Exte : Hair Extensions


Sortie en direct-to-video par l’éditeur HK Vidéo spécialiste du cinéma asiatique, Exte : hair Extensions, réalisé en 2007, est l’un des nombreux films de Sono Sion à n’avoir pas eu les honneurs d’une sortie en salles dans notre très cher pays.

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…tiré par les cheveux !

Je vais commencer par une confession. Si mes camarades de jeu ici, sont nombreux à être de fervents admirateurs de Sono Sion, ma connaissance de l’œuvre de celui qu’on présente comme un électron libre du cinéma japonais est proche du néant. Bien sûr je connais son nom, sa réputation et même certains titres de ses films. Mais cela ne suffit pas, vous en conviendrez, pour prétendre connaître un réalisateur. Pour cela, il faut avoir vu ses films, au moins quelques-uns, et jusqu’à ma vision de Exte, je l’avoue sans sourciller, sans honte, sans craintes, je n’avais jamais vu un seul film de Sono Sion. Les admirateurs fous furieux du Monsieur que compte l’équipe me sont vite tombés dessus : « Non mais franchement c’est pas du tout le meilleur film pour commencer avec Sono Sion ! », mais alors par où commencer ? Le réalisateur a une filmographie si dense qu’elle rendrait même jaloux Takashi Miike et Woody Allen réunis. Bien sûr, quelques titres reviennent souvent, de Suicide Club (2001) à Love Exposure (2008) en passant par Guilty of Romance (2011) ou Tokyo Tribe (2014). Oui mais voilà, pour commencer mon éducation sentimentale avec Sono Sion il me fallait un prétexte, une obligation. Celle de devoir chroniquer la sortie vidéo de l’un de ses films me semblait idéale.

ob_623b4e_exte4M’étant quand même un peu renseigné sur le bonhomme, bien que je n’ai pas encore vu d’autres films entre-temps, Exte : Hair Extensions appartient à une catégorie de la filmographie de Sono Sion qu’on considérerait sûrement moins personnelle. Film de commande, le film surfe sur la tendance au Japon, de la fin des années quatre vingt dix au début des années deux mille, de la J-Horror dont Ju-on (Takashi Shimizu, 2000) et Ring (Hideo Nakata, 1998) sont les représentants les plus notables, bien qu’on citera aussi quelques perles comme le Kaïro (2001) de Kiyoshi Kurosawa ou La Mort en Ligne (Takashi Miike, 2004). Le dénominateur commun de tous ces films est de travailler l’horreur autour de la figure populaire au Japon du yurei, un fantôme japonais qui hante le monde des suites d’une expérience de mort émotionnellement très brutale. Tous ces fantômes, souvent des femmes, portent les mêmes signes caractéristiques : des vêtements blancs et amples, une peau blafarde et de longs cheveux noirs. Exte débarque en 2007 au moment où le soufflet de la J-Horror est retombé au Japon, les grands réalisateurs du genre s’étant réfugiés à Hollywood pour réaliser eux-mêmes des remakes américains sans saveur de leurs films, largement en dessous des originaux. Sono Sion, soignant sa réputation de punk du cinéma japonais, entend alors pervertir le genre, le tourner en dérision, tout en traitant comme à son habitude, en filigrane, les dérives sociétales de son pays. Le motif principal de Exte – des extensions de cheveux noirs maléfiques – reprend et détourne l’un des clichés de la J-Horror. L’histoire, accrochez-vous bien, a un pitch qui flirte sérieusement avec le génie du what the fuck. Un cadavre de jeune femme est retrouvé dans un container transportant des cheveux destinés au marché de l’extension capillaire, une mode alors très en vogue chez les jeunes japonaises. Particularité notable, ses organes ont été prélevés par des vils brigands. L’employé de la morgue qui s’occupe du cadavre comprend que le corps est doté d’un étrange pouvoir de régénération capillaire à l’infini, ce qui est une chance pour lui, puisqu’il est justement un vieux libidineux faisant une fixette fétichiste sur les cheveux. Il embarque le corps chez lui et s’emploie à en prendre soin pour qu’il lui permette de réaliser des paires d’extensions qu’il vend aux coiffeurs de la ville. Mais voilà, l’esprit de la jeune martyre s’exprime dans ses cheveux, qui une fois posés sur les clientes, ont tendance à prendre vie et à s’immiscer dans tous les orifices qu’ils peuvent trouver.

dpwuAvec son pitch pas piqué des hannetons, Sono Sion flirte à bien des égards avec ce que l’on pourrait appeler du haut de notre regard occidental méprisant : un nanar. Mais il me semble toujours judicieux d’essayer de tempérer ces jugements hâtifs, en essayant de comprendre ce qui peut bien nous échapper, comprendre aussi à quel point l’héritage culturel entre en jeu, tant, à bien des égards, la culture japonaise est à mille lieux de la nôtre. Pour ma part, regarder un film japonais contemporain, c’est toujours s’aventurer dans un univers codé qu’il faudrait déchiffrer. Entrer au pied de biche dans une culture étrangère à la mienne, dont les codes de représentations, les codes sociaux, les codes moraux, sont éminemment très différents. Si certains y voient un cinéma malade, traumatisé, en perte de repères, l’esprit souillé à jamais par les tragédies d’Hiroshima et Nagasaki – il y a bien sûr un peu de ça, nous y reviendrons très bientôt dans un article qui sera spécialement consacré à la question – on peut aussi y voir l’un des cinémas les plus libres et décomplexés par delà le monde, transgressif, subversif, immature, non-hygiénique, ou même punk comme disent beaucoup de spécialiste quand il s’agit de parler, notamment, du cinéma de Sono Sion. Dans Exte, à défaut de lui pardonner ses maladresses scénaristiques, on acceptera tout de même l’idée que le réalisateur ose des choses bien moins conventionnelles que ses aînés, donnant une réponse ludique et sarcastique à la fuite des talents singuliers de la J-Horror vers le tout-venant et la monoforme aseptisée américaine. Un peu comme Wes Craven assassina le slasher américain avec Scream (1996), Sono Sion pervertit et exorcise le sous-genre du film de fantôme avec Exte, renvoyant le cinéma japonais à son identité contemporaine profonde : l’audace et la nouveauté.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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