It Follows 6


Honoré du Grand Prix de cette vingt-deuxième édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, It Follows a été accueilli par beaucoup d’amateurs du genre comme le messie, un espoir, un signal fort qui prouverait qu’inventivité et talent n’ont pas totalement disparu de la galaxie du cinéma de genre. Avec un peu de recul, qu’en est-il vraiment ?

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MST : Malédiction sexuellement Transmissible

Beaucoup s’accordent à dire que le cinéma de genre – et principalement le cinéma d’horreur – vit une crise existentielle depuis presque vingt-ans. Après l’âge d’or des années soixante dix à quatre vingt où fleurirent les Wes Craven, John Carpenter, Tobe Hooper, David Cronenberg ou autres Joe Dante – pardonnez si j’en oublie – la décennie qui suivi fut marquée surtout par la résurrection du slasher, genre à part entière, dont la prolifération eu un double impact contradictoire : redonner au cinéma d’horreur un poids économique d’une part, mais aussi enfoncer une grosse partie de la production de genre vers des bas fonds en termes qualitatifs. Les années 2000, marquèrent quant à elles la mutation de ce cinéma d’épouvante vers un cinéma plus exhibitionniste, voyeuriste et aguicheur – dont l’excroissance la plus poisseuse reste le tortur-porn des sagas Saw (2004-2010) ou Hostel (2006-2011). Cette forte baisse de qualité du cinéma de genre a eu une influence négative sur la qualité des programmations des différents festivals qui lui sont consacrés. Si le festival catalan de Sitges a su assez vite réorienter sa sélection et ses distinctions vers des films et des cinéastes plus auteurisés – mais aussi autorisés – tel que Michael Haneke, Takeshi Kitano ou même récemment Leos Carax, beaucoup désespéraient depuis quelques années de voir la sélection du Festival International du Film de Gérardmer décliner qualitativement d’année en année. Malgré la relative qualité des Grand Prix décerné ces dernières années (qui se souvient vraiment de la plupart des films proposés en compétition en 2013 et 2014 ?), la plupart ont très vite été relégués aux sorties dites « direct-to-dvd ». Lors de la remise des prix de l’édition du vingtième anniversaire, le président du jury d’alors, un certain Christophe Lambert, s’était même enhardi de déclarer lors de la cérémonie de remises des prix, toute son exaspération face à la piètre qualité des films en compétition. Cette année là, le jury avait choisit it-follows-malika-monroe-mitchellde décerner le précieux Graal au film Mama (2013) de Andrés Muschietti (voir notre article). Si le film n’est pas d’une mauvaise facture, il n’est pas non plus, il faut bien le dire, d’un intérêt suffisant pour marquer au fer rouge l’histoire du cinéma de genre ou faire fière allure face à certains précédents lauréats, que ce soit à Gérardmer ou à Avoriaz, son illustre et regretté prédécesseur.

Alors forcément, dans ce contexte, le public en manque de qualité et de frissons, s’ébroue facilement devant des films qui sont cinématographiquement largement au dessus de la mélasse actuelle. C’est ainsi que Conjuring : Les Dossiers Warren sorti en 2013 (voir notre article) fut considéré quasi-unanimement comme un presque-chef d’œuvre du genre, et son réalisateur James Wan auréolé d’un statut d’héritier des plus mythiques maîtres de l’horreur. La blague. C’est à mon sens ce qui se réitère avec It Follows, deuxième film d’un jeune américain, David Robert Mitchell, repéré avec un premier film The Myth of the American Sleepover (2010) en forme de teen-movie lunaire. Il faut dire toutefois que It Follows a un destin bien à lui, indéniablement lié à son économie particulière. Le fait est qu’un film d’horreur, réalisé en marge des studios, pour peu qu’il ait une certaine élégance de filmage et une réelle identité, attire généralement d’autres types de festival, moins spécialisés, qui aiment jouer de l’exotisme et de la publicité qu’assure un film comme celui ci, cantonnés à être, au sein de ces festivals plus classiques, l’ovni de la sélection. C’est probablement pour toutes ces raisons que le film de David Robert Mitchell, avant de l’emporter à Gérardmer, a pu sillonner les festival du monde et se faire d’abord remarquer dans le plus grand, à Cannes, où il était sélectionné à la Semaine de la Critique, puis continuer son voyage à Toronto, à l’Étrange Festival de Paris ainsi qu’au Festival du Cinéma Américain de Deauville.

