditionnel carnet de bord : inauguration des trois premiers jours !

© « La misteriosa mirada del flamenco » de Diego Céspedes Tous Droits Réservés
Jour 0 : Born to run
Vendredi, 6h58. Le festival de Cannes commence dans 4 jours, mais la bataille commence maintenant. Rivés sur leurs écrans, des milliers de festivaliers attendent fébrilement l’heure fatidique. 6h59. C’est le moment où on tente de ne plus cligner des yeux, de peur de manquer LE moment. 7h00. Ça y est la guerre est déclaré, on rafraîchit frénétiquement le site de la billetterie du festival, dans l’espoir de décrocher une place pour les premières séances. Comme souvent on repart le plus souvent déçu, éberlué de la vitesse à laquelle le message « Complet » s’affiche à l’écran. On retentera sa chance le lendemain matin, à 7h, dans une adaptation cannoise du mythe de Sisyphe. Le concert des plaintes sur cette maudite billetterie se relance pour une nouvelle année.
Jour J. Parfois, un heureux miracle arrive. Cette année, on arrive à s’infiltrer presque par effraction dans le gala d’ouverture du Festival. Le costume froissé par la valise sort, le nœud pap retrouvé au fin fond d’un tiroir refait surface. Juché au balcon de la grande salle du palais des festivals, la cérémonie commence bientôt, prière d’éteindre les téléphones portables. Laurent Lafitte, maître de cérémonie cette année arrive sur scène et lance ce qui sera la direction artistique de cette soirée : tisser un lien entre pratique artistique et engagement politique. Laffite évoque ainsi nombre d’acteurs engagés de Richard Gere à Adèle Haenel. Ce sera ensuite le tour de Juliette Binoche, abordant notamment la situation en Palestine. Si on peut se réjouir d’un certain engagement cette année lors de la cérémonie -au contraire des années précédentes ou cet aspect était particulièrement policé – il semble toujours particulièrement délicat de parler inégalités et injustices dans l’une des villes les plus riches de France. Le moment de la performance musicale arrive, cette année en forme d’hommage au grand David Lynch. Devant des images de Sailor et Lula (Palme d’Or 1990), Mylène Farmer chante une chanson inédite, à l’image de l’immense cinéaste qui l’a inspirée, éthérée, étrange. Une mélodie nappée d’une voix féminine, comme beaucoup des titres qui habitent les films et la série de Lynch, Julie Cruise en premier lieu.
Le moment hommage amène sur scène quelques légendes du cinéma : Robert de Niro recevant une Palme d’or, Di Caprio la remettant. Après un discours des plus élogieux de Léo, c’est Robert qui prend la parole. Comme si le prix ne l’intéressait pas tant que ça, ce dernier remercie rapidement le festival pour ce prix, puis embraye sur un discours portant sur les menaces faites à la démocratie partout dans le monde, et tout particulièrement aux États Unis. Est-ce que De Niro a accepté ce prix uniquement pour pouvoir faire ce discours ? C’est une hypothèse tentante. Enfin, dernier invité surprise de la soirée, Quentin Tarantino déboule en fin de cérémonie, déclare le festival ouvert, et repart tout aussi vite en nous offrant un gros mic drop.

