Hara Kiri: mort d’un Samouraï


Avec Hara Kiri, Takashi Miike aborde avec une sobriété et une élégance rare, l’un des genres les plus codifiés du cinéma nippon, le chambara (« film de samouraï »). L’électron libre du cinéma japonais propose plus qu’un simple remake du film de Masaki Kobayashi sorti en 1962, son Hara Kiri à lui est étonnamment plus sobre. Décryptage d’un virage stylistique, ou d’une ruse de caméléon.

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Caméléon et pantomime

Takashi Miike est un cinéaste caméléon. Avec ses lunettes qui le font ressembler à une espèce encore non répertoriée de reptile: il se fond dans la masse, arbore les différents feuillages, s’enracine, s’extrait, s’amuse avec les lianes pour sauter d’un genre à l’autre. Surproductif, il tourne à un rythme si effréné qu’il ferait passer Woody Allen et/ou Clint Eastwood pour des fainéants. Sa filmographie s’est acoquinée avec à peu près tous les styles, avec plus ou moins de réussite. Le caméléon finit finalement par être toujours confronté a l’exercice de style, inévitable. Chaque choix l’amène sur un arbre nouveau, qui le fait muter, changer de peau, changer de couleurs et d’univers. Takashi Miike est l’un de ces réalisateurs dont le génie n’est pas à discuter, néanmoins il est véritablement difficile de voir dans les films du reptile un quelconque signe distinctif qui permettrait une identification d’un seul coup d’oeil de son travail. Pas de patte, pas de griffes. Takashi Miike n’est pas un ours, n’est pas un tigre, c’est un caméléon. Je compare souvent Miike à son homologue américain, David Fincher. Tous deux réussissent à se constituer une carrière décente, et une réputation de cinéaste qui compte, mais aucun d’entre eux n’a réellement une empreinte personnelle clairement identifiable. Ils sont tout deux très habiles dans l’exercice technique, ils en sont même de véritables génies, capables de s’accommoder de projets de commande pour en livrer toujours d’assez bons films, mais ne dépassent jamais le stade du « faiseur » – terme barbare utilisé pour dénoncer la manière dont Hollywood transforme certains cinéastes en des techniciens à la chaîne sans créativité, ni pouvoir. Bloqués au stade du faiseur, donc, Miike comme Fincher parviennent néanmoins à sortir du lot, par leur bluffante maîtrise technique.

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Venons en au film: Hara Kiri: mort d’un Samouraï se déroule dans un Japon féodal en proie à une misère sociale qui entraînera par la suite le déclin des samouraïs. On y suit l’histoire de Motome, un jeune rônin venu tenter un « hara-kiri pantomime » au seuil du seigneur Kageyu du Clan Li. Cette pratique consiste à venir quémander l’auspice pour effectuer un suicide rituel, tout en espérant que le seigneur du Clan ait pitié, soit touché par l’honneur guerrier du jeune samouraï, et lui propose de rejoindre le clan. Cette mode ayant eu vent jusqu’aux oreilles du Seigneur Kageyu, celui-ci mettra Motome devant le fait accompli, et le forcera à exécuter, selon les traditions, un suicide rituel particulièrement éprouvant. Lorsque quelque temps plus tard, un autre samouraï du nom de Hanshiro vient se présenter au Clan Li pour la même requête, le seigneur lui narre l’histoire du jeune Motome et de ce qu’il est advenu de lui; mais il ne sait pas que Hanshiro est déjà au courant de ce qui s’est passé et viens là pour se venger.

En s’attaquant à un genre ultra codifié, véritable château sacré dans le cinéma japonais – plus encore, ancré à la culture même du pays – Takashi Miike réussit le tour de force d’innover le chambara tout en le filmant dans les règles de l’art. Toutefois, s’il conserve bien les codes inviolables du genre, c’est par son scénario et la sobriété de son approche que Miike parvient à effectuer le petit tour de force de réinventer le genre. Le chambara est habituellement très maniériste et largement accentué, à l’image du théâtre pantomime japonais. L’épure que choisit ici Takashi Miike se base principalement sur la dimension sociale et tragique de son scénario, qui est bien plus qu’une simple histoire de vengeance – thème quasiment défini de tout film de chambara – il y dresse assez habilement le portrait d’une époque en crise, et un portrait de famille, ses difficultés à supporter la misère qui la gagne, avec une sobriété véritablement étonnante venant du réalisateur. Finalement, Hara Kiri a quelque chose de commun avec le cinéma de Clint Eastwood, cette pudeur portée sur les hommes, sur leurs désirs, leurs rages, leurs peines et leurs élans d’amours. Tout ce condensé de sentiments par torrents est maitrisé et contenu avec une grâce déconcertante, tant Takashi Miike nous a habitués à un cinéma onirique et/ou épileptique, nerveux, décontenançant et violent. Plus encore, il élimine la plupart des scènes clichés de ce genre de productions, pour véritablement s’intéresser aux liens qui lient Hanshiro et Motome, en remontant le temps par des flashbacks somme toute classiques – le personnage parle du passé, qui nous est renvoyé à l’image – mais en insistant davantage sur les relations familiales et sur le drame intime et social qui tourmente les membres de cette famille, que sur des séquences « types » telles que les duels au sabre répétitifs. Les combats sont d’ailleurs quasiment absents du film. On dénotera seulement un très long combat final, d’une épure stylistique magnifique et d’une beauté poétique inspirée, qui finalement, renforce l’approche toute en sobriété de la mise en scène et du scénario.

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Ce très beau film redonne un peu d’espoir. Il est l’un des premiers films à être tourné entièrement en 3D pour être finalement distribué quasiment uniquement en 2D – il a été diffusé au Festival de Cannes dans sa version en trois dimensions et n’a connu qu’une rare exposition dans ce format, partout dans le monde – comme si le chemin s’opérait désormais à rebrousse-poil, tel un retour de flamme. Par contre, je ne saurais dire s’il m’apparaîtrait comme un brin d’espoir pour la filmographie de Takashi Miike. Lorsque l’on sort de la projection, on espère que le nippon a trouvé ici, une bonne fois pour toutes, une patte visuelle et une approche stylistique qui l’aura séduit. Mais après quelques pérégrinations sur la toile, quelques heures après, on déchante. Les prochains films de Takashi Miike ne sont rien d’autre qu’un film de ninja pour enfants, adapté d’un manga culte, Ninjama Rantaro, et une autre adaptation, celle du jeu vidéo Phoenix Wright, dont la première bande-annonce laisse présager d’une œuvre culte, non pas pour ses qualités formelles, mais plutôt pour sa tendance déroutante à définir au sein d’un même film, toute la contenance du mot « kitsch ». Deux projets de plus dans la très (trop) longue filmographie du très (trop) inspiré Takashi Miike, qui ne se sera donc pas cantonné (comme le riz ?) a faire des chefs-d’œuvre. Soit, il lui restera toujours assez de temps pour clairsemer son œuvre de quelques pépites comme Hara Kiri.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.

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