Le Chacal (1973)


En 1973, l’hollywoodien Fred Zinnemann met en images un roman de Frederick Forsyth et un épisode trouble de l’histoire de France, ces années où on a voulu tuer Charles de Gaulle. Elephant Films nous permet de découvrir ou de re-découvrir en Blu-Ray “Le Chacal”, traitement de l’affaire dans le mood des polars des seventies.

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Je ne sais pas pour vous, mais une chose peut m’agacer – voire m’agace, quasiment à chaque coup – quant à l’adaptation ou à la fictionnalisation de faits historiques ou encore d’un biopic : la question de la légitimité. Non pas qu’il faille nécessairement être concerné, de près de loin, par un sujet pour en parler le mieux, sinon il serait bien compliqué de continuer à faire des films sur Napoléon aujourd’hui (bien que Mamy semble très vieille, elle ne l’est tout de même pas assez pour ça). Mais il y a peut-être certaines choses de la compréhension, de la sensation qui ne peuvent être tout à fait retranscrites sans y avoir infusé d’une manière ou d’une autre. Ce bon sens, non exclusif – n’allons pas non plus interdire aux uns de mener des projets et autoriser les autres – les producteurs américains voire britanniques s’en branlent. Et on trouve ça normal puisque visiblement, personne ne  s’est vraiment outragé du fait que le biopic sur Mandela : un long chemin sur la liberté (Justin Chadwick, 2013) vienne de Hollywood ou que le récent Colette (Wash Westmoreland, 2019) ne compte pas un seul français ni derrière la caméra, ni dans la production, ni sur le scénario. En gros quand on est anglo-saxons, on peut parler de tout le monde et il ne faudra pas se surprendre si un jour François Mitterrand est joué par un Christian Bale vieillissant, tout comme il n’a pas fallu se surprendre que Versailles soit une série Canal certes, mais en grande partie anglophone jusqu’au rôle-titre. Je ne suis pas là en train de faire du patriotisme filmique mal placé, juste souligner que la mondialisation s’insinue jusque dans des recoins insongés du divertissement, oubliant peut-être que moi en tant que français, je ne suis peut-être pas la meilleure personne pour concevoir un biopic sur le Général Custer, qu’un Américain n’aura pas tous les éléments de la culture et de la vie sud-africaine pour faire ressortir la force de l’existence de Mandela, tout comme Colette est un personnage particulier de la littérature française dans une Belle-Époque tout aussi particulière pour nous autres frenchies (sur ce point, le fait que les Britaniques ont eu Jane Austen semble les faire penser qu’ils sont à même d’adapter les français du romantisme XIXème ou XXème style Musset, alors que c’est fort différent mais bon). Ainsi à l’occasion de la sortie en Blu-Ray du long-métrage de Fred Zinnemann Le Chacal (1973) chez Elephant Films, ma curiosité de cinéphile avait le couteau entre les dents.

Car le film de Zinnemann, adapté d’un roman du british (décidément) Frederic Forsyth spécialiste du roman d’espionnage, brode des événements fictifs depuis une base historique bien réelle et française : les velléités d’assassinat du Général de Gaulle alors que la Guerre d’Algérie, en 1962, touche à sa fin. Les membres de l’Organisation Armée Secrète, pro-Algérie française, tentent de tuer le Président de la République d’alors au Petit-Clamart mais échouent et les responsables sont condamnés ou à une lourde peine de prison ou à mort (ça c’est le fait historique réel). Mais l’OAS ne désespère pas et veut retenter le coup, cette fois en faisant appel à un véritable tueur à gage, spécialisé dans les homicides de personnalité politique, un tueur britannique dont le nom de code est Le Chacal (ça c’est le point de départ de la fiction). Tourné en 1973 par un vétéran de Hollywood qui a signé entre autres Tant qu’il y aura des hommes (1954) et l’un des plus grands westerns de tous les temps Le train sifflera trois fois (1952), Le Chacal est pour le coup une co-production franco-britannique dont la qualité est son défaut. Dans la veine des polars ou thrillers réalistes des années 70 dont French Connection (Willliam Friedkin, 1972) ou Les Hommes du Président seront un des fleurons (Alan J. Pakula, 1976), Zinnemann livre un film anti-spectaculaire, au ton aride, documentaire, ne lésinant pas sur la caméra portée et négligeant la moindre musique extra-diégétique. C’est là un signe que Fred Zinnemann a compris, lui le Hollywoodien, que le cinéma du Nouvel Hollywood est à un tournant esthétique et philosophique. Mais la sécheresse de son dispositif et de son scénario se retourne contre lui : on fait face à une succession de séquences, assez courtes d’ailleurs, sur l’avancée du tueur à gages et l’enquête des services de police après lui qui ne laissent aucun espace à ce qui ne touche pas à l’enquête, ni à créer une empathie particulière pour les protagonistes. On a affaire à une œuvre à la durée conséquente (2h20) qui fait trop un peu trop office d’illustration au détriment de l’émotion ou de la réflexion, quand bien même cette illustration est rigoureuse sur le plan de l’écriture et de la réalisation.

Elephant Films a concocté un combo DVD/Blu-Ray pour ce thriller historique dans lequel la figure du Général de Gaulle muette, presque symbolique vaut aussi l’intérêt. L’éditeur n’a pas tendance à négliger la qualité de la copie (qui permettra d’apprécier le grain réaliste de l’image et le traitement sec du son) ou les bonii et nous le prouve une nouvelle fois avec en vrac une bande annonce d’époque, un livret de 24 pages, une jaquette réversible avec l’affiche d’époque, deux courtes petites featurettes sympa sur le tournage en France, une galerie photo, un documentaire-entretien d’une quinzaine de minutes autour du long-métrage et enfin un entretien avec l’immense Michael Lonsdale – ce dernier joue le commissaire Lebel, traquant le tueur à gages, et qui aurait bien mérité un film rien qu’à lui tant ce policier terrien franchouillard et pourtant génial, est trop peu développé – bref avec tous ces suppléments, on a de quoi engraisser ce Chacal si on le trouvait trop mince.

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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