True Detective : Night Country


Après cinq longues années d’absence, True Detective, la mythique série créée par Nic Pizzolatto en 2014, est enfin de retour ! Si les saisons 2 et 3 avaient déçu, il fallait, pour Issa Lopez, la nouvelle showrunner, définitivement renouer avec le succès total de la première enquête. Alors mission accomplie pour Night Country et son nouveau duo de vraies détectives ?

En plongée, Jodie Foster, vue de dos, étale sur le sol de nombreuses photos qui servent à son enquête ; plan issu de la série True Detective : Night Country.

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Holy Dead On Ice

Jodie Foster en tenue de shériff consulte son téléphone portable, surprise et inquiète dans la série True Detective : Night COuntry.

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Quand elle est sortie en 2014, la série True Detective a épaté le monde tant par la qualité de sa réalisation que par la richesse de son scénario qui empruntait plus à la littérature mythologique qu’à l’imaginaire du genre policier. Les interprétations de Matthew McConaughey et de Woody Harrelson y étaient également pour beaucoup. Série anthologique oblige, les saisons suivantes allaient suivre d’autres enquêteurs dans des affaires différentes. Et dès la seconde histoire, le public fut décontenancé : finis les Rois Jaunes, les flats circles et disgressions philosophiques, bonjour les projets autoroutiers, la corruption, la politique. Bien que très imparfaite – elle a été écrite en un an quand la première saison a bénéficié de plusieurs années de réflexion – elle a tout de même des qualités liées à son casting et son ambiance inimitable. Avec la saison 3, Pizzolatto a souhaité revenir aux origines en proposant une nouvelle affaire poisseuse à la temporalité éclatée. Encore une fois, la série est identifiable tout de suite grâce à cette atmosphère caractéristique, mais au bout du compte cette troisième histoire s’est révélée assez anecdotique bien que sous-estimée. En bref, seule la toute première saison aura su marquer les esprits. Alors quand Issa Lopez, une réalisatrice mexicaine qui a marqué les esprits avec Tigers Are Not Afraid (2017), vient reprendre le flambeau de Nic Pizzolatto parti vers d’autres projets, c’est avec une certaine excitation que l’on aborde cette quatrième saison sous-titrée Night Country. En effet, le créateur du show ayant peut-être fini par vampiriser sa propre création, du sang neuf allait pouvoir apporter un nouveau regard bienvenu. Le retour de Jodie Foster à l’enquête, plus de trente ans après Le Silence des agneaux (Jonathan Demme, 1991), était aussi un gage d’optimisme.

L’histoire est typique de ce que l’on attend d’un True Detective : les inspectrices Liz Danvers et Evangeline Navarro doivent enquêter sur la mort de huit scientifiques de la station de recherche Tsalal, en Alaska, en pleine nuit polaire. Au cours de leur investigation se mêleront symboles mythologiques, entreprises véreuses, esprits et racisme ordinaire. Autant le dire d’emblée, tout le charme et l’identité de True Detective sont bien présents, et ce dès les premières minutes où le générique, assuré cette saison par Billie Eilish – avec son lancinant Bury A Friend – retentit. L’idée de situer l’action en Alaska lors d’une saison où le jour ne se lève pas, à des années lumières de la Louisiane poussiéreuse et moite, est un choix fort qui imprime immédiatement une identité propre à cette nouvelle enquête, et qui permet d’accentuer le labyrinthe dans lequel se trouvent les personnages puisqu’on ne sait jamais à quel moment de la journée se déroule l’action que l’on est en train de suivre. Cette perte de repères, accentuée par les tempêtes de neige et des horizons imperceptibles, est bénéfique à un récit qui prend le temps de se déployer quitte à se répéter parfois et perdre le spectateur. Et comme les saisons qui l’ont précédées, True Detective : Night Country nous offre à voir un monde désolé où l’espoir et la bonté n’existent plus. Ce nihiliste à l’extrême est synthétisé dans le personnage de Danvers, jouée par une Jodie Foster des grands jours. Incapable d’aimer, elle nuit à tous ceux qu’elle approche et finit par devenir presque aussi toxique que ceux qu’elle traque. Le binôme de fortune qu’elle forme avec Navarro, incarnée par l’ancienne boxeuse Kali Reis, fonctionne sur une dynamique classique du duo d’enquêteurs, à l’instar de la première saison. Un buddy movie mais avec un humour très pince-sans-rire, où s’ajoute une galerie de personnages troubles et bien campés par Fiona Shaw, John Hawkes ou le jeune Finn Bennett.

