The Pool


Présenté en séance de minuit au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, The Pool (Ping Lumpraploeng, 2019) est un film de crocodile thaïlandais pour le moins étonnant. Huis-clos improbable et jubilatoire mais moralement abject, le long-métrage nous laisse le cul entre deux chaises.

Une victime du crocodile du film The Pool (critique)

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La Loi de Murphy

Bien sûr, tout le monde connaît la sharksploitation et les merveilleux films de requins qui en ont découlé, tels qu’Avalanche Sharks (Scott Wheeler, 2013) ou encore Sharktopus vs Pteracuda (Kevin O’Neill, 2014) – très certainement un sommet du genre. Mais connaissiez-vous les films de crocodiles ? Des bijoux comme Supercroc (Scott Harper, 2007) ou Dinocroc vs Supergator (Jim Wynorski & Rob Robertson, 2010), le “délicieux” Killer Crocodile (Fabrizio de Angelis, 1989) ou le très récent Crawl (Alexandre Aja, 2019) existent bel et bien. The Pool est une nouvelle incursion dans ce genre que l’on pourrait appeler la « crocsploitation ». L’idée est très simple : Day se retrouve coincé au fond d’une piscine vide en compagnie d’un crocodile affamé…Un concept casse-gueule mais qui s’avère payant tant le film est étonnamment réussi. A travers ce huis-clos sous tension, Ping Lumpraploeng relève le pari fou de tenir le spectateur en haleine pendant 1h30, pari qu’il relève haut la main. Le cinéaste fait preuve d’un sens de l’humour implacable et d’une réelle maîtrise de la tension de son œuvre. Proposant une escalade de péripéties toutes plus jubilatoires les unes que les autres, The Pool flirte constamment avec les limites de la crédibilité pour offrir un spectacle divertissant irrésistiblement drôle et toujours inattendu.

L'acteur Theeradej Wongpuapan dans le film The Pool (critique)

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Le long-métrage de Ping Lumpraploeng raconte la très, très mauvaise semaine que passe Day. Alors qu’il a achevé le tournage d’un film dans une piscine abandonnée, il a la brillante idée de s’offrir une sieste tranquillou sur un matelas gonflable, tandis que le bassin se vide progressivement. A son réveil, impossible pour lui d’atteindre le rebord pour sortir. Une échelle ? L’idée ne semble pas avoir traversé l’esprit de qui que ce soit. Ouf, sa petite amie Koi arrive sur les lieux ! Amusée, elle ne trouve rien de mieux à faire que de sauter dans le bassin (!) en prenant soin de se fracasser le crâne dans sa chute. A cela s’ajoute bien sûr le crocodile, sublime héros tragique, tombant alors dans le bassin. Ah oui, et Day est diabétique, il a besoin de sa dose d’insuline. Ah oui, et Koi est enceinte…The Pool illustre merveilleusement bien la loi de Murphy : tout ce qui est susceptible d’aller mal, ira mal. Le spectateur rit du malheur des personnages tout en partageant leur douleur. Ping Lumpraploeng surenchérit constamment, intensifiant l’origine de la menace qui pèse sur Day. Alors que la situation ne semble pas pouvoir être pire, le réalisateur trouve toujours un moyen de surprendre, tout en créant tension et humour. The Pool déborde ainsi d’une énergie communicative réjouissante, frisant constamment le grand-guignolesque mais sans jamais tomber pleinement dedans.

Homme et crocodile face à face dans le film The Pool (critique)

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Cependant, une ombre plane sur ce beau tableau, et non des moindres : un discours s’opposant ouvertement à l’avortement. Dès le début, Day et Koi discutent de la possibilité d’avoir un enfant, ce qui effraie Day, n’étant pas prêt à devenir père. Mais les autres personnages lui rappellent que dans tous les cas, il n’aurait pas le choix puisque l’avortement est illégal en Thaïlande. Plus tard dans le film, lorsque Day apprend la grossesse de Koi, il change brutalement d’avis. Pris d’un élan paternel, il accepte sa nouvelle condition et son futur bébé. L’avortement devient ainsi une lointaine mauvaise idée que les personnages ont rapidement chassé de leur esprit. Le crocodile, avorteur symbolique, est un meurtrier à éliminer d’autant plus. Finalement, étant donné son discours “pro-vie”, plutôt cohérent que le film soit un survival… En Thaïlande, non seulement l’avortement est illégal – les femmes ayant recours à cette intervention écopent de trois ans de prison – mais il est en plus considéré comme un péché religieux, ce que The Pool ne manque pas de rappeler dans un dialogue…En définitive, étant donné le contexte politique et religieux du pays, le sous-texte du film n’est pas étonnant. En revanche, la réception dithyrambique du film en Occident est inquiétante – il a même remporté le prix du public au dernier Festival Fantastique de Bruxelles… Les qualités du film sont effectivement là, mais excusent-elles son propos politique ouvertement conservateur et répressif ? Pour le dire autrement, le propos d’un long-métrage peut-il amoindrir sa qualité ? Beaucoup seraient tentés de dire que non et que peu importe le « message » d’une œuvre, elle n’en est pas moins réussie. Pourtant, à l’inverse, il ne viendrait à l’idée de personne d’affirmer qu’un film est sauvé par ses intentions politiques même si sa mise en scène est pauvre. L’un ne va pas sans l’autre, il est donc difficile de donner du crédit à The Pool. Quel dommage ! Malgré son histoire jusqu’au-boutiste, son huis-clos improbable et sa mise en scène virtuose, d’un humour noir implacable et d’une tension oppressante, l’objet est discrédité par ses idées conservatrices. Le cinéma étant un art profondément révolutionnaire dans le fond comme dans la forme, The Pool en est un avatar étrange et déroutant, tourné vers le passé. 


A propos de Calvin Roy

En plus de sa (quasi) obsession pour les sorcières, Calvin s’envoie régulièrement David Lynch & Alejandro Jodorowsky en intraveineuse. Biberonné à Star Gate/Wars, au Cinquième Élément et au cinéma de Spielberg, il a les yeux tournés vers les étoiles. Sa déesse est Roberta Findlay, réalisatrice de films d’exploitation parfois porno, parfois ultra-violents. Irrévérencieux, il prend un malin plaisir à partager son mauvais goût, une tasse de thé entre les mains.

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