Immaculée


L’horreur religieuse fait encore des émules en 2024 puisqu’avant la sortie de La Malédiction : L’Origine (Arkasha Stevenson, 2024), c’est Immaculée (Michael Mohan, 2024) qui vient alimenter ce sous-genre que l’on dénomme : la nunsploitation. Des sœurs inquiétantes et des crucifix à gogo, n’en jetez plus, avec ce film porté par Sydney Sweeney, nous sommes en plein dedans !

Gros plan sur une le visage d'une jeune femme hurlant, couverte de sang dans le film Immaculée.

© Capelight pictures OHG

Les (pas trop) innocentes

Sydney Sweeney apeurée par la silhouette qui arrive en face d'elle ; la scène se passe de nuit, la jeune femme en chemise de nuit n'est éclairée qu'à la lueur de la petite bougie qu'elle tient dans ses mains ; issu d'Immaculée.

© Capelight pictures OHG

De Michael Mohan, nous ne savons pas grand-chose sinon qu’il réalise avec Immaculée son quatrième long-métrage après des passages remarqués dans les festivals de films indépendants du monde entier. Son dernier projet en date, The Voyeurs (2021), déjà avec Sydney Sweeney, avait tout de même atterri dans le catalogue Prime Video. Avec cette fois son actrice principale à la production, Immaculée semble lui faire prendre une nouvelle dimension puisqu’au vu du succès de cette dernière sur petits et grands écran, le film bénéficie d’une large distribution en salles assurée par Neon, concurrent presque direct de l’incontournable A24. Le long-métrage reprend à son compte ce que l’on pourrait considérer comme des poncifs du genre catho-horrifique et les transcende sur bien des aspects sans pour autant trouver l’équilibre idéal. Après une séquence introductive plutôt saisissante où une Sœur est capturée par quatre figures encapuchonnées, nous suivons Sœur Cecilia venue tout droit des États-Unis pour rejoindre un couvent en Italie. Après avoir fait ses vœux, un miracle se produit ; bien qu’étant vierge, Sœur Cecilia se retrouve enceinte. Évidemment, très vite, les choses tournent au vinaigre puisque l’heureux évènement attise autant la jalousie de certaines de ses consœurs que la surveillance des hommes gérant le couvent

Rien de bien novateur sur le papier, mais le cinéaste utilise ce point de départ relativement convenu pour déployer un vrai savoir-faire sur le terrain de la mise en scène. L’ambiance est travaillée avec un soin assez maniaque qui emprunte aussi bien aux classiques du genre qu’à M. Night Shyamalan. Dans sa gestion du tempo, de la lumière et des cadres, Mohan rappelle le réalisateur philadelphien à ses débuts, et il faut reconnaitre que la référence se prête habilement au propos du film. Tout ce qui ne concerne pas les scènes de peur à proprement parler est abouti. On regrette que le bât blesse quand le long-métrage met les deux pieds dans le plat de l’épouvante car les effets du cinéaste paraissent tout à coup éculés. Les sempiternels jump scares sont dégainés à la moindre occasion, venant saccager d’un même geste l’angoisse inhérente aux situations et le riche travail d’atmosphère exécuté jusqu’alors. Cela finit par rapprocher le film d’une quelconque production Blumhouse là où le début d’Immaculée promettait un parti pris différent. Pour autant, le long-métrage se montre assez radical dans sa manière d’illustrer la violence, lorgnant parfois vers le body horror brutal et sans complexe.

Immaculée se retrouve donc au carrefour d’un héritage comme celui des Diables (Ken Russell, 1971), d’une exécution parfois laborieuse et trop attendue comme un épisode de La Nonne (Corin Hardy, 2018) et d’une volonté manifeste de se glisser dans les pas de l’elevated horror à la Hérédité (Ari Aster, 2018). Ce dernier point est quasiment atteint puisque les quelques défauts n’annulent pas pour autant les mérites évidents du film, parmi lesquels on peut citer la qualité d’interprétation. Alvaro Morte, tout droit sorti de La Casa de papel (Alex Pina, 2017-2021), apporte tout son charme vénéneux au Père Tedeschi tandis que Dora Romano illustre tout à fait l’idée de la religieuse inquiétante et maléfique que l’on attend dans ce genre de cinéma. Mais surtout, Sydney Sweeney s’en sort avec les honneurs dans ce rôle taillé sur mesure – on rappelle qu’elle a elle-même initié le projet. D’abord étrangère au mal, elle quitte peu à peu son innocence pour endosser les attributs de la final girl vengeresse. Dans un final aussi cruel que violent, elle laisse exploser une rage qu’on ne lui connaissait pas. Elle devient alors le tour de force du film : la révélation d’une comédienne qui entend bien dépasser les cases dans lesquelles on comptait l’enfermer.

Plan rapproché-épaule, de face, sur Sydney Sweeney, avec un drap bleu délicat autour du crâne, ses cheveux apprêtés (bouclés) comme pour une cérémonie, mais son regard est absent.

© Capelight pictures OHG

Et c’est presque le propos du long-métrage que de parler du dépassement d’une condition établie pour soi et par les autres. Sœur Cecilia, bien qu’arrivant dans un couvent, se rend compte dès qu’elle fait ses vœux que les hommes ont la main mise sur ce qui se passe au sein de la bâtisse. Qu’il s’agisse du Père, du Cardinal ou du docteur, tous incarnent une facette de l’autorité masculine devant laquelle les femmes n’ont rien à dire et qu’à obéir. Notre héroïne, comme la Sœur dans la première scène jouée par Simona Tabasco, par le chemin qu’elle va suivre au long du récit, illustre ce soulèvement nécessaire et salvateur quitte à certainement choquer les plus coincés dans son dernier plan. En plus d’éviter le discours catho-réac qu’on a du mal à éviter lorsque Hollywood s’empare de l’imagerie religieuse – n’est-ce pas L’Exorciste : Dévotion (David Gordon Green, 2023) ? – en étant de manière bienvenue anticlérical dans sa façon de montrer l’artificialité d’un miracle, Immaculée dresse un discours pertinent sur la place de la femme dans la religion et au-delà. S’il ne réussit pas tout ce qu’il entreprend, le film de Michael Mohan se positionne dès lors comme une proposition visant le haut du classement de l’année 2024 en termes de film d’horreur.              


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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