Les méchants Disney : des figures du cinéma de genre reexploitées 2


Dès ses débuts, Walt Disney, particulièrement influencé par le cinéma de genre, va créer des figures de méchants mythiques, fortement inspirées par les classiques. On trouve ainsi dès les premiers Disney des figures récurrentes des grands méchants de l’histoire du cinéma d’horreur.

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How to make a Disney Villain

De tous les personnage Disney, les méchants marquent les esprits des spectateurs parfois beaucoup plus que les héros eux-mêmes. Tout au long de leur histoire – et même après la mort de Walt – les studios Disney ont toujours porté un soin tout particulier à la conception de leurs méchants, destinés à donner aux films les scènes les plus emblématiques, et à leurs héros des confrontations spectaculaires. Avant qu’ils ne livrent leurs premiers longs-métrages, leurs petits héros Oswald et Mickey avaient déjà eu affaire à une large galerie de vilains, dont le bourru Pat Hibulaire est sans nul doute le plus emblématique aux côtés du fameux méchant loup des Trois petits cochons (Burton Gillett, 1933) – qui était par ailleurs, déjà loup-garou avant l’heure, dans ses traits d’animal largement humanisé. Lorsqu’il passe au long-métrage en 1937 avec Blanche Neige et les sept nains, Walt Disney est persuadé que la noirceur héritée 33431_3du conte qu’il adapte ne peut pas s’accommoder avec les bouffonneries des méchants de ses précédents petits cartoons. Un travail immense de caractérisation des personnages, par l’animation, est entrepris durant la pré-production du film. Très vite, les sept nains qui accompagnent l’héroïne trouvent chacun leurs caractères et apparences, tandis que Blanche Neige est statufiée comme une icône de beauté lisse et juvénile. Reste à donner corps et âmes à la méchante reine du conte, qui deviendra la première grande méchante de l’univers Disney. Walt a déjà des références en tête, et invite ses animateurs à s’inspirer du Dr. Jekyll et Mr. Hyde (Rouben Mamoulian, 1931), le personnage double du film ayant un écho évident avec celui de la reine se métamorphosant en immonde sorcière – une séquence qui traumatisera les spectateurs à l’époque et qui garde encore aujourd’hui sa puissance horrifique. Le résultat est bluffant. L’animation figure à cette femme un masque de cire empreint aux femmes fatales des polars de l’époque, tandis que son regard glacial et sa stature monolithique complètent habilement sa voix suave et menaçante, faisant d’elle la parfaite incarnation d’un mal absolu et multiforme, puisque capable de s’immiscer partout et de se transformer à sa guise. Terrorisant des générations d’enfants, la méchante reine de Blanche Neige et les sept nains est véritablement la mère de tous les Disney villains, celle que Walt Disney utilisera toujours comme référence, et un modèle qu’il cherchera constamment à surpasser.

maleficentDe cette matrice, reine mère des Disney villains, naîtra toute une galerie de petits héritiers qui pour la plupart, garderont beaucoup de traits de leur marâtre. La marâtre de Cendrillon (Geronimi, Jackson, Luske, 1950), justement, elle aussi, héritera du visage de statue de cire menaçante de la reine de Blanche Neige ainsi que des mêmes yeux perçants. N’oublions pas non plus la chipie Madame Mim de Merlin l’Enchanteur (Wolfgang Reitherman, 1963) – villain mineure mais villain quand même – qui n’est autre qu’une variation déjantée et colorée de la vieille sorcière démoniaque du premier long-métrage. Mais l’une des héritières les plus évidentes de la sorcière de Blanche Neige est la fée Maléfique du très beau La Belle au Bois Dormant (Clyde Geronimi, 1959). On y retrouve encore une fois le même schéma de double personnage. D’un côté cette femme glaciale – mais néanmoins explosive et bordée littéralement de flammes – et de l’autre ce somptueux et dévastateur dragon, hérité, certes, de l’imagerie des contes, mais qui n’est en fait qu’une autre variante de Mr. Hyde : cette bête, ce monstre, qui sommeille chez l’être et qui peut se réveiller à tout moment. Très vite, la Maléfique de La Belle au Bois Dormant deviendra la nouvelle référence du studio, elle inspirera elle même bon nombre des grands méchants de Disney qui la suivront et reste encore aujourd’hui dans l’inconscient collectif comme étant la méchante préférée du public.

pinocchio_2615313kEn dehors des sorcières et autres mauvaises fées héritées des contes qu’il adapte, Walt Disney va créer d’autres méchants, pour la plupart des cas davantage particuliers – mais néanmoins tout à fait intéressants – convoquant d’autres codes du cinéma de genre éloignés des codes antiques du conte de fée. Prenez le très étrange Pinocchio (Hamilton Luske, Ben Sharpsteen, 1940), le cas est en effet plus particulier. Le film en lui même étant noyé d’un sentiment étrange de mal être créé par une noirceur poétique lorgnant vers un réalisme inquiétant, il ne nécessitait pas d’une présence démoniaque surplombant l’intrigue. On ne retrouve donc pas dans ce film la menace extérieure et pesante d’un seul et unique sombre personnage, dont la seule raison de vivre serait d’annihiler le héros. Néanmoins, le petit pantin rencontre au cours de son périple plusieurs ennemis de taille, dont l’imposante et monstrueuse Monstro qui avale Gepetto. Cette baleine géante est directement inspirée du Moby Dick d’Herman Melville et de ses premières adaptations cinématographiques (1926 – 1930) de même qu’elle fait irrémédiablement écho aux premiers monstres géants, tel King Kong (Merian Cooper, Ernest Schoedsack, 1933), qui déferlent à cette époque sur Hollywood.

