Cruella


En tête du box-office depuis sa sortie le 23 juin, Cruella (Craig Gillespie, 2021) transforme l’une des méchantes emblématiques de Disney en jeune icône punk londonienne, quitte à s’éloigner de la mégère aux cheveux bicolores qu’on connaissait jusqu’à présent.

Cruella défile sous les yeux des photographes, elle porte un manteau en cuir et sur son visage est peint un liseret noir sur lequel on peut lire Future.

© The Walt Disney Company

Cruelle Diablesse

Disney continue son exploitation jusqu’au-boutiste de ses personnages de dessins animés transposés dans des récits dits en live action, et en choisissant ici de se focaliser sur une méchante iconique, la fameuse Cruella. Après Maléfique (Robert Stromberg, 2014) et Maléfique 2 : Le Pouvoir du Mal (Joachim Ronning, 2019) qui retraçaient la jeunesse et la montée en puissance de la fée-sorcière cornue, grande méchante du classique animé La Belle au Bois Dormant (1959), voilà donc le troisième – et certainement pas le dernier – projet de la franchise qui fait la part belle à un méchant disney emblématique. Les 101 Dalmatiens, roman initialement écrit par Dodie Smith en 1956, a déjà subi un certain nombre d’adaptations : on pense bien sûr en premier lieu au long-métrage d’animation de Disney sorti en 1961, mais aussi à deux films (déjà) en live action, Les 101 Dalmatiens (Stephen Herek, 1996) fidèle au roman et au dessin animé, et sa suite Les 102 Dalmatiens (Kevin Lima, 2000) qui quant à elle proposait un scénario original mais néanmoins complètement alambiqué. Jusqu’à présent, le personnage de Cruella avait été incarné par la grande Glenn Close, qui passe cette fois du côté de la production pour céder sa place à la jeune Emma Stone. Sur un scénario original de Dana Fox, habituée des sitcoms américaines, et Tony McNamara – également auteur de La Favorite de Yorgos Lanthimos dans lequel jouait déjà Emma Stone – ce Cruella s’ouvre sur l’enfance d’Estella, petite fille turbulente aux cheveux noirs et blancs – oui, elle est née comme ça, apparemment faut pas chercher à comprendre – qui perd sa mère prématurément et se retrouve seule dans la capitale britannique. Elle y rencontre Horace (Paul Walter Hauser) et Jasper (Joel Fry), deux autres orphelins qui deviendront ses fidèles acolytes. Ensemble, ils commettront les 400 coups pour survivre, mais Estella rêve secrètement de devenir styliste. Quinze ans plus tard, quand cette dernière se fait remarquer et embaucher par la prêtresse de la mode, la Baronne – brillamment jouée par Emma Thompson – c’est le début d’un rêve… Ou d’un cauchemar.

Cruella en belle robe de soirée rouge, portant un masque vénitien, porte la main à sa poitrine, surprise par quelque chose.

© Photo by Laurie Sparham / The Walt Disney Company

Difficile de ne pas remarquer les ressemblances criantes avec le scénario du Diable s’habille en Prada (David Frankel, 2006), qui reprend le même canevas d’opposition entre une patronne arrogante – qu’il s’agisse de Meryl Streep ou d’Emma Thompson – et des jeunes femmes paumées qui vont se confronter à la rudesse de l’univers de la mode – Anne Hathaway puis Emma Stone. Ici, Estella est d’abord une jeune fille passive, malmenée par sa supérieure. Il faut dire que si elle a du style et que ses créations originales plaisent à la Baronne, elle doit d’abord accepter que cette dernière exploite ses créations et en récolte tous les compliments. Quand cette jeune styliste blessée fait des découvertes macabres sur sa supérieure, elle se rebiffe et se transforme alors en Cruella. Prête à tout pour la décrédibiliser, elle enfile ses plus beaux looks punks et sabote un à un tous les défilés de la Baronne. Cruella puise bel et bien sa force dans les performances magistrales des deux Emma, mais encore plus dans sa reconstitution du Londres des années 70-80, en pleine mouvance punk rock qui constitue une période clé autant dans la mode que dans la pop culture ou la musique. Les costumes de Jenny Beavan (qui a notamment travaillé sur Mad Max : Fury Road) sont incroyables, les looks de Cruella font de chacune de ses apparitions à l’écran un pur moment de jubilation esthétique, sublimés par des décors somptueux et une bande-son british only. Autant dire que dans la forme, Cruella est une réussite, une petite bombe visuelle qui ravira les petits comme les grands. Mais qu’en est-il du fond ? Malheureusement pas grand-chose.

En pleine rue, Cruella l'air hagard d'un petit matin après une longue nuit, le maquillage qui coule et la coiffure défaite.

© The Walt Disney Company / Courtesy Everett Collection

Si la réalisation de l’australien Craig Gillespie – aussi connu pour I, Tonya (2017) et le remake de Fright Night (2011) – tient la route, elle n’en est pas pour autant époustouflante. Il faut dire qu’il doit composer avec un scénario d’une simplicité quasi-enfantine : entre les clins d’œil tantôt subtils tantôt lourdingues aux films précédents, l’histoire d’Estella/Cruella est surtout un enchaînement de plot twists hyper prévisibles, de trous scénaristiques laissés béants par facilité, de manques de logique et de crédibilité, et ce malgré l’ambition certaine d’en faire un film réaliste – en opposition à l’univers très fantastique de Maléfique par exemple. Il faut également avouer que cette nouvelle Cruella ne correspond pas à l’idée que le public peut se faire de la figure de “la méchante” dans l’imaginaire collectif. Cette tendance, chez Disney notamment, à redéfinir l’origin story de ces grandes figures de méchants a de quoi étonner tant s’apitoyer sur leur passé avec empathie à tendance à les rendre plus “humain” et donc… Moins “méchants”. Tout comme Maléfique qui se faisait couper ses ailes de fée par un amant menteur, ou Arthur Fleck dans Joker  (Todd Phillips, 2019) dont les troubles psychologiques sont constamment moqués, Estella soi-disant cruelle de nature a quand même d’excellentes raisons de passer du côté obscur pour se venger de ses oppresseurs. Au final, à trop vouloir trouver des “circonstances aggravantes” à ses méchants, à “héroïfier” des anti-héros, à rendre lisible leur caractère pourtant jadis terrifiant car insondables, Disney et consorts finissent par se tirer une balle dans le pied. Car oui, on a quand même du mal à imaginer que cette Cruella sera capable quelques années plus tard de dépecer des chiens pour en faire un manteau de fourrure… Étant donné le succès monstre de Cruella en France et dans le monde entier (plus de 200 millions de dollars de bénéfices pour le moment) il ne serait guère étonnant qu’une suite à ce prequel soit en préparation et qu’on essaye de nous expliquer plus en détail quel traumatisme a pu mener Cruella à massacrer des toutous… La pauvre. 


A propos de Emma Ben Hadj

Étudiante de doctorat et enseignante à l’université de Pittsburgh, Emma commence actuellement l’écriture de sa thèse sur l’industrie des films d’horreur en France. Étrangement fascinée par les femmes cannibales au cinéma, elle n’a pourtant aucune intention de reproduire ces méfaits dans la vraie vie. Enfin, il ne faut jamais dire jamais.

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