Polar Park (Saison 1)


Le paysage des séries en France est largement dominé par Canal+ et ses créations originales qui reviennent au cœur des discussions des sérievores. Qu’à cela ne tienne ; débarquée de nulle part et sans prévenir, la série Polar Park (Gérald Hustache-Mathieu, 2023) représente une belle surprise et entend bien remettre la chaine Arte au centre du jeu et à sa place de sérieux challenger.

Jean-Paul Rouve et Guillaume Goix en plein échange, assis sur un banc, devant une habitation jaune intense ; Rouve semble expliquer quelque chose avec intensité à Goix qui ne comprend pas tout ; scène de la série Polar Park.

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Un serial killer À Mouthe

Plan rapproché-épaule sur le visage pensif de Jean-Paul Rouve, dans un manteau d'hiver à capuche jaune, sous la neige ; issu de Polar Park.

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Arte nous a prouvé depuis longtemps son flair et ses capacités dans la production de séries sur la scène européenne avec des réussites franco-françaises telles que P’tit Quinquin (Bruno Dumont, 2014) et sa suite CoinCoin et les Z’inhumains (Bruno Dumont, 2018), Au service de la France (Jean-François Halin, Claire Lemaréchal & Jean-André Yerlès, 2015-2018) ou encore En thérapie (Éric Toledano & Olivier Nakache, depuis 2021). Alors que la série connait un nouvel âge d’or depuis l’avènement des plateformes SVOD, la chaine nous régale, tout au long de l’année, de créations d’ici et d’ailleurs qui n’ont parfois rien à envier aux géants américains. Polar Park est de ce genre de cuvées. Gérald Hustache-Mathieu, le créateur du show, nous raconte l’histoire de David Rousseau, auteur de romans policiers de gare à succès, qui revient dans son village d’enfance, le plus froid de France : Mouthe, dans le Doubs. Il compte en apprendre plus sur ses origines, mais au moment de son retour, une série de meurtres démarre. Il va alors retrouver l’inspiration et collaborer avec l’adjudant Louvetot pour élucider les mystères entourant toutes ces morts et ainsi démasquer le tueur : un point de départ somme toute classique qui va permettre à la série de trouver sa tonalité bien à elle, dès les premières minutes du premier épisode. Les origines de Polar Park sont assez surprenantes ; le cinéaste Gérald Hustache-Mathieu rejoue avec cette série les grandes lignes de son film Poupoupidou (2011) où nous avions déjà une association entre un écrivain et un gendarme, déjà ce cadre du Doubs et déjà le duo Jean-Paul Rouve et Guillaume Gouix. Il est assez rare, en France, de se permettre des variations en changeant son format pour développer son univers. Tonie Marshall l’avait fait, déjà sur Arte, en déclinant son long-métrage Vénus Beauté (Institut) (1999) avec la série Vénus et Apollon (2005-2009). Ici, Hustache-Mathieu solidifie son œuvre en éliminant tous les petits défauts de Poupoupidou pour faire de Polar Park une série solide.

Deux hommes en pleine neige, chapka et doudoune, ont l'air interdit et étonnés face à une clôture, dans la série Polar park.