Avant d’en venir à déconstruire le mythe, à craqueler la statuette d’ivoire pour révéler le coffrage en plâtre, essayons déjà d’en déconstruire l’intrigue. L’histoire, c’est celle de Jay, une blondasse que tout le monde jalouse et trouve plus bonne que sa petite sœur – alors qu’elle est quand même cinq fois plus moche… – qui, après une partie de jambe en l’air à l’arrière d’une voiture avec un beau-gosse du Campus – le genre de mec qui serait la star de l’équipe de football américain de l’école, voyez l’genre – se retrouve inexplicablement ligotée à une chaise dans un hangar désaffecté. Son petit-ami du soir est là, il est le maître d’œuvre de cette sombre mascarade, et il n’a pas fait ça pour pimenter leur vie sexuelle, bien inspiré qu’il serait par la lecture de cinquante nuances de mes couilles. Non. A2058lors qu’une étrange femme nue s’approche, pas à pas, en marchant vers Jay, il lui explique qu’il vient de lui transférer, en couchant avec elle, une terrible malédiction. Jay n’a pas le choix, si elle ne veut pas que cette entité étrange la rattrape et la tue, elle devra constamment bouger, puisque la malédiction ne se déplace qu’en marchant. Et si elle veut s’en débarrasser, il lui suffira de coucher avec quelqu’un d’autre. Mais attention. Expurgée ou pas de sa malédiction, elle pourra continuer à la voir, et surtout, si cette dernière parvient à prendre la vie du nouveau maudit, elle se dirige immédiatement vers les précédents, et remonte ainsi la chaîne. Sur ces informations particulièrement réjouissantes, l’enculé de première transporte Jay un peu plus loin, et lui évite de se faire rattraper et dézinguer. C’est le début pour Jay d’un long cauchemar, à peine remise de ses émotions, elle doit trouver un moyen d’échapper à cette entité un brin insistante, qui reprend sa marche funèbre en sa direction.

Vous l’aurez compris, le film s’amuse à réutiliser quelques clichés du teen-movie d’horreur. En premier lieu, celui présentant une bande de jeunes adolescents dépravés transformé en proie de luxe pour un assassin mystérieux. Ici, la malice est plus grande, puisque la mort est causée par une MST, une malédiction sexuellement transmissible. Le postulat de base invoquait des promesses réjouissantes, d’un cinéma d’horreur indépendant qui singe les bas-fonds de la production américaine des dernières années, tout en en critiquant les rouages d’une part, et en délivrant un sous-texte politique aux multiples interprétations possibles d’autre part. Si certains y ont vu la même fougue conservatrice que certains slashers estampillés 90’s – la mort frappe les adolescents dépravés, comme pour les punir de ne pas être sages – d’autres, dont je fait partie, y ont plutôt vu une évidente métaphore des maladies sexuellement transmissibles – d’où mon titre – et plus principalement du SIDA. Avec un sujet pareil en toile de fond, David Robert Mitchell avait donc la possibilité de faire de It Follows un croisement habile entre une ambiance à la Carpenter et un sujet à la Cronenberg. C’est parfois réussi, quelques séquences atteignent des paroxysmes, effraient, questionnent. La séquence chargée de nous expliquer l’intrigue – je l’ai déjà expliqué en résumant plus haut, l’héroïne a été attaché à un fauteuil roulant dans un hangar par son petit copain qui lui explique qu’il vient de lui filer la malédiction. La mise en scène, habile, nous place dans le point de vue total de cette fille paumée dans un cauchemar. Comme elle, nous ne comprenons pas grand chose de ce qui nous ait dit, et avec elle, nous allons progressivement comprendre que cela ne présage rien de bon pour la suite. Au rayon des séquences atteignant une certaine grâce, on retiendra celle où les jeunes gens se croient à l’abri et loin de cette pétasse de malédiction à quelques kilomètres, sur une plage. Dans l’arrière plan, une silhouette apparaît, une femme marche paisiblement et notre regard finit par être attiré vers elle. En apparence, elle n’a rien d’anormal, cela pourrait tout à fait être une marcheuse partie se Capture d’écran 2015-03-30 à 20.03.23changer les idées au bord de l’eau, ou promener son chien qui gambade un peu plus loin. Mais à mesure que la silhouette s’avance, son visage mort et froid nous fait comprendre que la malédiction n’a pas eu beaucoup de pas à faire pour retrouver sa proie. S’en suit une séquence d’horreur particulièrement maîtrisée, convoquant le meilleur de Tobe Hooper et la précision sonore d’un John Carpenter.

