Dick Tracy 2


Il existe, malheureusement, une flopée de films qui, injustement, se voient retirer leur statut de film culte générationnel. Problème de timing, concurrence écrasante, nombreuses sont les raisons qui peuvent amener un film qui avait tout pour fonctionner et devenir culte, à finir aux oubliettes. L’adaptation du comic-book Dick Tracy par Warren Beatty fait partie de cette catégorie des films maudits, injustement oubliés. Retour sur ce film après sa rediffusion au Festival International du Film d’Amiens dans le cadre d’un hommage rendu (en sa présence) au directeur de la photographie Vittorio Storaro qui en signe la très colorée lumière.

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Qui veut la peau de Dick Tracy ?

Sur Intervista, nous ne voulons pas simplement mettre en avant un cinéma de genre de niche réservé à quelques amateurs de snuff movies et de musiques gothiques. Pour tout vous dire, celui qui écrit ces lignes est plutôt du genre à se dandiner sur du Alain Souchon et à connaître toute la discographie de Renaud par cœur – c’est mon petit côté rebelle. Aussi, ayant tous grandi dans les années 90 – décennie durant laquelle les films familiaux ne prenaient pas les enfants pour des adultes, mais pas non plus pour des gamins abrutis par la lumière des écrans – nous mettons un pied d’honneur à ressortir des placards certains films, qui, noyés dans la marée de très bons films familiaux de divertissement, n’ont, à l’époque, pas atteint la renommée et le statut d’un Retour vers le Futur (1985). Je vais éviter d’une nouvelle fois étayer mes propos sur cette malheureuse disparition d’un certain cinéma qui a bercé mon enfance… non pas parce que j’ai peur de paraître vieux jeu, mais plutôt pour trouver une DICKTRACY3façon assez simple de vous renvoyer lire, avant toute chose, mon article sur la disparition des comédies d’horreurs familiales. Voilà qui est fait.

Allez savoir pourquoi, parmi la myriade de films du même genre que j’ai vu et revu enfants, Dick Tracy n’avait, jusqu’alors, jamais croisé mon chemin de cinéphile. Pas même en avais-je vu un photogramme aux détours d’un magazine, pas même un bref coup d’œil sur l’affiche ou le synopsis m’évoquait quelque chose, pas même n’en ai-je seulement, un jour, vaguement entendu parler. L’effarement fut grand à la sortie de la projection du film au Festival du Film d’Amiens – où il était diffusé dans le cadre d’un hommage rendu à Vittorio Storaro, très grand chef opérateur qui en signe la lumière – lorsque je me suis rendu compte que le film avait absolument toutes les caractéristiques – y compris l’année de sa sortie, 1990 – pour faire partie de ces films cultes qui jalonnèrent mes jeunes années, et que je transporte encore aujourd’hui dans mon bagage cinéphilique. N’en faisons pas tout un fromage (expression so nineties) à la frustration s’ajoute aussi une sensation douce et jubilatoire. Celle de retomber une heure et demie durant en enfance, redécouvrant la même émotion que celle que j’avais, enfant, les mercredis après-midi, quand je lançais, les mains moites et tremblantes d’excitation, une VHS usée à force de recyclage, du film que mes parents m’avaient enregistré plus tôt dans la semaine. Chacun de ces visionnages se faisaient avec des yeux éberlués 319588_1– bien que parfois distraits par quelques parties de Qui est-ce ? – et souvent en boucle.

Dès les premières minutes, le style cartoonesque, gentiment kitsch, coloré et stylisé de l’ensemble nous renvoie à des sensations déjà éprouvées devant par exemple : le culte Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1989), sorti une année plus tôt. En effet, avec leurs têtes disproportionnées, comme gonflées à l’hélium, les méchants – à la fois grotesques et terrifiants – ont des airs de toons démoniaques. Quant à Dick Tracy – le héros flic interprété par Warren Beatty lui-même – il ne peut que rappeler le détective du film de Zemeckis, bien que moins loufoque puisqu’il a plutôt la classe émaciée d’un James Bond période Pierce Brosnan dont le costume aurait déteint au lavage. L’autre référence qui vient immédiatement à l’esprit est une autre adaptation très graphique d’un comic policier : j’ai nommé bien sûr Sin City (2005), à tel point qu’on peinerait à croire que Robert Rodriguez, grand amateur de ce type de cinéma de genre familial, ne s’en est pas, en bien des points, autant inspiré que de la bande dessinée de Frank Miller qu’il adapte case après case. Il y a en réalité dans Dick Tracy tant d’ingrédients qui nous renvoient – comme des petites madeleines de Proust – à des sensations éprouvées durant l’enfance, tout du moins devant les films de notre enfance. Impossible par exemple de ne pas penser au Batman de Tim Burton sorti lui aussi un an plus tôt, lorsque l’on entend la partition de Danny Elfman – l’un des compositeurs dont la musique est la plus reconnaissable entre mille – couplée aux couleurs vives qui viennent ajouter de l’étrange à une ambiance très sombre héritée du polar.