© « Partir un jour » de Amélie Bonnin Tous Droits Réservés
Après la cérémonie c’est enfin le film d’ouverture qui démarre. Cette année ce sera Partir Un Jour d’Amélie Bonnin. Premier long-métrage, après un court portant le même titre, on y suit Cécile, chef cuisinière auréolée d’une victoire à Top Chef, ouvrant son restaurant qu’elle espère 3 étoiles dans une quinzaine de jour. Si cet événement stressant ne suffisait pas, Cécile apprend qu’elle est enceinte et que son père a fait un AVC. Elle doit alors rentrer dans son patelin pour visiter ses parents, tenant depuis des années un relais routier. Sur place elle retrouve Corentin – interprété par un séduisant Bastien Bouillon à mèche peroxydée – son ami d’enfance, son crush d’adolescence. Elle est partie, il est resté. Elle est désormais ce qu’on pourrait appeler une transfuge, passée d’une bourgade perdue et des parents petits commerçant à chef parisienne étoilé. Amélie Bonnin choisit de traiter son sujet par le biais de la comédie musicale, en intégrant à la narration un panorama assez exhaustif de la chanson populaire française allant de Michel Delpech au tube incontournable de Kmaro. Le projet pourrait peut-être se confondre avec cette bande son : des chansons que tout le monde connaît, des chansons qui rassemblent. Et pourtant, sous ses faux airs de comédie légère « réconciliatrice » à la Nakache-Toledano, le film est plus grave qu’il n’y parait. Si effectivement toute la salle se dandine en cœur en entendant Juliette Armanet et Bastien Bouillon entonner Femme Like You, la réconciliation par cette bande son populaire, que d’aucuns pourraient presque qualifier de « beauf », se heurte en réalité au réel. Parce qu’au fond Partir un Jour est une chronique de la réconciliation impossible. Oui, on ne part pas fâchés, mais on part aussi sur une belle scène en suspens, actant le fait que ces deux mondes qui se retrouvent l’espace de quelque jour sont irrémédiablement fragmenté. Le monde urbain, bourgeois représenté par Juliette Armanet, n’est plus congruent avec celui, plus populaire et rural de ses parents ou de son amour de lycée. Le renouveau de l’idylle entre deux potes d’adolescence ne peut pas tenir, la cohabitation avec la famille non plus. En fin de compte il ne manquerait à la bande son du film que Born to run de Bruce Springsteen, relatant à sa manière la rupture avec son milieu et son New Jersey natal. Partir un jour amorce ainsi plutôt de belle manière cette nouvelle édition cannoise, en reprenant d’ailleurs la manière de traiter la comédie musicale initiée par un autre film d’ouverture cannois, l’immense Annette (Leos Carax, 2021) portant la chanson plutôt du côté de l’interprétation que de la performance, quitte à avoir des voix non professionnelles voire quelques fausses notes.
Jour 1 : Je t’aime à l’italienne
Après une nuit de festivités d’ouverture rythmée au son de Kmaro, on commence cette première journée de projections dans les sélections parallèles du Festival. Direction la Semaine de la critique d’abord, avec Rietland, de Sven Bresser. Premier film néerlandais débarquant à Cannes depuis plus de 10 ans, Rietland nous emmène dans la campagne des Pays-Bas avec Johan, fermier/coupeur de roseaux de profession. Un jour, celui-ci retrouve au milieu d’un champ une jeune femme assassinée. Bouleversé, il cherche une réponse à ce meurtre mystérieux. Ce premier long-métrage a beau avoir un synopsis de pur polar, il n’en a pas du tout le rythme. Très contemplatif, il étend sa narration et s’intéresse plus au malaise provoqué par cette découverte choquante qu’à sa résolution. Bien que plastiquement irréprochable, on peine à rentrer dans ce concept et dans ce rythme. L’objet ressemblerait plus en fin de compte à L’humanité (Bruno Dumont, 1998) ou Memories of Murder (Bong Joon Ho, 2003), sans l’ampleur que ces deux films parviennent à déployer, sans toucher le vertige transcendant d’être confronté au mal ou à l’horreur.

© « La mort n’existe pas » de Félix Dupour-Laperriere Tous Droits Réservés
Direction ensuite vers la Quinzaine des réalisateurs avec un film d’animation cette fois La mort n’existe pas, de Félix Dufour-Laperrière. Quatrième long-métrage du réalisateur québécois, La mort n’existe pas suit Hélène, jeune femme faisant partie d’un groupuscule préparant un attentat contre un couple de riches propriétaires. Au moment de passer à l’action, celle-ci hésite et laisse ses camarades mourir. Fuyant dans la forêt, elle rencontre à nouveau Manon, l’une de ses camarades qui lui propose un choix : partir et fuir ou retourner en arrière, avoir une chance de retenter une seconde fois cet assaut qui a échoué. Dans cette errance dans la forêt, Hélène est confrontée à ses fantômes, à ses doutes, à ses convictions. Film d’animation ambitieux, La mort n’existe pas déploie une imagerie saisissante, unique, allant de la rêverie onirique à l’horreur. Sur le papier, son propos est loin d’être inintéressant, se questionnant tour à tour sur le sens de la radicalité politique, ses conséquences positives ou négatives, sur le chaos et sur les doutes qu’elle peut engendrer. Malheureusement, malgré ses visuels saisissants le film pâtit de ses dialogues, didactiques et redondants. Ce dialogue constant entre Hélène et Manon semble étouffer le récit, ne pas laisser de place aux images et aux visions mystérieuses qu’il propose.
