Croix de Fer


Au sortir de la rétrospective qu’il méritait enfin à la Cinémathèque Française, l’occasion de rappeler que Sam Peckinpah n’est évidemment pas que le cinéaste du western mais s’est aussi battu avec un autre genre, le film de guerre, avec un Croix de fer à son image : violent, mélancolique et irrévérencieux.

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Allons enfants de la patrie

A mon grand dam, il me faut accepter que la rétrospective Sam Peckinpah est bel et bien terminée, que ce soit à la Cinémathèque Française où dans toutes les salles qui ont profité de l’occasion pour balancer leurs propres copies. Après un mois d’obsession peckinpesque grave ayant certainement menée celle qui partage ma vie en HP si elle n’était point ancrée avec tant de solidité dans ses certitudes psychiques, j’aurais hélas raté beaucoup plus de séances que je n’en aurais vues, notamment les projections d’épisodes de séries TV (Broken Arrow, sur laquelle il débuta en tant que scénariste, The Rifleman) que le réalisateur signa dans sa jeunesse. Dans les abîmes sans fond de mes regrets je regroupe néanmoins les dernières forces qu’il me reste pour vous parler d’un des long-métrages que j’ai pu me farcir, Croix de Fer dont l’action se situe en 1943, une époque décidément pas très Croix-de-fer---David-Warner---Maximilian-Schellcool. Sur le front russe au moment où ça commence à sérieusement se barrer en couille pour les Allemands, le capitaine Stransky débarque au sein d’une unité démunie, persuadé qu’il pourra raffermir tout ça et au passage rafler la fameuse Croix de Fer qui est l’objet de toutes ses convoitises. Ses objectifs se heurtent à l’impétuosité anarchiste du chef de peloton, un sergent Steiner révolté contre toute forme d’autorité.

38 ans après une conception rendue houleuse par la fâcheuse tendance de son auteur à picoler plus que de raison (à sa décharge, il s’était mis (c’est véridique) à la boisson pour arrêter la C…C’est tout à son honneur), Croix de Fer n’est pas un chef-d’œuvre du genre, ayant les défauts de ses qualités (sur lesquelles nous reviendrons, notamment un manque d’homogénéité) mais il est impossible de dire qu’il n’est pas particulièrement singulier, d’abord dans sa vision des soldats allemands. Dénué de manichéisme, de morale dispensée par le camp des vainqueurs ou de diabolisation, le film prend le parti de ne faire aucune mention aux particularités nazies, que ce soit dans leur philosophie ou dans leurs actes (pas une seule allusion dialoguée à l’holocauste) et de n’aborder que des thématiques communes à toutes les nations en guerre : conflit hiérarchique, traitement des blessés de guerre (scène de la convalescence de Steiner expédiée mais assez dingue), présence de militaires cruels et de militaires justes, d’arrivistes et d’humanistes…Une posture qui permet quelques séquences extraordinaires comme celle où l’armée russe abat un de ses enfants soldats laissés en vie juste quelques minutes avant par un officier nazi clément, ou celle où le sergent Steiner laisse à la merci de femmes soviétiques le soldat allemand qui a abusé de l’une d’entre elles. Peckinpah a l’audace (maintes fois vue depuis, mais pas si courante alors) de montrer les soldats de la Wehrmacht en êtres humains, sujets aux mêmes questionnements intimes, aux mêmes conflits de valeur, face au non-sens et à la violence d’une guerre crasse qui embrase la terre et l’âme de quiconque. Avec Le temps d’aimer et de mourir (Douglas Sirk, 1958), un des plus beaux doigts d’honneur à la pensée manichéenne etsam_peckinpah__croix_de_fer_cross_of_iron revancharde qui mine parfois l’art et l’Histoire.

Ensuite, singulier par la patte de son réalisateur qui, même lorsqu’il filme un sujet dont il n’a de toute évidence pas grand-chose à foutre (Tueur d’élite, 1975) ne se libère jamais d’obsessions qui rendent sa filmographie à la fois passionnante et intemporelle. La patte Peckinpah n’est pas bienvenue dans l’intégralité de Croix de Fer, dont les scènes de violence au ralenti dénotent avec le ton très réaliste des autres séquences (l’aspect opératique qui fonctionne dans un genre aussi mythologisé que le western ne marche pas avec la même cohérence pour un film de guerre axé sur un palpable souci du réel)…Mais limiter son apport à la teneur visuelle serait négliger ce qui fait la force de son cinéma, allant mine de rien jusqu’au fin fond de ses personnages. Récit mélancolique collant au corps de ses protagonistes, Croix de Fer, à l’instar de La Horde Sauvage, présente des hommes dépassés, accrochés à leurs valeurs contre un environnement de plus en plus chaotique, comme pour en survivre. Le parallèle entre les deux long-métrages est explicite en songeant aux images fixes ouvrant le film de 1967 et clôturant celui de 1977, traduisant en substance que les personnages que nous allons suivre ou avons suivi sont figés dans le temps, appartenant au passé. Chaque film de Peckinpah est le récit du soubresaut d’hommes engageant une lutte contre l’invincible : la fatalité et le temps.

On a souvent qualifié Bloody Sam de réactionnaire, je n’ai jamais été tout à fait d’accord. L’individu, oui l’était certainement, si l’on se base sur ses entretiens ou écrits. Il y a évidemment de lui dans ses thématiques, dans ses histoires et dans ses personnages, mais en se penchant sur ses films, avec les œillères indispensables qui mettent de côté toute politisation, ne voyons-nous pas simplement le combat d’individus pour trouver une raison de vivre dans un monde absurde ? Ça a la simplicité universelle, éternelle, des mythes antiques, et ça rend le cinéma de Sam Peckinpah bouleversant et nécessaire.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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