Deux policiers font le tour de cadavres pris dans un gros blocs de glace, au beau milieu d'une patinoire pour hochey sur glace ; scène de True Dtective : Night Country.

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Quand on consulte les retours spectateurs, on constate que des reproches sont essentiellement tournés vers un supposé wokisme. Rendez-vous compte : on y voit un couple lesbien et des personnages amérindiens, pas du tout représentatif de la société d’aujourd’hui dans cette région des États-Unis ! Plus sérieusement, les gens s’agacent que le duo de flics soit 100% féminin, oubliant que dans les saisons 1 et 3, les duos étaient 100% masculins, et que les femmes ont le droit d’intégrer les rangs de la police américaine depuis un peu plus de cent ans. D’un point de vue plus artistique que conservateur, on pourrait reprocher deux ou trois choses à cette nouvelle saison, et pour cela, nous sommes obligés de divulgâcher deux ou trois éléments. D’abord, le fan service. S’il y a bien une œuvre qu’on aurait pu penser étrangère à cette méthode popularisée par le genre super-héroïque, c’est bien True Detective. Et pourtant, dès les premiers épisodes, True Detective : Night Country n’a de cesse de vouloir nous faire des appels du pied en dissimulant çà et là des easter eggs, clins d’œil à la première saison. Cela va de la plus évidente comme la fameuse spirale à la plus tortueuse comme le lien de parenté entre un fantôme et le personnage de Matthew McConaughey ou la famille Tuttle. Ce n’est pas bien grave dans la mesure où cette saison 4 se suffit à elle-même, mais cela vient à la fois parasiter le visionnage et nourrir des fantasmes inutilement et dénaturer les symboles que la première saison avait installés. Ensuite, l’enquête n’avance pas toujours à un rythme convenable, faisant même régulièrement du sur place dans une variété de décors très limitée. Lors des quatre premiers épisodes, il faut se coltiner des couloirs de dialogues pas toujours utiles pour finalement pas grand-chose. Enfin, les dialogues justement manquent cruellement d’ampleur. Là où Nic Pizzolatto nous avait habitués à des échanges savoureux où le personnel et le philosophique se mêlent en une phrase, les conversations entre nos deux héroïnes sont peut-être plus triviales et répétitives.

L’élément le plus curieux demeure cette dimension fantastique qui est effleurée de plus en plus à mesure que la série approche de sa conclusion. Si la première saison nous avait fait douter à certains moments en distillant quelques notions imaginaires, il était clair pour le spectateur qu’il était ancré dans le réel. Le moteur de True Detective : Night Country devient alors de démonter un à un les aspects les plus irréels auxquels nos héroïnes font face ; ce qui n’est pas inintéressant sur le papier puisque liés aux croyances des peuples amérindiens, mais ce qui crée un léger déséquilibre dans le pacte qui nous unit à cette série depuis dix ans. D’autant que jusqu’au dernier plan, la série laisse planer un mystère quelque peu inutile… Alors finalement, on se dit que la malédiction de True Detective restera sa première saison. Parfaite et intouchable, elle demeure un modèle d’enquête – influençant même le cinéma, à l’instar de Reptile (Grant Singer, 2023) – qui dix ans après sa sortie, rend de facto toute nouvelle tentative déceptive. Le show est sur ce point moins constant qu’une autre série anthologique sortie au même moment, Fargo (Noah Hawley, depuis 2014), bien qu’on puisse relativiser : même la saison 2, la moins appréciée, reste une série bien au-dessus de la moyenne. Et Night Country est aussi une réussite à plus d’un titre dans un paysage sériel pourtant très riche. De par sa richesse visuelle bien que moins cinégénique que la saison originelle, de par la qualité de son interprétation et le mystère de son enquête, cette nouvelle salve d’épisodes est une proposition solide et passionnante qui interroge autant notre humanité que la société dans laquelle on vit. Suffisamment pour que l’on se surprenne à attendre une nouvelle saison, dans un autre recoin glauque des États-Unis. Et c’est bien là le point positif de cette saison 4, avoir su relancer la machine avec une histoire aux frontières du fantastique, où l’Homme sera toujours un loup pour l’Homme…


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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