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La première chose qui saute aux yeux au visionnage, ce sont les multiples références que le réalisateur nous propose. Twin Peaks (David Lynch & Mark Frost, 1990-2017) pour ce village hors du temps et de l’espace et sa galerie de personnages ; Fargo (Joel & Ethan Coen, 1996) pour ce cadre enneigé et cette tonalité mi-humoristique, mi-sérieuse ; Seven (David Fincher, 1995) pour sa structure rythmée par les meurtres ; et bien d’autres qu’il serait dommage de dévoiler tant elles sont liées intrinsèquement à la tournure que prennent les évènements au fil des épisodes. Toujours est-il que le cinéaste les manie à la perfection, donnant l’impression d’avoir digéré ces influences sans volonté de plagier et encore moins de se la jouer à l’américaine. Pour cela, il désamorce toute tentative de prise au sérieux par l’humour, distillé avec soin et pertinence, de ses situations comme de ses personnages. La collection de portraits – allant de l’adjudant Louvetot à Mme Poulidor en passant par Ulrich Becherel – assume un enracinement très français où les enjeux se créent aux abords d’un monastère ou d’une fromagerie. Cet équilibre entre une esthétique proche des productions américaines et d’un ton très franchouillard est l’une des plus belles réussites de la série qui n’est pas sans rappeler une autre magnifique série à l’humour ravageur, OVNI(s) (Clémence Dargent & Martin Douaire, 2021-2022). Comme ce récit sur la vie extraterrestre, les mésaventures de David Rousseau et de l’adjudant Louvetot empruntent allègrement à l’imaginaire des États-Unis pour mieux y faire un pas de côté et y développer un style propre. Formellement, là encore, l’influence américaine est très présente au détour d’un bar tout droit sorti de Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994). Alternant plans rapprochés au plus près de ses personnages et plans larges couvrant les étendues enneigées de Mouthe, les séquences poisseuses et lieux insolites, la mise en scène se déploie sans en avoir l’air, avec une grande force. Il faudrait visionner une seconde fois pour repérer les multiples détails dissimulés dans les scènes de crime comme dans les dialogues… L’autre grande force de Polar Park est indéniablement son casting. Jean-Paul Rouve retrouve David Rousseau, son personnage de Poupoupidou, avec un plaisir communicatif. Ce personnage très égocentré lui sied à merveille tant l’acteur a acquis avec les années une certaine gravité. Ici, il la mêle à un tempo comique faisant mouche à chaque fois. Dans la démarche du cinéaste consistant à franciser à tout prix une enquête aux accents hollywoodien, Guillaume Gouix de son côté excelle. En cartésien souvent mis à mal, Louvetot doit jongler en permanence entre son intégrité et ce jeu de piste qui le dépasse. Il subit l’histoire et Gouix lui confère une humanité et une vulnérabilité désarmante, tout en répliques qui tuent et en visages désabusés. Dans les quelques scènes qu’ils partagent, Rouve et Gouix font montre d’une alchimie dingue que l’on aimerait retrouver pour d’autres saisons encore. Le reste du casting est parfait : India Hair en fan un peu flippante, Firmine Richard en commandante à la ramasse, Pierre Lotin en débile profond, le grand Féodor Atkine dans un rôle surprenant, etc… Gérald Hustache-Mathieu a misé sur une distribution de gueules pour faire vivre ce village improbable.

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Polar Park se permet même le luxe de rester haletante de bout en bout grâce à une intrigue policière certes, parfois capillotractée, mais toujours passionnante et cohérente. Une véritable enquête là où la série aurait pu se reposer sur ses éléments comiques pour dérouler sans s’en soucier. Le tueur s’inspirant de peintures célèbres pour mettre en scène ses méfaits rend les mises à mort littéralement graphiques, et permet un discours assez meta sur l’art. Le personnage de Rousseau, romancier à succès mais à court d’idées, est alors comme un poisson dans l’eau dans ces réflexions artistiques, et devient une porte d’entrée sur une autre idée, celle de l’inspiration. Que vaut le réel face à la fiction et inversement ? C’est ce genre de questionnement que vient nous proposer la série sans crier gare. De plus, la quête personnelle du héros vient apporter une véritable profondeur à l’ensemble puisque sa recherche d’identité vient humaniser un personnage qui aurait pu être condamné à sa seule fonction d’apprenti-enquêteur. La série a donc plusieurs couches de lectures qui ne viennent jamais se parasiter entre elles. Et quand vient le temps des résolutions, forcément un poil déceptives, le show se permet d’arrêter sa course effrénée pour nous inviter à regarder les choses différemment. Les chamans, les employés de bibliothèques, les chanteurs, les réceptionnistes d’hôtel… Autant de personnages haut en couleurs faisant de Polar Park une ode à la différence, à la folie douce et à la singularité, et une totale réussite dans l’univers sériel français. 


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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