Pour clôturer cette première journée, la dernière section parallèle du festival, souvent la plus radicale et la plus ambitieuse, l’ACID. Et si définitivement il y avait un film radical et ambitieux dans ce premier jour cannois, c’est bien L’Aventura, de Sophie Letourneur. On sait depuis longtemps maintenant que Sophie Letourneur est l’une des cinéastes contemporaines les plus singulières, et son nouveau film vient définitivement nous le prouver. L’aventura poursuit la démarche initiée par la réalisatrice avec Voyage en Italie (2023). Dans le premier film, on suivait le couple incarné par Letourneur elle-même et son mari à l’écran Philippe Katerine partir pour un voyage de couple en Italie. Dans ce second volet, c’est toute la petite famille qui se retrouve cette fois pour un voyage en Sardaigne. Outre les personnages que l’on retrouve, c’est surtout la démarche très singulière de Letourneur, poussé ici encore plus loin qui fait le lien entre les deux films. Letourneur créée avec ce diptyque un genre très particulier, en intriquant fiction et réalité de manière toujours plus poreuse. Le long-métrage se base ainsi sur les véritables vacances de la famille Letourneur, dont les souvenirs ont été consignés au fur et à mesure. Mais surtout, ces moments de « retour en arrière », où l’on peut voir cette famille tenter de se rappeler les événements ayant marqué leur périple sont également présents à l’écran, fragmentant ainsi la narration dans un va-et-vient constant entre le récit vécu, le récit raconté, et les trous, les différences, les erreurs qui se sont immiscées entre les deux. Il n’y aura pas ici d’événements particulièrement marquants, pas de grandes péripéties dantesques, juste une tentative de rendre compte de la manière la plus juste possible le quotidien d’une famille en vacances : gérer un enfant turbulent, s’écharper doucement sur le choix du restaurant, des engueulades sans éclats pour fixer le programme de la journée, acheter un maillot de bain trop petit, regretter d’avoir pris une pizza plutôt qu’une autre. La radicalité de Sophie Letourneur vient surtout de cela : l’abandon d’une narration classique faite de rebondissement, d’une caractérisation de personnage bien cerné, d’un genre fixé. Chez Letourneur tout est dans tout, tout se rabat sur tout. Chaque personnage est ainsi simultanément touchant et agaçant, chaque situation dramatique et burlesque, chaque moment trivial et épique.
Jour 2 : Dialogue avec Fatima

© « Left handed girl » de Shih-ching Tsou Tous Droits Réservés
Deuxième jour de compétition cannoise, les premiers « c’est la Palme d’Or » commencent déjà à fuser. En attendant il reste beaucoup de films à voir, et toujours trop peu de temps. En attendant, retour à la semaine de la Critique avec le deuxième film présenté dans la sélection Left Handed Girl de Shih-Ching Tsou. Un premier long-métrage taïwannais par l’une des proches collaboratrices du dernier réalisateur palmé en date, Sean Baker. On y suit une mère et ses deux filles revenant à Taipei après avoir vécu à la campagne pendant quelques temps. Autour du stand de street-food d’un fourmillant marché nocturne, ce noyau familial doit faire face à cette nouvelle vie. Shu-Fen, la mère, tente difficilement de joindre les deux bouts, I-Jing la grande sœur ayant dû abandonner ses études peine à trouver sa place et un travail stable, alors que I-Ann, la petite sœur, gauchère poussé par son grand-père à ne pas utiliser sa main gauche, se retrouve persuadée d’être dotée du « bras du diable ». Si le scénario de Left Handed Girl ne semble pas si original, l’énergie du film est communicative et galvanisante. Surtout, il possède une grande qualité qui semble être un point commun à bien des œuvres remarquables lors de cette nouveau festival de Cannes : une capacité à ne pas s’imposer de bornes bien définies. Left Handed Girl, montrant une famille confrontée à de grandes difficultés financières, pourrait parfois avoir les atours d’un drame social. Mais il pourrait tout aussi bien être, avec son sens de l’absurde, être une des plus attachantes comédies que l’on ait pu voir ces derniers temps – on pense notamment aux scènes portées par la plus jeune fille et à son suricate de compagnie. Tout à la fois coming of age et chronique familiale, le film monté par Sean Baker n’est pas parfait, mais emporte par son énergie et sa fine caractérisation de ses personnages et des situations.
