Les années de plomb • Vol. 3


Elephant Films trace sa route dans le paysage sombre et excité du poliziottesco, le polar amoral italien. Les Années de plomb volume 3 nous offre ainsi trois policiers acerbes, violents, et surprenants : La police a les mains liées (Luciano Ercoli, 1975) Magnum Special 44 (Stelvio Massi, 1976) et Les Féroces (Romolo Guerrieri, 1976).

Un musicien de rue traîne son piano sur roues le long du port, suivi par un petit chien dans le film Magnum Special 44, vendu en coffret Les années de plomb volume 3.

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Alors que pendant des années, le poliziottesco est resté un genre marginal on ne peut plus mystérieux – condamnation culturelle pour son message politico-social si décrié ? – on commence à ne plus compter les sorties depuis une paire d’années. C’est à Elephant Films que doit revenir non pas l’exclusivité (Le Chat qui Fume, Artus Films ou Studio Canal s’y étant mêlés de belle manière aussi) mais le prestige du nombre, ayant déjà consacré plusieurs objets à ces films policiers italiens gouailleurs, outranciers, et ayant un rapport franchement relatif à la morale et à la beauté de l’être humain. Encore haletants de la plongée dans le rude cinéma de Fernando Di Leo via sa Trilogie du Milieu et peu de temps après la brillante édition d’un inédit de notre cher Ruggero Deodato, Deux flics à abattre (sorti en août dernier) l’éditeur pachyderme propose un coffret Blu-Ray/DVD/livret contenant trois productions : La police a les mains liées (Luciano Ercoli, 1975) ; Les Féroces (Romolo Guerrieri, 1976) ; Magnum Special 44 (Stelvio Massi, 1976). Les Années de Plomb volume 3, telle qu’est vendue cette compilation, embarque le spectateur dans des itérations d’un poliziottesco en négociation avec ses propres codes, se démarquant, chaque film à sa façon, des usages et reproches un peu trop prompts que l’on pourrait faire au genre. Comme on dit souvent : ce n’est peut-être pas, ou plus, si simple.

Un jeune homme en larmes, de bon matin ,tient quelqu'un en joug en pleine rue avec un revolver, dans le film La police a les mains liées disponible dans le coffret Les années de plomb volume 3.

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La police a les mains liées (1975) inaugure le tour d’horizon, s’emparant d’un fait divers marquant des Années de Plomb et consideré comme son point de départ : l’attentat néofasciste à la bombe de la Piazza Fontana à Milan en 1969. Tandis qu’en 69 l’explosif a causé une déflagration dans une banque, le long-métrage de Luciano Ercoli place l’attentat dans un hôtel réunissant des invités du monde entier pour une conférence. Le poseur de bombes, un jeune héroïnomane très anxieux, a tenté de faire machine arrière au dernier moment et bien que le concierge de l’établissement ne se soit pas saisi de son avertissement, avec ce geste le criminel s’est fait remarquer par des témoins juste avant sa fuite. La chasse à l’homme s’opère alors, d’abord par hasard, via le Commissaire Balsamo qui croise l’individu dans un bus sans le faire exprès puis perd sa trace. Puis par le Commissaire Rolandi, et le Procureur Di Federico parachuté sur l’affaire au vu d’une réputation d’intraitable… La polizia ha le mani legate est à notre humble avis le plus faible élément de cette trilogie compilée par Elephant Films. Luciano Ercoli peine à donner de l’ampleur formelle à son récit, livrant une mise en scène assez impersonnelle et oubliable. Tout juste parvient-il, par instants, à se saisir d’un des motifs graphiques du film suggéré par le scénario – le verre optique qui sera la clé de l’enquête, par extension le jeu sur le reflet – au détour de quelques plans dont un particulièrement frappant, dans l’appartement des chefs mafieux. C’est sur ce point de l’élaboration scénaristique que La police a les mains liées est une expérience de poliziottesco plus digne d’intérêt. Son discours sur le système politique et judiciaire est dans le tout-venant du genre, cynique et pessimiste, non sans avec une certaine habileté (il y a un gros plot twist). Il s’illustre néanmoins dans la caractérisation des personnages : sans entrer dans trop de psychologie, un soin précis est porté à la personnalité des protagonistes majeurs. Le Commissaire Balsamo, personnage tragi-comique, est un flic de la brigade anti-vol épinglé par sa hiérarchie pour bévues, dragueur, et maladroit ; son collègue le Commissaire Rolandi redoutable d’intelligence, de sensibilité et de mesure, loin d’être caricatural ; enfin le procureur, étonnant caractère joué par Arthur Kennedy une tête bien connue du cinéma hollywoodien, incorruptible, lacunaire, qui prend une pastille de menthe « dès qu’il se concentre ». Loin d’être interchangeables avec d’autres personnages d’autres films potentiellement aussi interchangeables, La police a les mains liées remporte une partie des suffrages pour cette attention portée à ce qui manque le plus dans le genre : l’humain.

