Loki – Saison 1


Alors que l’entreprise Marvel vient de faire son retour en salles avec le dispensable et sans conséquences Black Widow (Cate Shortland, 2021) c’est sur le petit écran que la firme semble avoir décidé de migrer une grande partie de ses ambitions. Pour preuve, cette première saison de la série Loki (Michael Waldron & Kate Herron, 2021) qui au-delà de prolonger artificiellement l’espérance de vie d’un des personnages préférés des fans, a peut-être définitivement enclenché l’arc narratif de la Phase IV du plan machiavélique de Marvel.

Trois hommes en costume de super-héros dont Lokin en armure divine, posent devant une ville grise et dont les bâtiments détruits.

© The Walt Disney Company / Disney+ / Marvel Studios

Epidémie de variants

Après un sevrage de plusieurs mois, le duo infernal Disney/Marvel avait su nous ramener à nos veines/vieilles addictions par l’entremet de variants en série : WandaVision (Jac Schaeffer, 2021) et Falcon et le Soldat de l’Hiver (Malcolm Spellman, 2021) dont nous vous avions déjà commenté les forces et faiblesses. Depuis, la franchise a ré-investi les salles obscures de façon tonitruante avec un Black Widow (Cate Shortland, 2021) qui, s’il tient ses promesses d’actioner survitaminé au sous-texte féministe un peu surligné, n’en demeure pas moins particulièrement anecdotique à l’échelle du Marvel Cinematic Universe. Bien étonnamment, la cinquième vague épidémique de marvelite aigüe – aussi appelée Phase IV par les puristes – n’aura pas augmenté son taux d’incidence dans les salles obscures (de toute façon majoritairement fermées ces dix derniers mois) mais dans l’intimité cosy de nos foyers. Car oui, c’est au contact de sa plateforme Disney+ que le studio Marvel aura véritablement débuté sa mutation.

Dans le hall d'entrée de Stark Industries, Loki tient le tesseract bleu entre ses mains, qui luit.

© The Walt Disney Company / Disney+ / Marvel Studios

WandaVision lui entrouvrait déjà la porte, et le titre annoncé du prochain Doctor Strange, in the Multiverse of Madness (Sam Raimi, 2022) lui a même donné un nom : le futur de Marvel se présage comme une exploration de l’arc narratif du multiverse. Un concept bien connu des amateurs de comics qui permit surtout à l’éditeur Marvel de capitaliser sur ses personnages et ses franchises en s’autorisant à peu près tout et n’importe quoi. Par cet habile tour de passe-passe scénaristique, ramené à l’espace du Marvel Cinematic Universe – désormais étendu au petit écran – le Titan Kevin Feige s’offre la possibilité de réunir toutes les adaptations passées, présentes et futures, au sein d’une même narration et par la même, pourquoi pas, de faire revivre le peu de héros dont on pensait qu’il avait (enfin) passé l’arme à gauche. C’est bien d’ailleurs le moteur premier de la série Loki (Michael Waldron & Kate Herron, 2021), offrir à ce personnage adoré des fans un retour en grâce, lui qui avait pourtant succombé héroïquement au joug de Thanos. Les événements sans queue ni tête de Avengers : Endgame (Jean-Jacques Russos, 2019) avait déjà ambitionné de revisiter, à travers le temps, les différentes aventures de nos super-héros afin d’effacer/contourner leur funeste destin. C’est en s’appuyant sur l’un de ces moments revisités – la téléportation de Loki via le Tesseract, durant les événements du premier Avengers (Josh Whedon, 2012) – que la série s’autorise à répondre à la question que personne ne se posait : « Mais où avait bien pu aller Loki ? ». Qu’importe l’incongruité de cette interrogation, ce qui compte, c’est la réponse qui lui est donnée.

Moebius tend la main à Loki, qui le regarde en restant les mains jointes ; tous deux sont habillés en civil.

