Elephant Man


En cette période de confinement, Studio Canal ne peut ressortir, comme prévu, sur nos grands écrans le premier chef-d’œuvre de David Lynch, inoubliable conte revenant sur l’histoire de John Merrick, jeune homme souffrant de difformités extrêmes du corps, et de l’étude médicale qu’il subit dans l’Angleterre victorienne. Cependant, ils ne renoncent pas à nous gratifier d’une belle édition Blu-Ray nous permettant de découvrir la très belle restauration d’un film qui n’a rien perdu de sa puissance : critique d’Elephant Man.

Elephant Man assis près d'une réplique d'église, illustration pour notre critique du film.

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L’impossible regard

Gros plan sur Anthony Hopkins, issu de Elephant Man pour notre critique du film.

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A l’exact centre du récit, Freddie Treves, jeune chirurgien, décide de présenter son patient monstrueux, John Merrick, à sa charmante épouse. C’est une scène a priori anodine où l’hôte et sa compagne partagent le thé avec leur invité, évitent à tout prix de traiter Merrick autrement que comme un compagnon quelconque. Cette apparente bonté, cette douceur des rapports le bouleverseront aux larmes, et, lui qu’on força jusqu’ici à être une « bête de foire », s’excusera de « s’être donné en spectacle ». Cette phrase est déjà bouleversante et contient en elle toute la problématique d’Elephant Man. Pourtant, le cœur de la séquence me semble ailleurs. Freddie et sa femme montrent des photos de leurs parents. Merrick propose alors d’exposer le visage de sa mère dont il a gardé un portrait photographique. Il le tend à la femme qui paraît éberluée par sa beauté. Merrick dit alors espérer que cette dernière, en le voyant avec de si charmants amis, serait peut-être fière de lui. C’en est trop pour Mrs Treves qui laisse à son tour s’échapper des larmes. Merrick se tourne vers elle, et c’est là que Lynch décide d’arrêter la séquence, par un modeste et déchirant fondu au noir qui nous cache ce qui pourrait suivre, et évite magistralement le risque de l’obscénité. Parce qu’elle ne peut plus, nous ne pouvons plus regarder non plus. Jacques Rivette prétend que plus il y avait de larmes à l’écran, moins il y en avait dans la salle. Lynch ne partage sans doute pas ce constant – lui qui a tant filmé de cris et de larmes inoubliables de Sailor et Lula (1990) à Inland Empire (2007) en passant par Twin Peaks : Fire Walk with me (1997) – mais il en connaît le prix, l’importance mais aussi le danger.

Il y a quelque chose d’impossible dans le regard que les personnages et nous, spectateurs, devons porter à John Merrick, l’homme éléphant qui donne son titre au long-métrage, dont les difformités laissent place à tous les fantasmes et toutes les horreurs. Même le regard de Freddie, le médecin, et la larme qui coule sur sa joue à la première vue ont quelque chose d’obscène, car son empathie affichée est d’abord intéressée. Son parcours de rédemption sera une affaire de regard : il lui faudra apprendre à regarder justement, à la bonne distance, John Merrick. Mais alors, quelle est cette juste distance, ce bon regard ? Évidemment pas celui de ceux qui exploitent Merrick, ou encore celui des monstrueux personnages qui prennent goût à l’humilier de toutes sortes de façon. Serait-ce celui de cette actrice célèbre venant jouer avec Merrick une page de Shakespeare ? Pas sûr, car même les applaudissements qu’elle réclame, à la fin, au public de son théâtre pour son cher ami semblent aussi dirigés vers sa propre personne.

Collage de deux plans sur un visage de femme, l'un issu d'Elephant Man l'autre de Twin Peaks : fire walk with me.

