L’étreinte du destin


Proposé par Sidonis Calysta dans leur fameuse collection dédiée à ce genre chéri de nos lignes, L’étreinte du destin (George Sherman, 1955) n’est pas un western pur jus. Exit les duels au soleil et les longues chevauchées, et place au cœur d’un homme qui à travers la figure de Dieu, cherche la rédemption à une époque où la civilisation américaine est encore bien fragile.

Dans une petite église en cours de construction, deux hommes sont assis face à face, au beau milieu de nombreuses planches de bois, scène du film L'étreinte du destin.

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 Chemin de croix de bois

Raymond Burr, l'allure de l'homme riche et cruel, est assis sur le fauteuil de sa chambre, sa main droite est gantée en cuir noir, scène du film L'étreinte du destin.

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Harmonica. Rues désertes, ballot de paille. Champ contre-champ, mine patibulaire, regards chargés de sueur et de sang. Puis le coup de feu qui vient briser la séquence, régler tout un récit avec la précision d’un jeté final de ballet… Ça c’est le western, pour ce qui est maintenant une des mythologies du cinéma, c’est là qu’on va piocher les hommages tant que les parodies ou les pastiches. En réalité pourtant, ce n’est qu’un seul type de western : le spaghetti et c’est tout la force d’un Sergio Leone d’avoir su re-créer un genre avec une imagerie déjà bien marquée par les cinéastes qui l’ont bâti, les Américains évidemment. Car il y a une différence parfois subtile – jusqu’à ce qu’elles aient fini par s’inspirer réciproquement, voir les métrages de Clint Eastwood ou ceux beaucoup plus récents de Quentin Tarantino – entre les versions « ricaines » et « rital » du western, en définitive pas tout à fait la même sensibilité, pas la même vision du monde. Le thème du/des pionniers est par exemple un motif plus spécifique au western américain, car plus génétique : nous européens, n’avons pas cet ADN là. Bien que sur le plan historique, nos nations ont été aussi faites de conquêtes, ce mythe pionnier est fondateur de la pensée etats-unienne et le western est privilégié pour le disséquer : ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est à la vision des pionniers dans le genre que l’on note une partie de son évolution, de la version idyllique des débuts du western à celle plus nuancée d’un Les Affameurs (Anthony Mann, 1952) arrivant à celle beaucoup plus crado de l’exceptionnel John McCabe (Robert Altman, 1971). Le film de pionnier pourrait être un sous-genre du western américain en soi, et c’est dans ce champ que nous plaçons L’étreinte du destin, réalisé par George Sherman en 1955, édité par Sidonis Calysta.

L’action prend place dans une ville déjà bien bâtie d’État sudiste où les cicatrices de la Guerre de Sécession sont encore béantes. Luke Fargo (Van Heflin, un acteur phare du genre à cette époque) rentre au bercail après avoir combattu dans le mauvais camp – celui d’en face, l’horrible nordiste victorieux. De surcroît, il doit faire face à la réputation délétère qu’il a laissée avant de partir, lorsqu’il écumait les bars, les tables de jeu, semant derrière lui rancunes et amours déchus. Aujourd’hui c’est un autre homme, et s’il revient c’est avec le projet fou de construire une église et de devenir pasteur. Avec l’aide d’une orpheline avec laquelle il est un peu contraint de cohabiter, comme deux abandonnés de la vie se rejoignent malgré eux et leurs différences, il va tenter de mener ce rêve à bien, s’opposant particulièrement à l’un des pontes de la ville, Yancey Huggins. Count three and pray, titre original pour une fois plus publicitaire que le français, laisse deviner une tension qui avancera crescendo, un personnage étant amené à refuser la violence imposée par son environnement récalcitrant jusqu’à devoir prendre les armes pour abattre le méchant lors du gunfight final et amener la paix. Ce canevas aurait pu être efficace, mais George Sherman, baroudeur du western dont nous vous avions déjà parlé avec le petit bijou qu’est La vengeance de l’indien (1956), sait que c’est déjà du vu et revu en 55. Il fait le choix de prendre à contre-pied la plupart des attentes que l’on pourrait avoir du genre, délaisse la mythologie et toute édification des protagonistes. L’étreinte du destin suit Luke Fargo non pas dans une intensité dramatique croissante avec happy end, mais dans un rythme plutôt égal, centré sur l’introspection. Introspection portée à merveille par un Van Heflin dont le jeu tout en retenue et la maturité d’âge font sentir la très touchante perte de sens vécue par son personnage, après une vie de plaisir inconscient puis de douleur traumatique sur le champ de bataille. Sorte de Blu-Ray du film L'étreinte du destin édité par Sidonis Calysta.Saint Paul – qui a commencé par le côté obscur, en persécutant les premiers chrétiens -, Luke entrevoit dans la foi la possibilité d’une rédemption, sait que c’est là son chemin bien qu’il soit un ignorant complet de la Bible et que tout semble aller en sa défaveur. L’étreinte du destin n’est pas une histoire de cow-boy ou de Far West galopant : son humble méditation est de suivre la démarche d’un homme qui cherche à se reconstruire après la pénombre.

On peut tout à fait reprocher un côté moraliste du long-métrage, son aspect religieux, et un traitement peut-être trop manichéen des bad guys. En contre-point il faut souligner l’écriture exceptionnelle des personnages féminins, tout aussi particuliers qu’inoubliables, montrant une dignité bouleversante dans la victoire comme dans la défaite, d’une remarquable lucidité sur ce qui se passe. Lucidité confinant parfois au désespoir, tel que le laisse entendre le dernier plan sur le méchant, rendu amer par une défaite qui n’est que relative, et emmenant avec lui une épouse mariée de force pour subvenir aux besoins de sa famille… Sidonis Calysta nous offre cette Étreinte du destin dans une copie parfaite qui colle juste ce qu’il faut à un film aux ambitions formelles modestes, comme d’ordinaire chez Sherman qui est un bon artisan, sans coup d’éclat. L’éditeur accompagne le film en Blu-Ray d’un DVD et des bonnii habituels pour ce genre d’éditions Collector Silver, soit les deux entretiens avec Bertrand Tavernier et Patrick Brion. Un travail éditorial bien suffisant pour un western différent et qui vaut la curiosité qu’on voudra bien lui donner, à condition de savoir à quoi s’attendre.

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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