Hormis ces quelques étincelles, qui au regard de la production de genre récente font brasier, que retenir du film ? Soyons honnêtes, pas grand chose. Beaucoup m’hurleraient qu’il y’a quand même une musique géniale, je leur répondrais qu’elle ne fait que singer les saturations électroniques et synthétiques des films de John Carpenter, poussant la référence si loin qu’on finit même par se demander s’il n’y avait pas mieux à prendre dans les bandes-originales des films du papy. Après tout, quand Tarantino veut des musiques façon Ennio Morricone : il n’en fait pas composer des ersatz. Pour le reste, David Robert Mitchell rate à plusieurs fois le coche. L’une des séquences, écrite pour être culte, se déroule dans une piscine où les protagonistes tentent de piéger et tuer la malédiction. Leur idée géniale consiste à brancher tout autour de la piscine des appareils électriques – car oui, c’est la seule piscine du monde où il y’a des prises partout sur les murs à deux mètres de l’eau – et à faire tomber la malédiction à la flotte pour l’électrocuter. Si le lieu est particulièrement cinématographique, la bêtise de la situation avec ses fausses séquences d’action et ses suspenses téléguidés, plombe totalement cette séquence voulue comme un summum d’horreur qui fini par tomber à l’eau, c’est le cas de le dire. Par ailleurs, on regrettera surtout que le film avec son pitch couillu, soit finalement bien sage. A chaque fois que la sexualité est abordée – moteur de l’intrigue tout de même – elle est éclipsée et traitée comme dans un mauvais film romantique. A ce titre, l’une des séquences de sexe où l’héroïne accepte de se donner à l’un de ses camarades parce qu’il veut, dit-il, la protéger de la malédiction – en fait il veut juste la sauter – est un sommet de nullité. Bêtement filmée, avec un érotisme de supermarché, tartinée bêtement de fondus enchainés pour montrer l’enchevêtrement des corps et les lèvres à demi-ouvertes dont s’échappent très timidement quelques souffles coupés par le plaisir. Je vous le dit, même mes tournures de phrases sont plus bandantes. Avec un sujet pareil, on s’imaginait, non sans malices ou pulsions voyeuristes, que le sexe allait être réellement le moteur et le trouble fête. Cela aurait été particulièrement amusant et subtile de jouer des supposées coucheries – imaginez, le petit copain de l’une des autres filles de la bande se met à voir la malédiction, ce qui révèle a tout le monde qu’il a probablement couché avec Jay – pour faire de cette histoire de malédiction, une pérégrination malsaine dans la débauche sexuelle de ces jeunes gens. Au contraire, très timide, presque Mormon dans le texte, le it-followsfilm se contente de séquences de sexe aussi érotiques que ma prof d’histoire en cinquième, tout en dévoilant, au final, une morale un poil conservatrice.

On n’annotera pas sur la liste des défauts cette fin en pointillés, largement téléguidée, qui nous laisse doublement sur votre fin. Je parle en nous. C’est peut être une erreur. Pour être tout à fait honnête, la critique et le public a été globalement dithyrambique sur le film. Que voulez vous, à force d’être abreuvé par de la merde, on en accepte le goût. Soyons clairs, je ne clame pas que It Follows est à ranger dans la case étron. C’est en effet, l’un des meilleurs films de genre des dernières années. Ce constat, triste, presque sans espoir, doit nous amener à nous questionner sur ce qu’est devenu le cinéma d’horreur. Car si l’intelligentsia décide que le film de David Robert Mitchell est un « chef d’œuvre » comme j’ai pu le lire à bien des endroits, il faudra inventer un nouveau superlatif pour désigner les grands films d’horreur, les vrais.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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