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Pour faire de grands méchants, rien de mieux que de s’inspirer des figures sur-employées dans la littérature et dans le cinéma. De même qu’en littérature, le film
de pirates est un genre à part entière, très en vogue depuis les années 1920 – et dont il serait par ailleurs intéressant de consacrer un dossier complet (coup de coude au rédacteur en chef) – auquel Walt Disney se disait particulièrement sensible. Le désir d’adapter Peter Pan (Geronimi, Jackson, Luske, 1953) serait né d’une volonté forte de Walt Disney de faire un film sur la piraterie, univers qui le passionnait – un désir qu’il finira d’accomplir avec l’ouverture dans son parc d’attraction de l’attraction Pirates of the Carribean (1967), un must-see. C’est l’occasion aussi pour lui et ses animateurs d’ajouter à la galerie des Disney villains un dangereux capitaine corsaire, le capitaine Crochet, dont il redéfinira l’image en lui donnant un caractère facétieux et bouffon. Par ailleurs, l’autre figure littéraire et cinématographique dont Disney s’est largement inspirée est celle de la femme fatale, dangereuse et imprévisible, des polars et films noirs. Des codes qui inspireront à bien des égards la fameuse Cruella D’Enfer des 101 Dalmatiens (Geronimi, Reitherman, Luske, 1961) mais aussi plus tard, la délurée Medusa des Aventures de Bernard et Bianca (Reitherman, Stevens, Lounsbery, 1977).

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Même si l’on peut regretter un certain émiettement aujourd’hui de l’esprit Disney, après sa mort – le dernier film qu’il supervise est
Le Livre de la Jungle (Wolfgang Reitherman, 1967) – les héritiers qu’étaient les « nine old men » restants ont veillé des années durant à conserver les méthodes de travail et de documentation de leur maître, que des générations d’animateurs qui prendront leur suite s’évertueront à appliquer. Ils continuèrent donc à puiser dans la culture populaire et le cinéma pour la conception de leurs nouveaux dessins animés, et surtout dans l’élaboration des méchants. Ainsi, sûrement inspirés par les récits d’aventures, ils réexploitent les figures exotiques du terrible Dr. Fu Manchu et du sultan maléfique du Voleur de Badgad (Berger, Powell, Whelan, 1924) pour tracer les contours du Jafar d’Aladdin (John Musker, Ron Clements, 1992), également pensé comme une version masculine de Maléfique : silhouette longiligne et compagnon ailé cramponné sur l’épaule. L’un des exemples les plus parlants est sûrement le personnage de l’immonde sorcière Ursula. Cette pieuvre pulpeuse et obèse terrorisa des millions de gamins dans La Petite Sirène (Musker, Clements, 1989). Les animateurs Disney sont allés puiser leur inspiration dans les tréfonds du cinéma bis, puisque c’est le travesti Divine, célèbre pour ses rôles délurés et trash dans les films de John Waters comme Pink Flamingos (1972) qui leur servit de modèle. Autre méchant célèbre, le prince transformé en monstre de La Belle et la Bête (Gary Trousdale, Kirk Wise, 1991) rappelle évidemment celui immortalisé par Jean Marais dans le classique de Cocteau (1946) dont les studios Disney assument bien sûr l’influence écrasante.


Les méchants Disney sont tous rentrés dans la culture populaire et ont donné beaucoup de rejetons tout aussi maléfiques dans les films qu’Hollywood produira par la suite. Prenez certains des plus célèbres de ces dernières années, du terrible Dark Vador au vilain Voldemort de la saga
Harry Potter, ils empruntent tous leur look aux bad guys de l’empire Disney, sorte de relecture de la fée 5-legendes4Maléfique version masculine et dans l’espace pour l’un, et sorte de croisement entre Jafar et le Hadès d’Hercule (Musker, Clements, 1997) pour l’autre. Ce même Dieu des enfers a, semble-t-il, trouvé récemment un jumeau en la personne du croque-mitaine du très beau film Dreamworks Les Cinq Légendes (Peter Ramsey, 2012) dont l’esthétique générale n’est d’ailleurs pas sans rappeler les films de l’âge d’or de Disney auquel Dreamworks, depuis Anastasia (Don Bluth, Gary Goldman, 1997) en passant par Le Prince d’Egypte (Chapman, Hickner, Wells, 1998) n’a eu de cesse de piller l’esthétique et les codes avant de les moquer allègrement dans Shrek (Andrew Adamson, Vicky Jenson, 2001). Si créer un Disney villain s’apparente à appliquer une recette miracle reproductible à foison, aucun des méchants Disney n’est en soit la copie conforme d’un de ses pairs. Si le Méchant Disney est devenu une marque (littéralement, au même titre que les princesses) que l’on décline en produits dérivés, il n’est pas que ça. Le Méchant Disney est devenu une influence si écrasante qu’elle pèse, comme une ombre envahissante, sur tous les grands méchants du cinéma.

Joris Laquittant


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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