Côté Un Certain Regard, on part cette fois au Chili, avec La Misteriosa Mirada Del Flamenco de Diego Cespedes. En plein désert chilien, dans une bourgade en déclin, se trouve un cabaret. Celuici est occupé par une galerie de personnages queer, menée par la doyenne Mama Boa. A la manière d’une « house » dans le milieu des ballrooms filmé dans le documentaire culte Paris Is Burning (Jennie Livingston, 1991), chaque membre de cette famille reconstituée, choisie, porte le nom d’un animal. Hélas de plus en plus, un mal semble les atteindre, un mal qui, selon les rumeurs, se transmettrait entre hommes, par le regard. Au sein de cette famille, Flamenco tente d’élever sa fille alors même que le mal la diminue de plus en plus… Evoquant par le biais du fantastique l’épidémie de SIDA, le premier film de Diego Cespedes aborde grâce à son récit en forme de fable tous les fantasmes, les discriminations qu’a provoqué la maladie au sein de la communauté LGBT. Quand le village traite les malades comme des pestiférés dont il ne faut surtout pas croiser le regard, le réalisateur parvient à mettre en image, à rendre tangible par cette trouvaille narrative le déni, l’aveuglement et l’invisibilisation des victimes du SIDA pour le reste de la société.
Place à la compétition maintenant, avec Dossier 137, le nouveau film de Dominik Moll. Stéphanie est enquêtrice à l’IGPN. Elle fait face, lors du mouvement des Gilets Jaunes, à de nombreuses affaires de violences policière. Lorsqu’elle doit enquêter sur le dossier 137, l’affaire va prendre une ampleur imprévue et va l’amener à la questionner sur le bien-fondé et l’efficacité de son métier. Ce film s’inscrit pleinement dans le mouvement lancé par La Nuit du 12 (2023). Le procédé est le même : partir d’un scénario de polar somme toute classique (un flic, une enquête qui va l’obséder et envahir sa vie), pour mieux le subvertir et y insérer, comme un cheval de Troie, une réflexion sur la forme même du polar, et surtout, en laissant peu de place à l’aboutissement et les résultats de l’enquête, à emmener le récit ailleurs. Dominik Moll continue surtout à s’intéresser à ce qu’est réellement le quotidien d’une enquête : des rapports, des demandes et des formulaires à remplir. Dossier 137 est ainsi un polar qui déglamourise le polar, qui tente d’aller à contre-courant de tous les polars, au cinéma comme à la télé, qui traitant le plus souvent le métier d’enquêteur de manière romanesque. En prenant cette fois pour objet l’IGPN, souvent très critiquée dans la société civile pour l’absence de résultats ou de sanctions fortes dans les cas de violences policières, le long-métarge est également une démonstration de l’absurdité amenant des policiers à enquêter sur d’autres policiers, sur des collègues, parfois des amis. Blocages par la hiérarchie, pression des syndicats de police : le film est moins l’histoire d’une enquête qu’une démonstration de l’impossibilité que celle-ci aboutisse.

© « Put your soul on your hand and walk » de Sepideh Farsi Tous Droits Réservés
La dernière projection de la journée est sans aucun doute la plus marquante. Deuxième entrée dans la sélection de l’ACID Put your hand on your soul and walk, de Sepideh Farsi, a été propulsé avant même sa projection par une actualité tragique comme l’un des films les plus importants de ce Festival de Cannes. Quelques jours après l’annonce de la sélection de l’ACID, Fatima Hassouna, photojournaliste palestinienne qui était l’objet de ce film documentaire, a été assassinée. C’est ainsi avec une émotion toute particulière que l’on visionne désormais ce documentaire, centré sur les conversations via appel vidéo entre Sepideh Farsi, la réalisatrice, et Fatima Hassouna. Il est ainsi particulièrement marquant de voir apparaître sur un écran de téléphone le visage de Fatima, souriante, malgré les difficultés traversées, la faim, les bombardements, la perte de proches, parlant avec espoir du futur de la Palestine. « Tout passera » dit-elle lors de l’un de ces appels. Aujourd’hui ces mots sont plus difficiles à entendre, alors que l’on doit constamment se rappeler que la jeune femme qui les prononce n’est plus. En attendant on se dit à quel point ce documentaire est précieux, qu’on a de la chance d’avoir accès à ces discussions enregistrées et montées par Sepideh Farsi et de pouvoir avoir un regard sur le quotidien d’une femme et d’une famille vivant au cœur de la guerre, tentant tant bien que mal de survivre. Ces échanges filmés de manière artisanale entre Sepideh et Fatima sont d’une grande richesse, et permettent d’aller outre la vision médiatique du conflit, de dépasser les simples chiffres de blessés ou de morts, et de plonger dans un quotidien, de partager un bout de vie, malheureusement bien trop court.