Un homme en pleine rue est dans le visuer d'un sniper (vue subjective) dans le film Magnum Special 44 proposé par Elephant Films dans Les années de plomb volume 3.

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John Saxon, visage bien connu des amateurs de genres (c’est notamment le papa de Nancy dans Les griffes de la nuit (1980) de Wes Craven ou l’agent littéraire de Ténèbres de Dario Argento en 1982) incarne dans Magnum Special 44 le Commissaire Jacovella aux prises avec la criminalité aveugle de la ville de Bari. Ses méthodes musclées faisant assez peu de cas des droits de l’homme et du citoyen, partisanes de la fin justifie les moyens, lui ont amené une hostilité de la presse. Le directeur du journal local Maselli cumule en effet les papiers dénonçant une police perçue comme brutale, voire corrompue, se saisissant notamment du fait que l’épouse de Jacovella refuse de témoigner au procès d’un mafieux – alors que si elle se tait ce n’est pas par intérêt, bel et bien à cause de menaces de mort. Un jeune bandit romantique, pris malgré lui dans un cambriolage qui évidemment tourne mal et durant lequel on compte des morts, devient ainsi l’objet d’une lutte entre Jacovella qui le cherche, et Maselli qui en vient vite à le couvrir, pour, selon lui, le préserver de ce que la police et/ou la mafia, pourraient lui faire. Toute la cruauté du scénario de Magnum Special 44 et l’intelligence amère de son propos réside dans les allers-retours qu’il fait entre un policier intègre au point de ne plus trop se poser de limites ; un journaliste si habité de sa vocation et de ses idéaux qu’il ne voit plus très bien la réalité et la complexité des situations ; et ce jeune fugitif terrorisé qui voulait juste s’offrir une belle vie avec son amoureuse et se retrouve jouet de forces d’influence qui le dépassent. Le film est une réflexion agitée sur l’équilibre des pouvoirs, presqu’un polar de philosophie politique dont l’ambition intellectuelle et émotionnelle est au-dessus de la moyenne du genre. Ainsi l’ouverture mélancolique du long-métrage avec un mendiant, sa carriole et son petit singe longeant le port sur une musique triste, est répétée à l’identique pour conclure, une heure et demie plus tard, un récit à l’issue tragique, dans laquelle les « vrais » méchants finalement, restent, tout au long du métrage et jusqu’à la fin, bien à l’abri. Magnum Surprise 44 est une belle surprise, particulièrement affûtée par la mise en scène de Stelvio Massi basée sur une esthétique de l’obstruction, du surcadrage.

Tomas Millian soucieux, perdu dans des pensées sombres, le bras posé sur le capot de sa voiture, tout près du gyrophare ; plan issu du film Les féroces proposé par Elephant Films dans le coffret les années de plomb volume 3.

