Razorback


Carlotta continue de nous offrir des éditions prestigieuses de série B qu’il convient de (re)découvrir. Focus sur celle apportée à l’un des classiques du film de genre australien, Razorback (Russel Mulcahy, 1984), où il est question, entre autres, d’un sanglier géant tueur.

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Cochon qui s’en dédit

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Alors que Le Chat qui Fume nous mijote pour les mois à venir plusieurs éditions attendues de titres tous droits venus d’Australie, l’éditeur Carlotta prend les devants en sortant dans une sublime édition restaurée en 4K, Razorback (Russel Mulcahy, 1984), soit l’un des films les plus emblématiques de ce que l’on a nommé jadis : la ozploitation. Ce terme générique, contraction de Aussie et Exploitation, fut inventé pour désigner les longs-métrages de série B produits en Australie du début des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980. Citons, parmi les plus célèbres, bien entendu et en premier lieu, la saga Mad Max (George Miller, 1979-1985) mais aussi Wake in Fright (Ted Kotcheff, 1971), Patrick (Richard Franklin, 1978), Stork (Tim Burstall, 1971) et j’en passe, des meilleurs et des moins bons, tant ce cinéma d’exploitation fut parmi les plus prolifiques de son époque. Derrière tous ces films – qu’ils soient réalisés par des cinéastes australiens ou étrangers s’exportant pour l’occasion au pays des kangourous – on retrouve une fascination commune pour les paysages de l’outback australien, grands déserts de sable rouge, sa population évoquant les rednecks des pellicules d’exploitations américaines et jamais trop loin non plus, la « question aborigène » vaste et complexe sujet de l’Histoire australienne. Le film qui nous intéresse ici est réalisé par un certain Russel Mulcahy. Si ce nom vous dit vaguement quelque chose, c’est que cet australien ne s’est pas contenté de filmer l’histoire d’un sanglier mutant tueur. Avant de se lancer dans l’aventure démente que fut ce premier long-métrage, Mulcahy gagna ses galons dans le monde très fermé du clip vidéo, réalisant quelques-uns des meilleurs clips de la pop britannique des années 80 pour Duran Duran, Elton John, Bonnie Tyler, The Rolling Stones ou encore Queen. Cette esthétique propre à l’univers du clip musical des eighties se retrouve tout particulièrement dans Razorback. Photographié par Dean Semler – chef opérateur oscarisé à qui l’on doit l’image de Mad Max 2 : Le Défi (George Miller, 1982), Danse avec les loups (Kevin Costner, 1991), Last Action Hero (John McTiernan, 1993) ou plus récemment encore Apocalypto (Mel Gibson, 2006) et Maléfique (Robert Stromberg, 2016) – l’objet étonne pour sa qualité esthétique indéniable. Entre cadres audacieux et lumières somptueuses, la mise en scène inventive de Mulcahy – dont le seul autre fait d’arme marquant après cela sera Highlander (1986) – lui permet de surpasser le canevas habituel du film d’exploitation pour livrer une œuvre fascinante et particulièrement audacieuse pour l’époque.

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Le succès international des Dents de la Mer (Steven Spielberg, 1976), donna des idées dans le monde entier pour produire à tout-va des ersatz plus ou moins inspirés et réussis, donnant naissance à un genre à part entière qu’est le film d’animaux tueurs. Du génial Piranhas de Joe Dante (1978) produit par Roger Corman, en passant par Orca (Michael Anderson, 1977), Grizzly (William Girdler, 1976) mais encore Le Crocodile de la Mort (Tobe Hooper, 1977) – et là aussi je ne vais pas tous vous les énumérer – le genre fut très prolixe  à peu près au moment même où le cinéma de genre australien connaissait lui-même une poussée de croissance. La fusion de ces deux tendances donna ainsi naissance à l’improbable pitch de Razorback. Dans l’Outback américain, peuplés de gaillards tous plus déglingos les uns que les autres, un vieil homme nommé Jack, est témoin de l’attaque d’un gigantesque sanglier qui pénètre sa maison, détruisant tout sur son passage et emportant au passage son petit-fils. Le vieil homme a beau raconter ce qu’il a vu, personne ne le croit et il est d’office inculpé pour la disparition de son petit-fils, avant d’être relaxé faute de preuve. Meurtri par les suspicions demeurant à son égard dans la communauté, il se met en quête de retrouver le monstre, pour l’abattre et prouver à tout le monde sa bonne foi. Deux ans plus tard, une journaliste américaine, militante d’une association pour la protection des animaux, vient sur les lieux faire un reportage sur les dérives de la chasse aux kangourous. Alors que l’américaine disparaît dans des conditions plus qu’étranges. Son mari, Carl, se rend sur place pour tenter de mettre au clair les circonstances de la disparition de sa femme, il rencontre le vieux Jack, qui met en cause directement le Razorback, ce sanglier géant qui lui a volé son petit-fils il y a quelques années.

Ayant surement pris leçons du chef-d’oeuvre de Spielberg, Mulcahy a le bon sens de ménager la présence à l’écran de sa créature. Si l’on apprendra dans les riches bonus de cette édition – dont un making-of de plus d’une heure – que le producteur, comme le réalisateur, ne sont pas totalement satisfaits du rendus de la bête – beaucoup d’argent dépensé pour créer des animatroniques qui ne se sont pas révélées aussi efficaces et authentiques qu’elles n’auraient dû l’être – on peut difficilement nier que les séquences mettant en scène le monstre contribuent largement au charme du film. A l’image de Bruce le requin, ce cochon tueur ne cache pas son artificialité, ce qui lui confère une étrangeté supplémentaire et une vraie personnalité. Si le monstre n’apparaît que peu à l’écran, c’est qu’il occupe en réalité une part infime de la trame narrative, qui s’appesantit davantage sur la petite bourgade de Gamulla et sa faune de redneck azimutés – qui ne sont pas sans rappeler les fous de la route de Mad Max – dont deux chasseurs de kangourous, les frères Benny et Dicko Baker. Incarnés respectivement par Chris Haywood et le totalement possédé David Argue, ces deux personnages sont si inquiétants, poisseux et fous, qu’ils volent même la vedette du sanglier tueur, devenant les vrais monstres de cette histoire. Entre la richesse de son récit, sa façon maligne de mêler deux genres typiquement en vogue, et sa grande qualité plastique – vous vous souviendrez longtemps de la séquence de rêve, sommet d’expérimentation photographique – ce Razorback a de quoi surprendre, tant il outrepasse largement ce que l’on peut attendre d’un film de sanglier tueur. Après visionnage, on comprend dès lors mieux pourquoi Carlotta a mis tant d’ardeur à sortir ce titre et lui offrir un écrin aussi prestigieux. La copie restaurée en 4K est juste sublime – rendant d’autant plus grâce au travail d’orfèvrerie du chef-opérateur Dean Semler – et les riches bonus – vraisemblablement importés d’une précédente édition américaine ou australienne – offre une riche proposition de prolongation, entre un débat passionnant entre critiques australiens qui parlent admirablement du long-métrage et un très long making-of passionnant qui revient point par point sur l’aventure que fut le tournage,d la création du monstre, de la musique, le rôle clé de Dean Semler et des comédiens. L’occasion où jamais, donc, en plus de (re)découvrir un grand classique du cinéma de genre australien, d’ajouter à sa collection, une galette en tout point irréprochable.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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