Falcon et le Soldat de l’Hiver


Après la très attendue mais finalement décevante Wandavision achevée il y a quelques semaines, vient de prendre fin la deuxième série Marvel made in Disney+ intitulée Falcon et le Soldat de l’Hiver. Bien que sur le papier, ce thriller d’action à pauvres enjeux n’avait rien de très appétissant, sur la longueur, bien que ronflant, on se laisse séduire par ses thématiques eastwoodiennes.

Anthony Mackie, en costume-cravate près d'un pupitre, tient le bouclier de Captain America dans ses mains et le regarde pensif ; scène de la série Falcon et le soldat de l'hiver.

                                              © Disney / Marvel

Flag of Our Fathers

n vous en avait parlé dans l’article qui lui a été dédié, nous étions ressortis des neuf épisodes de WandaVision avec la certitude que Marvel avait mis les petits plats dans les grands pour nous faire passer un moment distrayant, tout en nous feintant de façon royale sur la véritable nature de la série. Vendue comme une sorte d’enclave stylistique au cœur de la machine Marvel, un exercice de style hommage aux sitcoms, la première série Marvel de la galaxie Disney+ avait finalement emprunté des sentiers relativement balisés, rentrant dans les rangs du fameux univers étendu. Un peu refroidis par les faux espoirs générés par ce précédent, il faut avouer qu’on entamait la (wanda)vision de Falcon et le Soldat de l’Hiver avec l’attitude du « on va lui laisser une chance » tout en sachant qu’on abandonnerait sûrement très vite la partie. Et pourtant, il faut reconnaître que c’est finalement davantage cette seconde proposition qui nous aura le plus surpris par sa capacité à déjouer nos attentes et densifier ses enjeux riquiquis.

Bucky Barnes et Sam Wilson, alias Winter Soldier et Falcon, discutent en marchant côte à côte sur une route de campagne dans la série Falcon et le soldat de l'hiver.

                                             © Disney / Marvel

Cette fois, Marvel ne nous aura pas ensorcelés avec un marketing mensonger. Les bandes-annonces de Falcon et le Soldat de l’Hiver nous promettaient un buddy-movie testostéroné, plein de baston et de scènes d’action de haute voltige et il y en a bel et bien des tartines. Mais très honnêtement, s’il n’y avait que ça, nous n’aurions pas approché l’écriture de ce texte avec autant de sympathie. Qu’on se le dise, la série n’a rien d’exceptionnel, rien de révolutionnaire, rien qui la classerait dans cette catégorie désormais fournie des musts du format. Mais étonnamment c’est presque sa petitesse, sa modestie sur certains aspects, qui lui donnent son réel charme. Déjà, il faut rappeler que comme son nom l’indique, Falcon et le Soldat de l’Hiver met en avant deux super-héros de seconde zone, des sidekicks de luxe, souvent relégués aux arrières-plans des intrigues des grands rassemblements récents. Jusqu’alors, Marvel n’avait alors traité ces deux personnages que comme des faire-valoir, seulement utiles à faire briller le bouclier étoilé et le gars qui le portait. Jusque dans son logo-titre, la série ambitionne donc de révéler deux personnages blottis jusqu’alors dans l’ombre du Captain America, prêts désormais à prendre toute l’amplitude et toute la lumière qu’ils méritent.

Plan en contre-polngée iconique sur le nouvel Captain American, en costume et son bouclier à la main, plus mince que le Steve Rogers inital.

                                                 © Disney / Marvel

La série aurait pu être exceptionnelle si elle s’en était tenue presque exclusivement qu’à cela : ce tiraillement inhabituel et décontenançant, pour ces habitués des coulisses, à assumer s’avancer sur le devant de la scène. Le premier épisode (Un Nouvel Ordre S01E01) s’ouvre d’ailleurs sur le renoncement de Sam Wilson, alias Le Faucon, à prendre le relais de Steve Rogers en tant que Captain America. Le costume est trop lourd à porter, le bouclier encore plus. Pensant noblement que la place de cette tenue historique est dans un musée, Sam le cède et refuse l’héritage que lui avait légué son ami à la fin de Avengers Endgame (Anthony, Joe et Demis Russo, 2019). Se manifeste alors Bucky Barnes, alias Le Soldat de l’Hiver, sortant un temps de sa dépression post-traumatique de pantin manipulé pour venir faire des grandes leçons de morale à Sam sur l’importance d’honorer la confiance portée en lui par leur défunt ami, du symbole que représenterait un Captain America noir pour le monde, etc… Bien porté par deux interprètes qui ajoutent de belles nuances émotionnelles à leur personnages jadis purement fonctionnels – impeccables Anthony Mackie et Sebastian Stan – la série aurait presque pu s’en tenir à cette dualité, à cette errance intime et conjointe de deux traumatisés de guerre en quête d’identité. Toutefois, l’intrigue est immédiatement relancée par l’irruption surprise en fin de ce premier épisode d’un personnage tiers qui va venir épaissir les thématiques de la série. Incarné par Wyatt Russel (fils de Kurt), John Walker est un ancien héros de guerre américain à qui le gouvernement propose de revêtir le costume du Captain America. Ces derniers estimant qu’au-delà d’un homme, le Captain America est avant tout une incarnation symbolique qui ne peut/doit pas mourir. L’arrivée de Walker dans la partie va densifier les enjeux intimes de la série et ses grandes thématiques. On est fort surpris de voir ainsi convoquer quelques unes des grandes obsessions du cinéma de Clint Eastwood, notamment autour de la figure du héros ordinaire (lire notre article Clint Eastwood n’est pas un héros). On reconnaît chez la trinité Wilson-Barnes-Walker les mêmes problématiques et conflits intimes qui animent et dévastent les soldats de American Sniper (Clint Eastwood, 2014) ou de Mémoires de Nos Pères (Clint Eastwood, 2006). Porter ce costume emblématique est autant une bénédiction qu’un fardeau, une malédiction même. Chez Walker, le bouclier va avoir des effets d’envoûtement : en sa possession, il devient un peu Frodon face à l’anneau unique ; son attraction le cannibalise, jusqu’à le dévitaliser, le faire sombrer dans la folie. D’abord présenté comme un type arrogant et détestable, Walker se révèle au fil des épisodes comme un personnage fascinant et attachant tant il porte en lui toute la complexité, toute la dualité, des récits de super-héros et de leur fameux adage : “un grand pouvoir/un grand costume implique de grandes responsabilités”.