C’est peut être précisément parce qu’il ressemble beaucoup trop à tous ces autres grands films, devenus cultes avec le temps, que Dick Tracy est tombé dans l’oubli. C’est là l’illustration de l’importance du timing dans la carrière d’un film. On est en droit de se demander : et si le film de Warren Beatty était sorti un ou deux ans plus tôt, n’aurait-il pas éclipsé le film de Zemeckis ou celui de Tim Burton ? Inutile de refaire l’histoire, il n’y a de toute façon pas à tortiller du cul, personne ou presque n’a dans sa liste des dix films de mon enfance ce film de Warren Beatty – aux Etats-Unis c’est peut être autre chose, le comic book y est très populaire et une série télévisée existait bien avant le film. Et si vous vous opposez à cette idée, et que je suis le seul clampin à être totalement passé à côté de ce grand polar familial, dites-le en commentaire ou taisez vous à jamais.

Sinon, que retenir et que dire de Dick Tracy ? D’abord – puisqu’il s’agissait là de la raison première de sa diffusion au Festival du film d’Amiens – : parlons de sa lumière. On retrouve dans ce film une belle mise en image – quelque peu exacerbée, je vous l’accorde, adaptation de bande dessinée oblige – d’une des grandes recherches de Storaro qu’est la complémentarité et les oppositions que l’on peut modeler, si l’on peut dire, entre la lumière et l’ombre, et entre le noir et les couleurs. Lorsque l’on sait que le bonhomme a eu une brève collaboration avec Dario Argento pour son premier film L’oiseau au plumage de cristal (1970) on s’amusera de constater l’utilisation quasi-similaire, et de surcroit très giallesque – néologisme à ajouter au Larousse – des lumières colorées. Pourtant, lorsque nous avons posé la question à Vittorio Storaro, celui-ci fut catégorique : « Oubliez cette idée. Mon travail sur le film de Dario Argento ne m’a jamais inspiré ou RXmd8-549x330servi pour la suite de ma carrière… ». Soit. On se contentera donc de rester au stade de l’amusement et de la constatation, pour ne pas étayer ce simple ressenti, sur des directions, qui, de l’avis de l’intéressé, n’ont eu aucun réel lien ou influence sur la photographie de Dick Tracy.

Enfin, et surtout, le film est un pur film d’acteurs. Du fait, d’une part, que son réalisateur est lui même comédien, mais aussi et surtout parce qu’il offre au casting de stars la possibilité d’expérimenter comme rarement le jeu du masque et la jubilation presque enfantine de la transformation et du déguisement. À ce titre, la performance de Al Pacino est absolument bluffante, fascinante même. À aucun moment on ne le regarde en train de créer son personnage de parrain extravagant et roi de la nuit – imaginez un instant Michou en parrain de la pègre. Malgré les affrioles vestimentaires, les couches de silicone, les mimiques et postures millimétrées, il est le personnage, et ce dès le premier plan dans lequel il apparaît. C’est évident et saisissant : sa conception et son incarnation n’est plus en recherche. C’est ce que l’on peut par exemple reprocher, à mon sens, à Johnny Depp depuis quelques années. Il n’est plus qu’une sorte de mise en abîme de l’acteur qui joue à être déguisé, et cela au détriment même du personnage qui finit par n’être plus qu’un déguisement ou un maquillage. Tous les comédiens de Dick Tracy parviennent à transcender cet état de recherche, et servent en cela la bonne tenue du film et de son univers. On croit à chaque seconde à cette Madonna, pépette de cabaret envoûtante, vipère séductrice essayant de se taper Dick Tracy. On croit à cet incroyable personnage du Marmonneur – surnommé ainsi parce qu’il… marmonne –, interprété par un Dustin Hoffman qui en fait un personnage clownesque, au sens noble et théâtral : un clown drôle et triste, pas un simple bouffon. On croit à ce gamin parfait mais paradoxalement – quoi que – tête à claque, sidekick de Dick Tracy. Mais plus largement, si l’on croit aux têtes de ballons de baudruche des méchants, aux costumes tellement colorés qu’ils feraient passer Claude François pour un clergyman, c’est aussi parce que l’ensemble de l’univers visuel du film est cohérent en ce sens.

Alors comment expliquer que Dick Tracy n’a jamais eu les honneurs – en tout cas en France – de rejoindre l’étagère des « films à regarder en période de Noël en famille, en souvenir du bon vieux temps » ? Le mystère reste entier. Le film, à sa sortie, n’a pas non plus été un flop monumental, mais n’a pas pour autant marqué l’année 90 de son empreinte. Produit par la branche film de la Walt Disney Company – la fameuse Touchstone Pictures à qui l’on devait déjà d’ailleurs Qui veut la peau de Roger Rabbit ? et d’autres films plus ou moins cultes (Sister Act, Le Cercle des Poètes Disparus, Ninja Kids…) de ces deux décennies d’âge d’or du film familial qu’étaient les années 80/90 – il a toutefois remporté trois Oscars (maquillage, décors, chanson) et le personnage de Tracy fut un moment présent – et populaire ! – à Disneyland, que ce soit par ses produits dérivés ou par des spectacles conçus comme soutiens promotionnels du film mais qui, forts de leur succès auprès des visiteurs, ont longtemps été joués dans les parcs américains. Et puis, comme toute mode à une fin, Dick Tracy s’en est un jour allé dans les limbes, produit de l’année destiné à l’oubli. Pour ne pas vous laisser sans réponse… probablement que les conflits relatifs aux droits d’exploitation des comics originaux, qui ont opposés Warren Beatty et d’autres studios – et l’ont empêché d’en réaliser une suite – n’ont pas aidé Dick Tracy a rentrer dans la culture populaire mondiale, mais plus à aider à enterrer une bonne fois pour toute ce personnage. Il paraît même que sa tombe serait juste à côté de celle d’Howard the Duck


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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