Yesterday


Le mal-aimé Danny Boyle s’aventure sur le terrain balisé de la comédie romantique (et fantastique), avec Yesterday (2019), mettant en scène une certaine vision de l’apocalypse : un monde sans Beatles.

Himesh Patel dans le film Yesterday

                                           © Universal Pictures

Love is all you need

Même s’il serait peu convenable de nier que le bonhomme a parfois commis des torchons, le mépris quasi-général qui entoure Danny Boyle ainsi que l’opprobre portée à sa filmographie demeurent une injustice difficilement justifiable. Souvent accusé de faire un cinéma à la mise en scène sur-sophistiquée et boursoufflée d’effets, le cinéaste paye probablement le succès fulgurant et surdimensionné de son Slumdog Millionnaire (2009), qui lui valu d’empocher huit Oscars dont celui du Meilleur Réalisateur. Si l’honnêteté intellectuelle guiderait les détracteurs du réalisateur, ils admettraient sûrement fissa que réduire Boyle à ce seul objet pillant les poncifs du cinéma bollywoodien, consiste surtout à occulter lâchement une filmographie riche en expérimentations. Car s’il y a bien une chose que l’on ne peut retirer au gars c’est qu’il a su se coltiner les genres, avec plus ou moins de réussite, certes, mais toujours avec un certain courage. Pour nous autres, amateurs d’un cinéma de genre(s) non balisé – au sens, qui s’aventure hors des sentiers battus – la carrière de Boyle est à bien des égards passionnante. Dès ses débuts, il bouscula le cinéma britannique en auscultant avec une verve satirique, une société gangrénée par la violence et l’argent dans son premier effort, Petits Meurtres entre amis (1994) puis dans le culte Trainspotting (1996), véritable film générationnel. Le succès énorme de ce dernier permit à Danny Boyle de « se faire un nom », Hollywood s’empressant alors de tenter de l’attirer dans ses filets. Il succomba vite à l’appât en signant, coup sur coup, une autre comédie noire – Une vie moins ordinaire (1997) – puis un film d’aventures – La Plage (2000) – immense succès public qui le consacre parmi les cinéastes à suivre. Attaché à son statut de réalisateur britannique, il mis ensuite en pause son idylle américaine pour participer au renouveau du film de zombie, dynamitant les codes de ce genre éculé avec l’excellent et impressionnant 28 Jours plus tard (2004). Tout au long du reste de sa filmographie, il s’attèlera à toujours essayer de se renouveler, imprimant son style sur de nombreux genre(s) : de la science-fiction avec le mésestimé Sunshine (2007), du survival avec le totalement azimuté 127 Heures (2010), du thriller psychologique avec Trance (2013), du biopic plutôt bien foutu de Steve Jobs (2015) et désormais une comédie romantique musicale nimbée de fantastique avec cet étonnant Yesterday (2019).

HImesh Patel et Lily James dans le film Yesterday

                                                      © Universal Pictures

S’il n’est donc pas étonnant de voir Danny Boyle s’aventurer sur un territoire qui lui était encore inconnu, sa collaboration avec Richard Curtis a quelque chose de peut-être plus inattendu. Si l’association paraissait sur le papier assez étonnante, elle n’en est pas moins excitante, tant on connaît le talent et la plume du second cité. En tant que scénariste, d’abord, Richard Curtis s’est affirmé comme le patron incontestable (et incontesté) de la romcom à l’anglaise, signant les scripts de certains des meilleurs représentants du genre  – Quatre mariages et un Enterrement (Mike Newell, 1994), Coup de foudre à Notting Hill (Roger Michell, 1999), Le Journal de Bridget Jones (Sharon Maguire, 2001) et sa deuxième suite – et réalisant/scénarisant trois classiques instantanés que sont Love Actually (2003), la comédie rock Good Morning England (2009) et un film aussi beau que brillant, bien que méconnu, qu’est Il était temps (2013). Ce dernier partage avec Yesterday la caractéristique commune d’être une comédie romantique au postulat fantastique. Dans Il était temps – préférons employer son titre original, About Time, bien plus poétique et en accord avec la dimension réflexive et quasi-philosophique du film – le jeune héros, Tim, incarné par Domhnall Gleeson, apprenait par son paternel (Bill Nighy), le jour de ses vingt-et-un ans, que depuis des générations, tous les hommes de leur famille ont le don de voyager dans le temps. Tim ne peut changer le cours de l’Histoire, la grande, mais détient néanmoins le pouvoir d’interférer dans le cours de sa propre existence. Il se sert alors de cette faculté pour séduire la belle Mary (Rachel McAdams) et contrevenir à ses errances et maladresses de séducteur looser.

Dans Yesterday, Richard Curtis ré-emploie, dans les grandes lignes, le même procédé, la même recette. Le héros, Jack Malick – la révélation Himesh Patel – est un musicien raté, peinant à percer, roulant sa bosse dans les bars miteux et les festivals de seconde zone. Seule sa meilleure amie et « manager », Ellie – une pétillante Lilly James, cœur avec les doigts – l’encourage à continuer coûte que coûte et à ne pas désespérer de voir un jour sa musique trouver écho auprès du public. Une nuit, alors qu’une coupure générale de courant éteint le monde un bref instant, Jack est renversé par un bus. Plongé dans le coma pendant un certain temps, il finit par se réveiller et constate peu à peu que le monde dans lequel il évolue désormais semble n’avoir jamais connu les Beatles. Jack décide alors de saisir sa chance en se ré-appropriant l’ensemble du catalogue du groupe de Liverpool, riche de nombreuses chansons aussi intemporelles que puissantes. DeYesterday à A Hard Day’s Night, de Let it Be à Something, Here Comes the Sun , Hey Jude, The Long and Winding Road ou Help, tous les grands classiques des Beatles deviennent alors les chansons de Jack Malick qui vit alors un succès aussi retentissant et déstabilisant que celui vécu par les Fab Four originaux au début des années 1960. S’il est souvent comparé à notre Jean-Philippe (Laurent Tuel, 2006) – dans lequel le héros incarné par Fabrice Luchini se réveillait dans une France qui n’avait pas Johnny Hallyday pour idole – cette variation anglo-saxonne touche à une forme d’universalité avec laquelle le long-métrage de Laurent Tuel ne peut rivaliser – n’en déplaise aux admirateurs du feu-rocker de Saint Barth’ – et s’adjuge un capital sympathie naturel, tant les chansons de Lennon et McCartney sont devenues des œuvres d’arts, entonnées et connues partout, et par tout le monde.