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Dès le début, Lynch interroge notre regard de spectateur. En nous cachant le plus longtemps possible le corps de Merrick, il le fétichise avec un sens du hors-champ hitchcockien et volontairement spectaculaire. Lynch nous cache ce que nous sommes, peut-être, venus voir ce que le titre nous promettait : l’homme éléphant, ce corps hors-normes que nous voulons à tous prix découvrir. Progressivement, lentement et avec une assurance de mise en scène qui donner le vertige, Lynch nous apprend à regarder ce jeune homme par-delà sa difformité. Par-delà son malheur que toute la gamme de regards – des plus violents aux mieux attentionnés – vient toujours rappeler, parfois même lui imposer. Le glissement qu’opère le réalisateur dans la manière qu’il a de le filmer accompagne la progressive transformation du personnage qui de créature, devient créateur. Alors qu’il obtient un petit appartement dans l’hôpital de Freddie, John commence à élaborer une maquette reconstituant l’église qu’il peut observer depuis sa fenêtre. Une église dont il ne peut voir qu’une partie, mais dont il peut imaginer ce qui lui est caché. Ce n’est qu’à l’instant où il a vu en Merrick son égal – un artiste, c’est-à-dire l’esprit qui imagine ce qui lui est caché (chez lui, grand cinéaste de l’inconscient, du mystère enfoui, voir le documentaire sur sa vie et son travail David Lynch : The Art Life) – que Lynch trouve la parfaite distance envers son personnage, le regard bouleversant de justesse. C’est particulièrement le cas donc quand il nous le montre au travail, mais aussi quand il le filme en spectateur bouleversé d’un spectacle de théâtre. David Lynch est souvent commenté – à raison d’ailleurs – comme un grand cinéaste de l’élaboration, du labyrinthe, de l’insondable. Dans un moment aussi sublime que la scène de théâtre d’Elephant Man on peut goutter aussi à la simplicité de son inspiration – un visage ému avec, en surimpression, l’objet de son émotion, un spectacle anodin et joyeux – qui est celle d’un grand empathique, capable du premier degré le plus évident, le plus absolu. Certains pensent sûrement qu’il s’agit là d’un travail à part dans sa filmographie. C’est d’abord faux car les étranges fulgurances sont déjà bel et bien là – dès l’ouverture, puis dans une inoubliable scène de cauchemar, ou encore dans ce visage arrondi, figé et souriant qui plane dans le ciel à la fin du film à la manière de celui de Laura Palmer dans Twin Peaks : The Return (2017). Ça l’est d’autant plus que cette simplicité mélodramatique, qui n’use que de peu de moyens, on la retrouvera bien sûr dans le magnifique Une Histoire Vraie (2003), mais aussi à de multiples endroits de son ahurissante filmographie, en particulier dans les plus beaux moments de Twin Peaks The Return : le déchirant meurtre d’un enfant, et toutes ces inoubliables retrouvailles où les larmes coulent pour un simple regard, où les baisers sont d’une puissance qu’on ne voit plus depuis bien longtemps au cinéma.

Blu-Ray du film Elephant Man édité chez Studio Canal.Une fois que David Lynch a trouvé le regard juste, plus rien ne peut l’arrêter. Ni le risque de l’obscénité, ni celui de l’exploitation. La fétichisation du corps de Merrick est bien loin quand finalement, celui-ci nous apparaît simplement, dans toute son humanité blessée. Quand le héros doit signer son œuvre et mourir, David Lynch peut se permettre alors de citer un déchirant Adagio pour cordes, surlignant évidemment l’émotion déjà présente, mais accompagnant surtout parfaitement le dernier mot de cet artiste et l’ultime séquence déchirante de ce qui reste aujourd’hui l’un des plus beaux mélodrames jamais réalisés. Cette édition permet de redécouvrir toute la puissance de ce chef-d’œuvre dans des conditions assez admirables : restauration d’image et de son superbe, validée par David Lynch, disponible en Blu-Ray et UHD 4K, ainsi que de nombreux entretiens dans les suppléments, ainsi qu’un documentaire sur le personnage réel ayant inspiré le long-métrage. On espère bien sûr que cette merveilleuse copie pourra finalement retrouver les écrans, quand tout ceci sera derrière nous.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.

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