Missouri Breaks


Dans le droit patronage des westerns de la démystification dans les années 1970, Missouri Breaks marque la rencontre entre trois personnalités du cinéma hollywoodien – Marlon Brando, Jack Nicholson, Arthur Penn – dans un Far West tantôt paisible tantôt agité par la laideur humaine. Critique à l’occasion du Blu-Ray édité par Rimini Éditions.

Marlon Brando sur un cheval dans le film Missouri Breaks

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Ouest Lointain

Harry Dean Stanton et Jack Nicholson dans le film Missouri Breaks

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Le Nouvel Hollywood est une étape voire un bond de géant dans l’histoire du cinéma non seulement américain mais mondial, puisque le cinéma outre-Atlantique reste toujours un des maestros du septième art sur l’entièreté du globe. Un peu comme la Nouvelle Vague, des petits malins, plus ou moins barbus pour les plus connus/cités, ont chamboulé la production sur les plans aussi bien artistiques (narration, visuel, casting…) que financiers (moyens de production, de distribution, de communication, rentabilité). Mais là où la French New Wave a souvent puisé son inspiration dans la culture américaine pour échapper à la chape de plomb du cinéma de Papa hexagonal, les Américains ont commencé, eux, par laisser infuser la Nouvelle Vague et le cinéma d’auteur européen dans ce qui faisait leur identité propre. Et évidemment, le genre américain par essence, mythique, historique et social, n’a pas échappé à la volonté de révolution et est passé sous les griffes acerbes de Monte Hellman, Robert Altman, Sydney Pollack, John Millius, Richard Le Convoi Sauvage C. Sarafian, Clint Eastwood réalisateur même…Mais il n’y a pas que les jeunes. Le Nouvel Hollywood a permis aussi à des cinéastes plus chevronnés, voire alors vieillissants, de saisir cette nouvelle façon de faire du western. Mankiewicz avec Le Limier (1970), John Huston avec Juge et hors-la-loi (1972) et pour ce qui nous occupe aujourd’hui, Arthur Penn avec Missouri Breaks, proposé en Blu-ray par Rimini Éditions. Penn est déjà un cas particulier. Dire que le Nouvel Hollywood aura été une bouffée d’air pour une œuvre jusqu’alors réprimée par le grand méchant Hollywood serait faux. Des son premier film – un western, Le Gaucher (1958), d’ailleurs – le réalisateur montre que le classicisme n’est pas son fort. Dans le travail des personnages, dans les ruptures de ton, dans les thématiques et la modernité du traitement de ses personnage, Penn préfigure bien plus le Nouvel Hollywood qu’il n’en est le suiveur vieilli, tardif, libertaire sur le tard. Il est plus ou moins établi sur son Bonnie & Clyde (1967) est une première pierre à la révolution à venir, quant à Little Big Man (1970), auquel Missouri Breaks ressemble sur certains points, il précède de quelques années les premiers westerns du Nouvel Hollywood, et nait en même temps que ceux désœuvrés d’un Sam Peckinpah.

Les Rives du Mississippi (si l’on traduit donc le titre littéralement) surprend par son allure bucolique, mettant de côte toute mystification et de l’Ouest et du western. C’est l’histoire d’une bande de voleurs de chevaux qui s’achètent un ranch pour pouvoir mieux y stocker leurs “butins”. Mais, peu à peu, on devine que leur chef incarné par Jack Nicholson, se prend à la vie au vert pour de bon, songe à revenir de la marge vers une existence de gentil fermier tout ce qu’il y a de plus honnête et méritant… A ceci près qu’un régulateur joué par Marlon Brando est à leur trousse pour les liquider. A travers cette équipe de voleurs insouciante, dérobant des équidés dans les grandes étendues de l’Ouest et vivant en communauté dans une joie presque enfantine, friand de prostituées à l’hygiène très relative loin du glamour des saloons et de la bibine, c’est le récit d’un désir de pionniers fondateurs qu’on peut voir, peut-être aspirant avant tout à une tranquillité simple, avant d’être bousculée par le “progrès” social et historique en la personne d’un régulateur représentant de la loi censée faire sortir les hommes de la loi de la jungle, mais ouvertement sadique et ayant le “droit” d’exécuter qui bon lui semble. Mais à l’intrigue il ne faut vraiment chercher du suspense, ni un quelconque héros. Se jouant de la rupture de ton entre comédie presque parodique et chronique de mœurs de l’époque sur fond de marivaudage (amourette entre le personnage de Nicholson et de la fille du grand propriétaire terrien de la région), le film ajoute aussi une pincée de mélancolie éprouvée par ces voleurs usés par leur train de vie.On a la affaire à un western que l’on pourrait presque qualifier d’ambiance, de western pour ceux qui n’aime pas le genre comme pas mal d’autres de la même  époque. Sans dramaturgie de la tension, avec une tendresse pour des personnages pourtant pas tous blancs, ce n’est qu’en la personne du régulateur que le dernier tiers du récit se précipite en une série de meurtres presque bâclée, avec une suite de cadavres troublante, à la fois spectaculaire – les membres Cover du blu-ray du film Missouri Breaks édité chez Rimini Editionsde la bande de brigands crèvent tous d’une manière particulièrement soulignée, entre sortie de chiottes, baise rapide, et une ultime digne d’un slasher – et anti-spectaculaire, sans aucune musique ou dramatisation forcée. Moins homogène cependant que Little Big Man et au propos moins puissant et subversif (peut-être déjà trop dans l’air du temps d’alors), Missouri Breaks est comme un texte littéraire sensible et touchant mais dont la lecture rebute un peu, d’ennui. On pourra lui préférer, sur une intention similaire – déconstruire voire salir le mythe du western et ses archétypes – l’ironie mordante d’un John McCabe (1971), bijou de Robert Altman, lui pour le coup jeune cinéaste du Nouvel Hollywood…
Superbement photographié et mis en scène avec une sensibilité et un sens du cadre à fleur de peau, le long-métrage ne ressort pas gagnant sur l’édition Blu-Ray chez Rimini. On imagine que l’éditeur a fait de son mieux avec le master qu’il avait sous la main, mais la qualité de la copie est tout juste correcte pour une galette supposée HD. Je déconseille par ailleurs fortement la VF d’époque, inaudible ou presque, pour privilégier la VO beaucoup plus propre. Pas d’alerte globale toutefois, puisque Rimini corrige le tir avec trois longs entretiens, avec Arthur Penn himself (document audio enregistré en 1983) ; autour de la figure de Brando par l’universitaire Helene Vamary ; enfin sur Missouri Breaks en lui-même par le critique du cinéma Frédéric Mercier.

 

 

 

 

 

 

 

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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