Himesh Patel dans le film Yesterday

                                    © Universal Pictures

Si Yesterday ne trahit pas l’étiquette de comédie romantique qui lui est naturellement apposée du fait de la seule présence de Curtis au scénario – le héros vit une romance désavouée, platonique et frustrante avec son amie Ellie – et reprend le canevas habituel des grands films musicaux – un inconnu qui devient subitement une star planétaire doit composer avec les affres étouffantes de la célébrité et la pression imposée par le milieu crasseux de l’industrie musicale – ce dernier est un peu plus timide quand il s’agit d’aborder les codes du fantastique et de la science-fiction. Le snap – pour faire référence au claquement de doigt du méchant de l’univers Marvel – qui propulse le héros dans un monde sans Beatles entraîne, par un effet domino évident, tout un tas d’autres disparitions. Curtis s’amuse donc à clairsemer ça et là son récit de références à d’autres évaporations, conséquences directes de la non-existence des Beatles. Ainsi par exemple, le groupe Oasis n’existe pas non plus dans cette réalité parallèle, une disparition que Jack juge « logique » tant le groupe des Gallagher doit à l’influence de John, Paul, Georges et Ringo. Néanmoins, ce jeu d’associations ludiques s’arrête à de simples évocations, de brèves blagues. Pourtant, cette logique vertigineuse d’un arbre généalogique de la création artistique avait un potentiel scénaristique immense. Car si Oasis n’existait pas, alors cela entraînerait certainement, par ricochets, une hécatombe dans l’ensemble du rock anglais contemporain, biberonné à Wonderwall. Plutôt que de questionner seulement l’impact des Beatles sur la musique, le long-métrage offre plutôt un très beau discours sur la pop culture et son influence positive sur le monde – recentrant la vraie noblesse du populaire qui donna pop, soit, celui d’un art qui appartient au peuple. Mieux, la malice de Richard Curtis combinée à celle de Danny Boyle donnent à voir une critique assez sarcastique de la ré-appropriation d’une culture populaire « saine » par des marketeux débiles, qui pensent le public aussi con qu’ils ne le sont eux-mêmes. Certaines séquences montrant Jack Malick essayer de convaincre, en vain, sa maison de disque d’appeler son album The White Album – on lui répond que ce n’est pas assez inclusif et discriminant, alors même qu’il est lui même un fils d’immigrés hindous, tout sauf pâle – ou Sgt. Pepper Lonely Heart Club Band, sont hilarantes, tant elles raillent le discours formaté des commerciaux, qui n’envisagent la musique que comme une marchandise et les chanteurs comme des labels, « élu produit de l’année ». Le chanteur Ed Sheeran, qui incarne son propre rôle, en prend lui-même pour son grade, tant on rit de sa bêtise à vouloir imposer une idiote modification de texte de l’une des plus belles chansons de McCartney – il veut renommer Hey Jude en Hey Dude.

Au delà d’un simple cri d’amour aux Beatles et à leur génie, Yesterday met donc une belle énergie à discourir sur l’impact positif de la culture populaire, son universalité, et sa capacité à lier les époques et unir les générations. En laissant traîner quelques références à la disparition d’autres piliers de la culture populaire – on apprend aux détours d’une séquence que dans ce monde-là, J.K Rowling est toujours une illustre inconnue, n’ayant jamais écrit la saga Harry Potter – et en invoquant dans le derniers tiers la nécessité que cette culture sanctifiée soit offerte, libre d’écoute, de visionnage, de ré-appropriation, Boyle et Curtis osent un anti-conformisme plus radical et courageux qu’il n’y paraît, tant la question du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle des œuvres d’arts, de toute nature, restent aujourd’hui un sanctuaire dont on ne peut discuter les modalités. Même s’il n’a pas pour projet de nier le génie des Fab Four, bien au contraire – l’hommage rendu par Jack Malick à ces derniers est bouleversant, tout autant que celui rendu plus spécifiquement à Lennon, lors d’une séquence aussi stupéfiante qu’émouvante, dont on taira les détails – Yesterday promeut une élévation du statut d’œuvre culte – ce que sont indéniablement les chansons des Beatles – à celui de patrimoine de l’humanité. Il s’agit sûrement là, du plus bel hommage que l’on puisse faire à ces quatre musiciens, qui, portés par le vent, offrirent au monde quelques unes des plus belles chansons qui soient. L’édition vidéo propose de prolonger cet hommage au delà du film lui même, offrant de nombreux suppléments :  12 scènes coupées, ouverture et fin alternative, commentaire audio de Danny Boyle et Richard Curtis, plusieurs featurettes sur les coulisses du film et de sa fabrication ainsi que trois live inédits au studio Abbey Road ! Une édition immanquable pour l’un des meilleurs films fantastiques de l’année disponible en Blu-ray, DVD et 4K UHD.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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