Fargo (Saison 5)


S’il était bien un projet casse-gueule sur le papier, c’était bien ce projet d’extension au film Fargo (Joel & Ethan Coen, 1996). Et pourtant dix ans après son lancement, la série de Noah Hawley continue de nous impressionner avec cette saison 5 qui vient d’achever sa diffusion et qui effectue un vrai retour aux sources doublé d’une redoutable autopsie sur une Amérique au bord de l’effondrement moral.

Jon Hamm est torse nu, prenant un bain dans une cuve en bois, un chapeau de cow-boy sur la tête ; scène issue du film Fargo.

© Tous droits réservés

Make America Weak Again

Noah Hawley est un petit malin. Alors que personne ne misait un kopeck sur son projet de série anthologique autour du film des frères Coen produite par FX, il a su mettre le public et la critique dans sa poche grâce à une écriture incisive et une réalisation léchée. À ce titre, les deux premières saisons de Fargo sont des petits bijoux de noirceur comique. Si la saison 3 commençait à montrer des signes d’auto-caricature tout en maintenant un bon niveau, la saison 4 avait décontenancé par un parti pris beaucoup plus noir et grave. Mais qu’importe le ton, Hawley a toujours fait montre d’une volonté forte de dresser le portrait des États-Unis à travers les époques. Après avoir exploré les années 2006, 1979, 2010 et 1950, la cinquième saison de Fargo situe son action au plus près de nous, en 2019, comme pour affirmer pour de bon le propos global de la série, à savoir ce dessin de l’Amérique violente et bipolaire. Et quoi de plus pertinent que les années Trump pour ce faire ? Dorothy Lyon est une femme au foyer, détestée par sa riche et conservatrice belle-mère, qui un jour se fait kidnapper par Ole Munch et son complice. Alors qu’elle arrive à se défaire de ses agresseurs, elle tente de minimiser l’affaire mais sait que Roy Tillman, son ex-mari violent et shériff libertarien, est à ses trousses.

Jon Hamm en cow-boy sur son cheval, en contre-plongée dans la saison 5 de Fargo.

© Tous droits réservés

Il y a plusieurs niveaux de satisfactions dans cette nouvelle fournée d’épisodes de Fargo. La première, la plus primaire, est ce côté revenge movie qui convoque un héritage allant entre autres d’Œil pour œil (Meir Zarchi, 1978) à Kill Bill (Quentin Tarantino, 2003) et consistant à la vengeance pure et dure, satisfaisante pour le spectateur en quête de justice expéditive. Cette saison 5 s’achève plus subtilement que ça, mais joue tout de même sur des codes similaires mêlés à une lecture où metoo est passé par là. Le personnage de Dorothy, croisement de MacGyver et de Sarah Connor, est à ce titre dès le très maitrisé premier épisode un modèle d’écriture à qui Juno Temple donne toute sa puissance insoupçonnée. Et comme dans ce genre de fiction, un méchant cruel est nécessaire, Noah Hawley a la bonne idée de nous gratifier d’un Roy Tillman génialement interprété par Jon Hamm qui coche toutes les cases de la dégueulasserie crasse. Alors la série suit un cheminement dépouillé et somme toute assez classique voire prévisible – c’est d’ailleurs peut-être le seul défaut que l’on pourrait trouver à cette saison, bien que l’on comprenne la nécessité d’aller à l’essentiel, on y reviendra – et nous retrouvons avec grand plaisir la tonalité des premières temporalités de Fargo, après une quatrième saison plus sérieuse.

Jon Hamm et un jeune policier en uniforme échangent devant la jeep du sheriff couleur marron dans la saison 5 de Fargo.