Jour 3 : Jeunes hybrides
Pour ce troisième jour à arpenter la Croisette, on continue de naviguer entre les sélections. Direction la Quinzaine des cinéastes d’abord avec President’s Cake, de Hasan Hadi. Dans l’Irak des années 90, encore sous l’emprise de Saddam Hussein, Lamia, une fillette de 9 ans est élevée seule par sa grand-mère. Lamia se voit confier la tâche de confectionner un gâteau pour célébrer l’anniversaire du président à son école. Partant à la ville pour trouver les ingrédients nécessaires, la journée de Lamia devient une véritable quête, lui exposant toute la difficulté et la cruauté des adultes qu’elle croise. Dans ce très beau premier film, on observe avec les yeux d’enfants le quotidien d’une dictature. Dans l’école, dans les rues, dans les maisons, le fantôme de Saddam Hussein plane partout, s’installe dans les quotidiens, pèse sur une population déjà pauvre. Le réalisateur ayant grandi en Irak pendant la guerre, on voit dans le récit de Lamia comme une volonté de montrer la dictature par des yeux enfantins, ne comprenant pas nécessairement le sens des paroles à la gloire de Saddam qu’on leur fait répéter à l’école, ni la violence qui s’abat sur une population déjà très appauvrie. Un très beau récit à hauteur d’enfant, dépeignant un pays et une époque rarement montré au cinéma.

© « L’inconnu de la grande arche » de Stéphane Demoustier Tous Droits Réservés
Côté Un Certain Regard, c’est L’inconnu de la grande arche, le nouveau film de Stéphane Demoustier qui est présenté. Celui-ci relate le rocambolesque chantier initié par Mitterrand de la construction du CICOM, qui deviendra la grande arche de la Défense que l’on connaît aujourd’hui. Architecte inconnu au bataillon, Otto von Spreckelsen est contre toute attente choisi dans l’appel à projet pour réaliser le bâtiment monumental. Sa vision : la création d’un grand cube ouvert, venant compléter la perspective des Champs-Elysées jusqu’à la Défense. Ce cube va néanmoins se heurter à bien des obstacles : la bureaucratie française, les contraintes techniques, le changement de bord politique au milieu du chantier. Ce rocambolesque récit pourrait faire l’objet de mille traitements. Et si les imbroglio politiques sont bien de la partie (notamment avec un Michel Fau campant François Mitterand), c’est par un autre biais que Demoustier choisit de parler de cette grande arche, celui de l’artiste visionnaire pris de court par la réalité et les tractations politiques. Le long-métrage n’en demeure pas moins agréable, mais cet angle d’attaque semble réduire l’ampleur politique qu’il pourrait avoir. En lisant le synopsis, on pourrait croire à un récit romanesque sur les politiques publiques comme sait le faire un auteur comme Aurélien Bellanger. En campant sur la figure de l’artiste intransigeant face au reste du monde, cette histoire hors du commun paraît se banaliser, ce trope ayant été déjà largement visité au cinéma.
Côté Semaine de la Critique, c’est Kika qui est présenté dans ce troisième jour. Premier film de la réalisatrice Alexe Poukine. Kika, assistante sociale à la caisse d’allocation belge, se retrouve prise au dépourvue alors qu’enceinte de son compagnon celui-ci meurt abruptement. Peinant à joindre les deux bouts et à trouver un logement pour elle et sa fille, Kika va chercher des moyens alternatifs pour gagner de l’argent rapidement. C’est dans un travail du sexe bien particulier, la domination et le BDSM, qu’elle va peut-être trouver un moyen de s’en sortir. La force majeure de ce film surprenant est sa volonté de changer de ton en permanence. Kika commence comme une comédie romantique, prend des airs de film des frères Dardenne, puis de comédie loufoque avant de faire place à un drame plus noir. C’est peut-être d’ailleurs un trait commun à beaucoup de « jeunes » réalisations cette année : un refus des limites classiques de la narration et de la mise en scène pour créer des oeuvres plus hybrides, plus libres, acceptant que dans toute scène, dans toute situation, s’entremêlent et se confondent humour, absurde, grotesque, sordide et tristesse.