© The Walt Disney Company / Disney+ / Marvel Studios

Dès son premier épisode (Un destin exceptionnel, S01E01), la série détonne en nous téléportant avec le héros dans un univers totalement nouveau et fortement séduisant : le TVA (pour Time Variance Authority ou Tribunal des Variations Anachroniques en français) un organisme qui agit pour arrêter toute personne qui tente d’altérer le passé ou le futur et risque d’endommagé ainsi « l’éternel flux temporel ». Loki est donc intercepté par l’un des agents du TVA, un certain Mobius (Owen Wilson, plus que parfait) qui l’incarcère au sein du TVA le temps que le Dieu de la Malice y soit jugé par les mystérieux Gardiens du Temps. Dans cet épisode inaugural, la série déploie immédiatement toute l’étendue de ce qui fera ses qualités sur le long terme : une direction artistique inspirée, des comédiens formidables et un scénario relativement original et de surcroît ludique. La malice de ce premier épisode est en effet de nous faire découvrir peu à peu – et en même temps que Loki lui-même – le fonctionnement du TVA et tout le jargon qui l’accompagne. On retrouve même ici, ce plaisir et appétit à la fabrication d’un « monde » conceptuel qui peut rappeler à bien des égards la méthode Pixar tant on pense notamment à l’usine à cauchemars de Monstres et Cie (Pete Docter, 2002), à émotions de Vice Versa (Pete Docter, 2015), ou à âmes de Soul (Pete Docter toujours, 2020).

Loki et Sylvie posent devant un fond futuriste, avec des néons contenant des idéogrammes ; tous deux regardent l'objectif.

© The Walt Disney Company / Disney+ / Marvel Studios

Très vite, dès l’embraye du second épisode (Le Variant, S01E02) la série densifie son espace de jeu, il ne s’agira plus d’un huis clos dans les arcanes du TVA mais d’un récit de voyage à travers le temps mais aussi à travers différents univers. Dès lors, nous apparaît que Loki va être plus grande et plus impactante pour le MCU que ce qui était attendu, puisque le multiverse annoncé y est moins amorcé par l’intrigue que véritablement constitutif. Comme son nom l’indique, le second épisode incorpore un « variant » (tiens, tiens) du personnage de Loki, c’est à dire une version alternative du personnage, venant d’un univers parallèle. L’idée a beau être facile et saugrenue sur le papier, dans la forme elle offre toute sa profondeur à la série en créant un love-interest féminin à Loki, en la personne de… lui-même ! La narcisse légendaire du demi-frère de Thor est ainsi exploitée, revisitée et approfondie, le personnage gagne en épaisseur et en intérêt, tout en laissant à ce variant féminin – inspiré de la Lady Loki des comics, mais qui a ici pour nom Sylvie… oui comme ta maman – et à son interprète – admirable Sophia Di Martino qui fait une entrée tonitruante dans la galaxie Marvel – une place de choix.

© The Walt Disney Company / Disney+ / Marvel Studios

Difficile de continuer l’énumération des qualités narratives de la série tant ce serait en déflorer l’intérêt, mais il convient de préciser que ces six épisodes déroulent un arc narratif riche, clair, précis, et surtout non avare en rebondissements. Les enjeux qui traversent cette première livraison sont plus qu’importants pour la suite du MCU, puisqu’ils sont déclencheurs d’un cataclysme : le démarrage d’une « guerre multiverselle ». Nul doute qu’il faudra forcément avoir vu Loki pour comprendre tous les tenants et aboutissants des productions à venir, qu’elles soient portées sur le petit comme sur le grand écran. Cet état de fait aura certainement pour effet de repousser celles et ceux qui étaient tenus au MCU que par leur attachement plus ou moins distancié à l’arc narratif des pierres d’infinités. Peut-être sera-t-il d’ailleurs plus sage, pour ceux-là, de se préserver du démarrage du second grand arc narratif de la saga pour ne pas s’en retrouver fatalement prisonniers. Reste que, indéniablement, on n’a pas fait univers plus revigorant, riche, solide, gourmand dans sa direction artistique au sein de l’univers étendu Marvel depuis l’irruption inopinée des Gardiens de la Galaxie (James Gunn, 2014) il y a déjà huit ans…


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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