Deux mains d'hommes retirent le bouclier de Captain America du tronc d'un arbre dans la série Falcon et le soldat de l'hiver.

                                              © Disney / Marvel

L’irruption de ce personnage accusé de déshonorer le costume force Sam Wilson à ré-envisager de revendiquer cet héritage. L’arc du personnage est passionnante en cela qu’elle creuse un sillage fortement politique et toujours d’actualité. En tant qu’homme noir, Sam se questionne sur sa responsabilité vis-à-vis de la communauté noire-américaine, pensant que devenir en lui-même « l’étendard américain » serait un affront à la mémoire de ses ancêtres. Une sous-intrigue très intéressante autour d’un personnage d’ex-super-soldat noir-américain et compagnon du Captain pendant la Seconde Guerre Mondiale, Isaiah Bradley, vient enrichir toute cette réflexion autour de la symbolique identitaire américaine incarnée par Steve Rogers à ses dépens, tout blanc aux yeux bleus qu’il était. Isaiah aurait pu/dû être le pendant noir de Captain America, mais l’administration de l’époque avait préféré l’écarter en raison de sa couleur de peau, ne cautionnant pas qu’un homme noir puisse devenir le symbole des Etats-Unis d’Amérique. Toute mention de son existence fut même effacée des livres d’histoires et il fut emprisonné et utilisé comme cobaye de laboratoire pendant des années… Le récit de cette injustice et cette rencontre bouleversante modifient la perception de Wilson qui se retrouve plus que jamais tiraillé entre accepter de devenir le symbole d’une Amérique réunifiée et progressiste, ou risquer de devenir aux yeux des noirs-américains un « traitre à la cause ». Son trajet et son questionnement révèlent étonnamment toute l’ambiguïté qui animent les débats externes comme internes autour des productions Marvel et de leurs velléités de représentativité jugées tantôt progressistes, tantôt opportunistes.

Ce qui semble être un ange géant, aux ailes déployées, tient une femme dans ses bras au beau milieu d'une rue remplie remplie d'ambulances et de voitures de police ; scène de la série Falcon et le soldat de l'hiver.

                                                  © Disney / Marvel

Quoi qu’il en soit, les vecteurs intimes de ces trois personnages sont très clairement ce qui passionne le plus dans Falcon et le Soldat de l’Hiver, tant cette humeur-là nous prend totalement à contre-pied de ce que l’on pouvait seulement attendre d’une telle affiche. Car si la série n’est pas avare en scènes d’explosions, ce n’est clairement pas les intrigues qui les accompagnent – un groupe de super-méchants, les Flag-Smasher, mi-révolutionnaires/mi-terroristes, se battent pour une cause dont on a du mal à toujours comprendre les tenants et aboutissants – qui font tout le sel et l’intérêt de la proposition. Reste que Falcon et le Soldat de l’Hiver, malgré ses atermoiements bienvenus du côté de la psychologie, n’échappe pas à la fonction imposée par le cahier des charges Marvel : préparer sur le terrain télévisuel le paysage cinématographique de demain. Sans grande surprise Wilson finit donc par endosser un rutilant costume étoilé, les ailes en plus du bouclier. Son apparition déguisée dans l’épisode final (Un seul monde, un seul peuple , S01E06) nous donne, un bref instant, le sourire d’un enfant excité, puis, adulte revenant, on étiole cette candeur enfantine pour froncer les sourcils quand le costume donne subitement à ce personnage, jusqu’alors si intimement noble, complexe et humble, la dégaine et la parole d’un donneur de leçon insupportable. Et inévitablement… Le soldat Marvel arrête de pleurer pour rentrer sagement dans les rangs. 


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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