© Tous droits réservés

Néanmoins le niveau de satisfaction ultime, celui qui permet d’excuser les quelques petites facilités, est bien sûr ce portrait au vitriol des États-Unis d’aujourd’hui où Roy Tillman est écrit comme un mini Trump assis sur son trône et appelant ses partisans à prendre les armes pour défendre ses intérêts. Fargo a toujours eu cette portée-là mais en choisissant une période qui nous est plus contemporaine que jamais, Noah Hawley se montre encore plus frontal. Ici des cowboys racistes agissent comme au temps de la guerre de Sécession, maltraitant aussi bien la Constitution que les femmes, faisant de l’Amérique une terre sans autre loi que la « divine ». Roy Tillman reprend d’ailleurs des phrases entières de Donald Trump quand il évoque des mexicains « violeurs » ou qu’il appelle les patriotes à s’insurger contre l’État fédéral, rappelant l’assaut du Capitole. Quand on voit ce personnage s’intégrer aussi bien dans l’univers des frères Coen, on se dit que Trump, candidat à l’élection présidentielle américaine 2024, aurait fait un grand antagoniste dans leurs films. En tout état de cause, la mention factice « d’après d’une histoire vraie », plaisanterie récurrente depuis le film Fargo, n’a jamais paru aussi plausible tant la réalité a prouvé qu’elle pouvait s’en approcher.

Juno Temple dans sa cuisine, tenant un rouleau à pâtisserie d'une main, et un taser de l'autre dans la saison 5 de Fargo.

© Tous droits réservés

Cette saison 5, après une saison 4 très masculine, met les femmes au cœur de son intrigue. À l’orée d’une époque où la parole des femmes victime d’abus et de violences en tous genre est enfin écoutée – même en France, on y vient, miracle ! – la pertinence de l’écriture de Hawley épate car Dorothy, son personnage principal, illustre de la plus belle des manières les traumatismes mais surtout la volonté des femmes de ne plus se laisser enfermer par leurs agresseurs. L’épisode 7 en est la plus belle des illustrations : avec un petit spectacle de marionnettes, il montre les mécanismes de l’emprise avec une simplicité et une efficacité confondantes. Un côté didactique qui n’alourdit pas le récit et qui, au contraire, renforce la brutalité de l’épisode suivant. Indira Olmstead, une jeune flic, jouée par Richa Moorjani, est une autre facette des affronts faits aux femmes puisque son mari est un pur égoïste ne se souciant pas d’elle et de ce qu’elle traverse. Aussi, Lorraine Lyon, la belle-mère de Dorothy incarnée avec une parfaite nonchalance par Jennifer Jason Leigh, femme milliardaire et puissante, illustre non sans dureté une figure féminine ayant probablement souffert de l’adversité masculine. Même certains hommes de la saison sont une sorte de conséquence de la masculinité toxique comme Gator Tillman, fils de Roy, interprété par un Joe Keery loin de son personnage sympathique de Stranger Things (Matt & Ross Duffer, depuis 2016), qui ne vit et n’agit que par l’exemple brutal et viriliste de son père.

Sam Spruell, au volant de son automobile, se tourne vers la banquette arrière, inquiet ; il est cadré en contre-plongée, de derrière le siège passager, dans une ambiance assez oppressive.

Ceci n’est pas Frances McDormand © Tous droits réservés

Cette salve d’épisodes, toujours admirablement mis en scène, traite en filigrane du motif de la dette. Lorraine Lyon a construit sa fortune de façon totalement cynique en rachetant les dettes des gens en difficultés financières et en s’enrichissant sur les intérêts ; Roy Tillman estime que Dorothy, s’étant extirpée de leur foyer au détriment du sacré de leur mariage, a une dette quasi religieuse à son égard ; Witt Farr, joué par Lamorne Morris, estime qu’il a une dette envers Dorothy puisqu’elle lui a sauvé la vie ; enfin Ole Munch, sorte de purificateur mystique vieux de 500 ans – ce qui confirme, après les fantômes de la saison 4, une porte ouverte au fantastique – est un homme à cheval sur la redevabilité des uns et des autres, se forgeant une ligne morale bien à lui que la conclusion de la saison viendra chambouler. Qu’elle soit morale, divine, financière ou familiale, la dette imprègne lai saison 5 de Fargo et renvoie à l’idée même d’héritage et de ce que l’on laisse derrière soi. Noah Fawley, dans sa dernière scène et pour la première fois depuis 2014, laisse entrevoir un certain optimisme quand il oppose à cette Amérique désespérée la notion d’amour et de pardon. Alors on se prend à rêver que le message soit entendu, que la réalité ne dépasse plus la fiction et que le choix de la raison soit fait aux prochaines échéances électorales du pays dans quelques mois…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

11 + dix-huit =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.