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Les Féroces suit des marques plus habituelles, du moins à première vue. L’ouverture sèche sans générique nous jette sur le visage inquiet d’une jeune femme annonçant au commissaire interprété par Tomás Milián (acteur phare du poliziottesco) que son petit ami s’apprête à braquer une station-service avec deux copains et des armes non chargées. Le gradé en question met donc en place toute son équipe, autour du la station-service, prête à prévenir le braquage. Évidemment, les revolvers sont bien calibrés, l’opération capote, et des corps policiers s’effondrent sur le bitume, ayant péri sous les balles de ce trio composé de trois degrés de violence : il y a l’hystérique qui prend son pied ; l’entre-deux qui oscille entre le plaisir d’une violence aveugle et la culpabilité ; le dernier qui est comme pris malgré lui dans cette spirale. Car il va bien s’agir d’une spirale sous la forme d’une cavale semant les morts comme autant de miettes de Petit Poucet laissées à destination de la police. Liberi armati pericolosi (titre original) opère tel un lézard sauvage faisant a mue. Il est d’abord un polar brutal mal dégrossi compilant les codes les plus basiques de son genre. Portrait grossier d’une jeunesse présentée comme droguée, partouzeuze voire même homosexuelle (!) sans morale jusqu’à tuer des flics (LA hantise du poliziottesco), dont l’opinion politique se résumé à une vision carnavalesque de l’anticapitalisme – cette séquence de fuite où un des trois brigands jettent des billets en l’air en criant “Réalisez vos rêves stupides” – ironique puisqu’ils sont tous trois d’une classe sociale haute. Malgré les quelques pas de côté opérés par le scénario – la gradation de cruauté entre les trois personnages, le sermon du commissaire à leurs parents mettant en avant qu’ils ont la responsabilité première de ce qui se passe, à cause d’un « manque d’écoute » – Les Féroces roule comme sur les roulettes mal dégrossies, et plutôt jouïssives si l’on est client, du genre. Puis, le long-métrage se simplifie, se calme, se resserre, au sens plastique comme au figuré. L’intrigue zoome sur le triangle amoureux composé de deux des brigands, en relation homosexuelle plus ou moins voilée, et de la petite amie présentée au début. La cavale se teinte ainsi d’un marivaudage sombre duquel se rapprochent les policiers, et où des innocents, toujours, meurent. Le nihilisme, l’absurdité, pointent le boit de leur nez sur cette fuite en avant, tandis que les paysages deviennent de plus en plus désertiques. Romolo Guerrieri, très intéressant cinéaste de série B, laisse son projet initial se laissait dévoré par ce qui semble être son obsession de cinéaste, déjà observée dans son troublant western spaghetti Le Temps des vautours (1967) : des personnages s’écartent de la civilisation et atterrissent dans des lieux décharnés, à l’écart, désert, en ruines, dans lesquels ils vont perdre la vie ou échouer dans la plus totale amertume. En témoigne le beau plan final sur lequel déroule le générique des Féroces : le visage de Tomas Milian n’ayant pu empêcher un énième drame nihiliste, lui qui aura, tragiquement, passé tout le film à arriver en retard, après ceux qu’il poursuit. Un nouveau contact donc avec le travail de Guerrieri qui le place peut-être comme une des personnalités du cinéma d’exploitation italien les plus intrigantes à creuser les prochaines années, au gré des ressorties.

Elephant Films poursuit la recette gagnante de ces deux précédents coffrets “Années de Plomb” en proposant à la vente les trois longs-métrages en Blu-Ray, DVD accompagnés d’un livret signé Alain Petit qui insiste sur les éléments biographiques des participants à ses poliziottesci. Dans les suppléments vidéo, nous aurons un peu plus de place pour l’analyse filmique, via les interventions de l’auteur Romain Vandestichele et du responsable de la section Cannes Classics Gérald Duchaussoy sur deux des métrages. Se complètent des entretiens avec Lino Capolicchio et Valeria d’Obici (interprètes respectifs de Magnum Spécial 44 et La police a les mains liées) tandis que Les Féroces jouit lui d’un documentaire et d’une présentation du film par Stephen Sarrazin, enseignant et rédacteur. N’oublions pas les petites bandes annonces, et le bonus clin d’œil de l’éditeur : des jaquettes réversibles… Comme les notions de bien et de mal ?


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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